Monnaie en réserve

©Mark Blinch/Reuters

Les « droits de tirage spéciaux », une quasi-monnaie méconnue, sont une ressource importante pour les pays en développement, et la possibilité d’en faire une monnaie de réserve internationale est aujourd’hui envisagée.

La crise économique et financière mondiale pose deux questions essentielles : comment mettre davantage de ressources à la disposition des pays en développement, qui n’ont pas les mêmes capacités financières que les pays riches pour relancer leur économie ? Quels changements systémiques sont requis pour réduire le risque de perturbations aussi massives à l’avenir et pour créer un système financier mondial plus équitable pour les pays en développement ?

Nos réponses à ces deux questions sont liées à une quasi-monnaie obscure utilisée par le Fonds monétaire international (FMI) et appelée « droits de tirage spéciaux » (DTS). Conçus initialement à la fin des années 1960 pour faire face à une pénurie anticipée, mais jamais advenue, de dollars et d’or – les deux fondements du système monétaire mondial avant 1973 – les DTS ont été longtemps un aspect méconnu de l’économie mondiale. Mais au lendemain de la crise, ils ont acquis un nouveau statut : les économistes ont recommandé une nouvelle allocation pour accroître la liquidité mondiale, et les pays du G20 ont à juste titre soutenu cette idée. Suite à la demande formulée par ces derniers en avril 2009, une nouvelle allocation de DTS, la première en 28 ans, équivalant à 250 milliards de dollars, a été approuvée et est devenu effective en quatre mois seulement.

Ces DTS ont été conçus pour servir d’unité de réserve : l’allocation d’un pays vient s’ajouter à ses réserves de change globales. Un apport de DTS signifie qu’un pays accroît d’un coup ses avoirs de réserve, ce qui améliore son crédit, et peut libérer d’autres réserves, par exemple en dollars, pour d’autres utilisations. Mais les DTS ne seraient pas un instrument financier convaincant s’ils n’étaient qu’une simple rubrique dans un compte de réserve. Aujourd’hui, la création de DTS n’exige pas que des ressources soient dépensées ; elle s’appuie seulement sur la détermination de la communauté internationale, exprimée par le biais du conseil d’administration du FMI. Les DTS acquièrent une certaine tangibilité dans la mesure où les pays peuvent les échanger contre des véritables devises, généralement une des quatre devises composant le panier à partir duquel est déterminée leur valeur : le dollar des États-Unis, le yen, l’euro et la livre sterling. En contrepartie de ces échanges, les pays doivent acquitter une charge d’intérêt relativement peu élevée qui courra jusqu’au moment où ils rachètent les DTS, mais cela mis à part, le coût de l’opération est nul.

Les DTS peuvent être une ressource importante pour les pays en développement. Même sous leur forme initiale d’unité de réserve, ils donnent aux gouvernements plus de flexibilité dans l’utilisation de leurs avoirs de réserve et renforcent leur aptitude à lever d’autres formes de capitaux. Convertis en espèces, ils sont probablement la source de capital la moins chère pour la plupart des pays en développement, dons exceptés. Ils peuvent même être préférables à certains dons, car leur utilisation n’est assujettie à aucune condition ou restriction. Les Statuts du FMI précisent que les DTS n’ont pas été conçus pour servir régulièrement de mode de financement du développement, mais rien n’empêche les pays d’utiliser cette option. Ce sont les situations nationales particulières, les taux d’intérêt mondiaux et l’offre internationale de capital qui déterminent l’utilisation la plus adaptée des ressources en DTS, mais le potentiel de ceux-ci pour accroître la marge de manoeuvre financière des pays en développement ne saurait être négligé.

Un problème posé par les DTS tient au fait que leur répartition entre les pays membres du FMI est déterminée sur la base de quotesparts, ce qui signifie que ce sont les pays riches qui en détiennent le plus. Ainsi, l’Afrique subsaharienne n’a reçu qu’environ 11 milliards de dollars sur l’allocation de 250 milliards de dollars de 2009. Ce problème pourrait être résolu au moyen d’allocations « spéciales » ciblées pour les pays vulnérables, mais le processus d’approbation peut être assez lourd. Une autre possibilité serait que les pays riches, qui utilisent relativement peu ces instruments, donnent leurs DTS « inutilisés » aux pays en développement ou à un fonds géré de l’extérieur. C’est en quelque sorte ce qu’ont fait récemment les gouvernements français et britannique, en prêtant en réalité leurs allocations de DTS au FMI pour qu’il les prête à son tour aux pays en développement – processus qui revient à transformer des DTS gratuits et sans conditions en des prêts assujettis à des conditions. L’élimination de l’intermédiation du FMI préserverait les caractéristiques uniques des DTS pour les pays en développement. Le don des DTS « non utilisés » à un fonds extérieur a récemment été suggéré par les services du FMI, dans le cadre d’une proposition d’établissement d’un « fonds vert » pour financer les dépenses liées au climat. La nécessité de disposer de ressources extraordinaires pour financer les mesures de lutte contre les changements climatiques a donné lieu à plusieurs propositions visant l’utilisation des DTS pour garantir certaines « obligations vertes » ou pour financer des projets d’adaptation. La crise climatique pourrait contribuer à faire évoluer la perception de l’usage des DTS, et toutes ces propositions devraient faire l’objet d’une étude plus attentive.

