Aider les immigrés face à la crise

Daniel Leclair/Reuters

Tandis que l’économie mondiale reprend un peu de vigueur, les responsables politiques sont aux prises avec la crise de l’emploi. Pourtant, malgré l’arsenal de mesures à destination des jeunes, des chômeurs de longue durée et des personnes non qualifiées, l’un des groupes les plus vulnérables risque d’être oublié.

Les immigrés ont été des éléments moteurs de l’expansion économique, en apportant leurs compétences et en accroissant la productivité. À présent, presque partout dans le monde, ils sont touchés de plein fouet par la détérioration des marchés de l’emploi sous l’effet de la crise économique. Tous les pays de l’OCDE ont connu une flambée du chômage des travailleurs nés à l’étranger. Aux États-Unis, le taux de chômage des immigrés a plus que doublé, passant de 4,3 % en 2007 à 9,7 % en 2009. Au dernier trimestre de 2009, ce taux a dépassé 15 % en Belgique, en Irlande, en Finlande, en France et en Suède. En Espagne, il a atteint le niveau vertigineux de 28,3 %, soit onze points de pourcentage de plus que le taux de chômage des travailleurs autochtones. Bien entendu, la situation varie beaucoup d’un pays à l’autre, selon l’intensité des difficultés économiques et la composition de la population immigrée.

Les immigrés sont particulièrement vulnérables lors des périodes de récession économique prolongée. La crise actuelle a eu pour effet de mettre de nombreux travailleurs immigrés au chômage, plus que les travailleurs autochtones. En outre, les immigrés bénéficiant des accords de libre circulation arrivent en moins grand nombre et les employeurs recrutent moins à l’étranger. En général, l’immigration légale de ressortissants étrangers vers la zone OCDE a chuté de 6 % en 2008, soit sa première baisse après cinq années d’augmentation moyenne de 11 %.

Les immigrés ont tendance à travailler dans des secteurs particulièrement sensibles aux fluctuations économiques, c’est-à-dire dans lesquels la demande de travailleurs augmente fortement dans les périodes fastes et chute rapidement dans les périodes difficiles. Prenons le cas des jeunes immigrés. Ils ont payé cette crise au prix fort, plus que les jeunes autochtones, ceux-ci étant eux-mêmes plus touchés que leurs aînés. En Irlande, le taux d’emploi des jeunes immigrés a chuté de 15 points, presque deux fois plus que celui des jeunes autochtones. L’écart est encore plus marqué au Danemark, en Espagne et au Royaume-Uni. La situation est légèrement plus équilibrée en Autriche, au Canada et aux États- Unis, même si les taux de chômage des jeunes immigrés dans ces pays restent élevés.

Les dangers de ce phénomène ont été amplement démontrés, comme l’ « effet de cicatrice » : les immigrés qui ne trouvent pas rapidement un emploi après leur entrée sur le marché du travail rencontrent encore plus de difficultés à long terme. En effet, les employeurs recrutent moins facilement des personnes restées longtemps sans emploi.

Rares sont les pays à avoir pris des mesures spécifiquement destinées aux travailleurs immigrés. La plupart des pays s’en sont remis aux mesures du marché du travail déjà existantes ou à d’autres instruments de portée générale adoptés en réaction à la crise. En théorie, les immigrés devraient bénéficier davantage de ces mesures, puisqu’ils ont tendance à être surreprésentés dans les groupes qu’elles ciblent. En pratique, ce n’est pas le cas.

Les divers programmes pour l’emploi peuvent être difficilement accessibles aux yeux des immigrés. En Norvège par exemple, la part des immigrés dans les programmes ordinaires de soutien à l’emploi a diminué entre novembre 2008 et 2009, alors qu’ils ont été plus touchés par le chômage que les autochtones. Dans certains cas, pour pouvoir prétendre à une aide ou à une formation, les candidats doivent justifier d’une durée de résidence minimum dans le pays hôte.

