Solutions locales

©Mike Hutchings/ Reuters

La gestion des écosystèmes peut favoriser la création d’emplois verts et une croissance économique durable.

La nature peut être envisagée comme un fonds de réserve, que l’on peut dépenser immédiatement, dépenser petit à petit, investir pour créer plus de valeur, exploiter à son rythme de reconstitution, ou gérer en combinant ces stratégies. Cependant, lorsque le fonds est épuisé, aucun effort, aucune réorganisation, aucune innovation ne peut le remplacer. Il n’y a pas de « banque naturelle de réserve » ou de « trésor naturel » pour sortir le monde d’une crise de la dette environnementale. Comme l’a montré Nicholas Stern dans le contexte du changement climatique, et comme le démontre plus largement l’étude sur l’Économie des écosystèmes et de la biodiversité (TEEB), chaque année qui passe sans intervention sérieuse accroît les dommages inévitables et les coûts d’adaptation.

Le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) estime que pas moins de 40 % de l’économie mondiale repose sur des produits et processus biologiques. Dans son rapport sur les emplois verts, il affirme que ces emplois sont emblématiques de l’émergence d’une économie durable. Ils sont présents partout dans le monde dans six secteurs économiques : la production d’énergie, notamment renouvelable, le bâtiment et la construction, les transports, l’industrie de base et le recyclage, l’agriculture et la gestion des forêts. Notre longue expérience sur le terrain montre que la conservation doit être ancrée au niveau local. La pauvreté est préjudiciable à l’environnement. Elle suscite des choix rationnels à court terme, mais parfois désastreux à plus long terme sur le plan économique et écologique. Il n’existe pas de remède miracle, mais l’adaptation fondée sur les écosystèmes peut réduire la pauvreté, engendrer des systèmes de gestion des ressources plus efficaces, et améliorer le bienêtre des populations. Pour évoluer vers une économie verte, il est essentiel d’agir sur les dispositifs de gouvernance, du niveau local au niveau mondial, et de favoriser l’engagement du secteur privé.

L’économie repose en grande partie sur l’idée que les incitations influencent le comportement des gens. Lorsqu’elles y sont incitées de manière appropriée, les populations locales gèrent efficacement l’environnement. Ces incitations locales peuvent être amplifiées par l’augmentation de l’efficience de la production et la réduction des déchets, mais aussi par le renforcement de la responsabilité environnementale et la recherche de nouvelles opportunités de marché. Lorsque les incitations de marché sont insuffisantes, les pouvoirs publics peuvent réduire les décalages entre les efforts locaux de bonne gestion et les bénéficiaires non-locaux de services écosystémiques. C’est le principe « bénéficiaire-payeur », incarnation moderne du principe « pollueur-payeur », qui témoigne du passage récent d’une logique de contrôle de la pollution à celle, plus globale, de gestion des écosystèmes.

À l’ère de la mondialisation, il est essentiel de s’intéresser à la gestion des chaînes d’approvisionnement pour comprendre les incitations des acteurs de terrain. Les droits de propriété intellectuelle, les conditions contractuelles, le réinvestissement des bénéfices et les produits locaux dans la chaîne d’approvisionnement déterminent en grande partie l’intérêt qu’ont les populations et collectivités locales à adopter des pratiques respectueuses de la biodiversité. Les produits de substitution importés, la possession ou la prise de décision par des agents non-locaux, les lieux de villégiature « tout compris » et les voyages à forfait sont également susceptibles de réduire l’effet multiplicateur des dépenses locales pour cause de fuites externes à l’économie. Ces fuites réduisent les incitations locales pour une bonne gestion de l’environnement.

La croissance verte sera favorisée par une approche ascendante s’inscrivant dans une stratégie de développement vert détaillée. Les secteur prometteurs pour la croissance verte incluent la biomimétique, l’éco-agriculture, la foresterie durable, les produits forestiers non-ligneux, la pêche et l’aquaculture durables, les compensations carbone en rapport avec la biodiversité, les paiements pour la protection des bassins versants, la bioprospection des ressources génétiques, les indemnités pour la diversité biologique et la mise en réserve d’habitats, les services de gestion de la biodiversité, la chasse et la pêche sportives, ainsi que l’écotourisme, dans le cadre d’une stratégie plus générale de développement économique.

