Allemagne : emploi du temps gagnant

Ursula von der Leyden, ministre du Travail Thomas Peter/Reuters

L’Allemagne semble avoir plutôt bien surmonté la crise de l’emploi. Contrairement à certains de ses voisins européens chez qui le chômage est monté en flèche, le taux de chômage allemand a presque baissé d’un point, passant de 7,9 % au début de la récession à 7 % en mai 2010.

Le chômage dans l’ensemble de la zone de l’OCDE a quant à lui augmenté de trois points, atteignant 8,6 %. Le taux de chômage allemand est donc bien au-dessous de la moyenne de l’OCDE.

Certes, près d’un demandeur d’emploi sur deux a été inactif pendant plus d’un an en Allemagne, et le chômage structurel y est assez élevé par rapport aux autres pays de l’OCDE, mais l’impact modéré de la crise sur les emplois allemands a suscité l’intérêt de tous les décideurs politiques. Les mesures gouvernementales ont joué un rôle majeur.

Le faible impact de la crise sur le chômage a en grande partie tenu aux importantes réductions de la durée du travail. La durée moyenne du travail a chuté de 3,4 %. La productivité horaire de la main-d’oeuvre de 3,9 %. Plusieurs facteurs ont permis cet aménagement des horaires de travail, notamment le moindre recours aux heures supplémentaires avant le ralentissement économique, et la baisse brutale de la demande dans le secteur des exportations. Les règles relativement strictes de protection de l’emploi, associées à des pratiques flexibles concernant le temps de travail, ont également joué. Elles ont notamment donné lieu à une forme de « rétention d’effectifs » dans les entreprises, qui a largement contribué à éviter un gonflement du chômage. La capacité de l’Allemagne à contenir le chômage doit beaucoup aux mesures de réduction de la durée du travail désignées sous le terme de Kurzarbeit. Selon de récentes estimations de l’OCDE, au troisième trimestre 2009, ce programme aurait permis de préserver plus de 200 000 emplois. Ces estimations sont bien inférieures à la participation au chômage partiel en équivalent temps plein (350 000), ce qui indique que le Kurzarbeit a fini par financer au moins quelques emplois qui auraient été préservés même en l’absence de l’indemnisation. Pourtant, par rapport à d’autres types de programmes du marché du travail, les mesures de chômage partiel semblent offrir un bon rapport efficacité-coût.

D’après une étude récente de l’Agence fédérale allemande pour l’emploi (IAB), d’autres mécanismes institutionnels sont aussi intervenus. Le total des heures travaillées sur la période 2008-09 a globalement baissé de 4 %, dont seulement 0,3 point en raison de la baisse du niveau de l’emploi. Le reste correspond à une diminution du temps de travail moyen due à d’autres facteurs, notamment la réduction de la durée du travail à l’initiative des employeurs et la diminution des heures supplémentaires. De fait, la réduction de la durée du travail à l’initiative des employeurs dans le cadre de conventions collectives existantes est une source plus importante de flexibilité du temps de travail moyen que le Kurzarbeit. Elle représenterait environ 40 % de la diminution récente du temps de travail, et a été associée à des réductions proportionnelles des salaires, tout du moins pour les travailleurs rémunérés à l’heure. L’un des grands modèles de ce type de dispositions contractuelles a été celui de Volkswagen qui, lors d’une récession au début des années 1990, a combiné réduction de la durée du travail et baisse des salaires pour éviter les licenciements. Depuis, il est courant en Allemagne que les contrats de travail négociés collectivement définissent une tranche horaire en deçà et au-delà de la semaine de travail normale, dans laquelle les employeurs peuvent modifier les heures de travail, tout en ajustant le salaire par rapport au taux horaire officiel. Cette pratique vise à donner aux employeurs la possibilité de s’adapter à des variations provisoires de la demande et à garantir dans le même temps une sécurité de l’emploi satisfaisante. Même en l’absence des mesures de Kurzarbeit, les employeurs allemands auraient obtenu des réductions considérables de la durée moyenne du travail en diminuant le volume des heures supplémentaires payées – cela a représenté un cinquième de la réduction totale, d’après l’étude de l’IAB, tout en encourageant les salariés à épuiser les congés qui leur étaient dus, ce qui a compté pour un autre cinquième.

Bien sûr, la baisse du chômage et la rétention des compétences des travailleurs sont des éléments positifs, mais ils peuvent entraîner une accumulation d’emplois non viables. Cette rétention d’effectifs peut elle-même amplifier le risque d’une reprise économique sans création d’emplois. En effet, le PIB de l’Allemagne pourrait augmenter de plus de 7 % en valeur réelle sans pour autant créer des emplois, si les heures travaillées par salarié et la productivité horaire remontent à leurs niveaux d’avant la crise. Or, une telle croissance du PIB n’aura a priori pas lieu avant plusieurs années. Par conséquent, les employeurs seront peut-être poussés à rétablir plus rapidement la productivité en réduisant leurs effectifs. La pression concurrentielle commence effectivement à se faire sentir, comme en a témoigné la baisse récente de la productivité horaire du travail. Cela dit, les grands secteurs nationaux voués à l’exportation, qui ont essuyé le plus fort de la récession mondiale, ont sans doute acquis au fil des ans une capacité et une résilience suffisantes pour conserver leurs travailleurs pendant quelque temps encore. Si la reprise mondiale s’accélère, bon nombre de ces emplois préservés pourraient redevenir viables, ce qui allègera la pression exercée sur les employeurs pour qu’ils s’adaptent et restent compétitifs.

En fin de compte, les mesures de Kurzarbeit ont aidé les employeurs à retenir les compétences, et à contenir le chômage pendant la crise. Le problème est que, lors de la reprise de l’activité économique, cette même politique peut finir par figer les compétences au sein des entreprises et entraver la mobilité du travail nécessaire à toute économie dynamique. Cela risque également de protéger des emplois non viables. Alors que la crise recule et que la reprise s’installe, le Kurzarbeit devra lui aussi être progressivement abandonné.


Références

OCDE (2010), Perspectives de l’emploi de l’OCDE, Paris, voir www.oecd.org/emploi

Pour plus d’informations, contactez Alexander Hijzen, direction de l’Emploi, du Travail et des Affaires sociales.


©L'Observateur de l'OCDE n°280, juillet 2010

© L' Annuel de l'OCDE 2011




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