Parallèlement, les programmes de travail de court terme ont été l’un des principaux moyens utilisés par plusieurs pays pour maintenir les personnes en activité. Mais bien souvent, ces programmes ne s’appliquent pas aux travailleurs temporaires, catégorie dans laquelle les immigrés sont surreprésentés.

Si la plupart des pays répondent au chômage croissant des immigrés par des mesures traditionnelles d’aide à l’emploi, le Japon a mis en place des mesures spécifiques. Beaucoup de pays proposent des aides à l’emploi adaptées aux immigrés à leur arrivée sur le territoire. Le Japon les propose aussi aux travailleurs immigrés peu qualifiés qui ont perdu leur emploi, compte tenu du fait qu’ils peuvent avoir plus de difficultés que les autres à en retrouver un.

La crise a frappé durement l’industrie manufacturière et le bâtiment japonais, grands employeurs de travailleurs étrangers. De novembre 2008 à janvier 2009, 9 300 nouveaux demandeurs d’emploi étrangers se sont inscrits dans les bureaux japonais de l’emploi des régions à forte proportion de résidents étrangers. C’est presque 11 fois plus qu’un an plus tôt ; il a culminé à 14 800 lors des trois mois suivants, avant de revenir à un niveau plus normal.

Comment expliquer cela ? Le ministère japonais de la Santé, du Travail et des Affaires sociales a pris plusieurs mesures. La capacité de conseil et d’assistance des Agences publiques de sécurité de l’emploi (les bureaux « Hello Work ») a été renforcée. Le nombre de bureaux « Hello Work » disposant d’interprètes a quasiment doublé et s’élève à présent à 126 ; 31 centres de services à guichet unique ont été ouverts en coopération avec des municipalités régionales. Des consultants supplémentaires exerçant à temps plein dans ces bureaux ont été recrutés et le nombre d’heures hebdomadaires de consultations a été multiplié par six entre les exercices 2008 et 2009.

Des programmes d’amélioration des qualifications professionnelles et de formation linguistique ont également été proposés. Dispensés sur environ trois mois, ces cours comportaient une formation sur les techniques japonaises de communication, enseignaient les bases de la législation du travail, des pratiques en vigueur dans le monde du travail et du système d’assurance japonais, et prodiguaient des conseils sur la manière de postuler à un emploi. À l’issue de ce parcours, les demandeurs d’emploi bénéficiaient d’une formation et d’un soutien plus poussés grâce à des navigateurs d’aide à la recherche d’emploi, jusqu’à ce qu’ils trouvent un poste. Outre ces prestations « actives », les demandeurs d’emploi percevaient des allocations-chômage pendant toute la durée de la formation.

Mais les pouvoirs publics devraient aussi envisager d’autres initiatives ciblées, en adaptant par exemple les programmes d’intégration aux problèmes spécifiques à la crise économique. D’autre part, la situation de l’emploi se détériorant, l’existence de réseaux personnels joue un rôle non négligeable, et les immigrés sont clairement désavantagés sur ce point. Les pouvoirs publics peuvent mettre en place, par exemple, des programmes de tutorat et de formation en entreprise.

De telles initiatives s’imposent d’urgence pour maintenir les immigrés dans l’emploi. Les précédentes crises témoignent de la fragilité particulière des travailleurs immigrés en période de récession : face au grand nombre de demandeurs d’emplois autochtones, ils peuvent être victimes de licenciements sélectifs ou de discrimination à l’embauche. Il faut veiller à ce que les procédures de recrutement et de licenciement soient équitables et à préserver l’égalité des chances et de traitement.


Références

OCDE (2010), Perspectives des migrations internationales 2010, Paris

OCDE (2010), Equal Opportunities?: The Labour Market Integration of the Children of Immigrants, Paris

Martin, John (2008), « Mondialisation, migrations et féminisation », L’Observateur de l’OCDE n°267, mai-juin 2008

Voir www.oecd.org/migration


©L'Observateur de l'OCDE n°280, juillet 2010




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