Enfin, comme la Commission Stiglitz de l’ONU l’a souligné, le système mondial de réserve doit lui-même être réformé. Les réserves phénoménales accumulées par les économies émergentes ces dernières années, surtout pour défendre les valeurs des monnaies, mettent en évidence le manque de confiance dans le système, problème qui n’a cessé de s’aggraver depuis l’abandon de l’étalon or-dollar en 1973. Cette stratégie d’accumulation de réserves conduit à geler des volumes massifs de capitaux, qui ne sont disponibles ni à des fins de développement, ni à d’autres fins. Même les gouvernements les plus appauvris sont liés par des programmes économiques qui font de la constitution de réserves l’un de leurs objectifs centraux, la plupart des plans imposés par le FMI aux pays à faible revenu exigeant le maintien de niveaux de réserves équivalant à 2,5-3 mois d’importations.

La dépendance à l’égard de la monnaie d’un seul pays – le dollar des États-Unis – comme étalon mondial de facto pour les réserves et le commerce est le plus sûr moyen de pérenniser les distorsions qui accompagnent la constitution de réserves. De fait, la plupart des experts estiment que la situation ne serait pas très différente dans le cas d’une dépendance répartie plus équitablement entre deux ou trois monnaies, comme l’euro ou le yen. Heureusement, certaines propositions de réforme gagnent du terrain depuis que la crise mondiale a conduit à une remise en question sans précédent du dollar.

La plupart de ces propositions, émanant de sources comme la Commission Stiglitz, visent à passer à une nouvelle monnaie de réserve internationale. Une telle évolution serait bénéfique si l’instrument en question était neutre – c’est-à-dire s’il ne s’agissait pas d’une monnaie nationale, mais d’une monnaie gérée par une institution contrôlée au niveau mondial. Un tel contrôle aurait notamment pour but d’éviter des excédents et des déficits excessifs – déséquilibres auxquels sont imputées une grande partie des turbulences traversées par l’économie mondiale. Il permettrait aussi d’éliminer les interrogations sur les avantages dont bénéficie – et les inconvénients auxquels doit faire face – le pays émetteur de la monnaie de réserve. Le DTS est l’instrument le plus fréquemment cité comme candidat probable au statut de monnaie de réserve internationale. Il a pour avantage évident de déjà exister et d’être accepté. Mais il a aussi des inconvénients : il s’agit fondamentalement d’une unité comptable tributaire des valeurs des autres monnaies, et il est géré par le FMI, qui n’est pas une banque centrale mondiale et dont la légitimité est contestée. Pour surmonter ces obstacles, on pourrait aussi créer une nouvelle banque centrale mondiale et concevoir une nouvelle super-monnaie. Dans les deux cas, beaucoup d’obstacles aussi bien techniques que politiques devraient être levés. Mais la nécessité est pressante, et de plus en plus d’experts appellent ce processus de leurs voeux.

La Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED) a fait une autre proposition, consistant pour l’essentiel à revenir à des taux de change gérés dans le cadre d’un système qui fonctionnerait comme l’étalon or-dollar de Bretton Woods. Sa proposition de « règle de taux de change constants en valeur réelle » exigerait des gouvernements qu’ils coopèrent pour déterminer les fondamentaux de chaque monnaie, puis s’entendent sur les fluctuations maximales en pourcentage de sa valeur par rapport à l’inflation. Là encore, beaucoup d’aspects doivent faire l’objet d’une analyse technique et politique plus approfondie. Mais cette proposition pourrait être plus attrayante que la création d’une nouvelle institution et d’une nouvelle monnaie mondiales.

ActionAid estime que l’une de ces formules doit être adoptée d’urgence. La stabilité de l’économie mondiale et les perspectives d’un développement équitable de l’Afrique, de l’Asie et de l’Amérique latine en dépendent.

Références

ActionAid and Third World Network (2010), “Fruits of the Crisis: Leveraging the Financial and Economic Crisis of 2008-2009 to Secure New Resources for Development and Reform the Global Reserve System”, disponible sur www.actionaid.org/docs/sdr_reserve_final.pdf

Akyuz, Yilmaz (2009), “Policy response to the global financial crisis: Key issues for developing countries,” South Centre, May 13, disponible sur www.southcentre.org

Voir www.actionaid.org

©L'Observateur de l'OCDE N° 279 mai 2010




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