Malgré une croissance à deux chiffres, les marchés de l’agriculture biologique et de l’exploitation durable du bois sont des exemples de secteurs largement inexplorés. La plupart des producteurs se concentrent sur la vente de produits certifiés, alors qu’une vision plus globale des écosystèmes pourrait révéler que les pratiques qui donnent lieu à certification engendrent beaucoup d’autres services écosystémiques utiles et potentiellement commercialisables. L’optimisation entre services écosystémiques peut accroître la rentabilité, par rapport aux approches axées sur un seul produit certifié.

Les projets de production alimentaire locale ont été présentés comme un moyen non seulement d’améliorer l’accès à des aliments frais et nutritifs, mais aussi de réduire l’empreinte écologique de l’agriculture. Les programmes « acheter local » devraient réduire l’empreinte transport de l’agriculture et avoir un effet multiplicateur local plus important du fait de la teneur accrue en produits locaux. Cependant, ces gains doivent être évalués en tenant compte des éventuelles pertes d’efficience de la production et des conséquences pour le développement des collectivités ou pays exportateurs de produits agricoles.

Dans son rapport sur les emplois verts, le PNUE souligne le formidable potentiel de croissance de l’emploi dans les énergies renouvelables à l’horizon 2030, avec 12 millions d’emplois dans les biocarburants, six millions dans le solaire photovoltaïque et deux millions dans l’éolien. Bon nombre de systèmes énergétiques s’appuient sur la biodiversité, en particulier dans les pays en développement, où le bois et le charbon constituent de loin les plus importantes sources d’énergie pour cuisiner et se chauffer. La biodiversité permet aussi de stocker le carbone issu des carburants fossiles. Des millions de tonnes de carbone sont ainsi absorbées chaque année par le plancton, les sols et les forêts. Les biocarburants revêtent une importance grandissante pour la sécurité énergétique, et ils peuvent contribuer à lutter contre le changement climatique et à fournir de nouvelles sources de revenus aux agriculteurs pauvres. Cependant, toute initiative en leur faveur doit aussi tenir compte des conséquences potentielles de l’utilisation privée des terres sur l’environnement et la sécurité alimentaire.

Lorsque les marchés fonctionnent bien, incitations privées et objectifs sociaux s’alignent. Des politiques économiques efficaces peuvent pallier à des incitations de marché incomplètes ou mal orientées. En coordonnant étroitement les dispositifs juridiques et institutionnels, y compris les droits de propriété et les régimes fonciers, on peut utiliser tout l’éventail de mesures – taxes, subventions, quotas, normes, règlements, mesures budgétaires, monétaires et commerciales, investissement, formation, etc. – pour aligner les incitations et orienter les décisions dans le sens d’une économie verte.

Les politiques économiques vertes comprennent un certain nombre d’initiatives qui entrent grosso modo dans la catégorie des paiements internationaux pour services écosystémiques, lesquels facilitent le transfert bilatéral de ressources financières des pays développés vers les pays en développement, afin de rémunérer la bonne gestion ou l’amélioration de ces services. Ainsi, la REDD (Réduction des émissions liées à la déforestation et à la dégradation des forêts) et d’autres mécanismes de compensation des émissions de carbone sont écologiquement rationnels et tiennent compte des relations de dépendance avec la gouvernance efficace et équitable des forêts. Les mécanismes REDD+ pourraient intégrer l’adaptation au changement climatique fondée sur les services écosystémiques et prendre en considération les liens avec le développement, l’égalité hommefemme et la lutte contre la pauvreté.

Les programmes de « compensation » carbone ne se limitent plus aux forêts. De plus en plus, ils englobent d’autres écosystèmes – systèmes côtiers comme les mangroves et les prairies de zostères, tourbières, zones humides, sols, superficies agricoles, terres arides, forêts non tropicales, etc. – et/ou d’autres services écosystémiques de valeur, comme la conservation d’habitats ou d’espèces en péril, et plus généralement la production de paysages abritant une riche diversité biologique.

Dans l’esprit du passage d’une logique de réduction de l’empreinte écologique de la production (généralement la pollution et les déchets) à une logique de récompense pour la bonne gestion des écosystèmes, l’instauration d’un mécanisme pour un développement vert (MDV) a été suggérée, basées sur l’expérience récente du mécanisme pour un développement propre (MDP). Un tel mécanisme faciliterait et validerait le transfert de ressources financières des pays développés bénéficiaires vers les pays en développement riches en biodiversité. Ces instruments pourraient comprendre des obligations de conservation négociables, des compensations bénéficiant d’un soutien international, une imposition de l’empreinte sur la biodiversité assortie d’un mécanisme de fourniture, et/ou l’« écologisation » des importations de certains produits.

Les politiques et pratiques énergétiques peuvent changer la donne, si elles tiennent compte de l’impact qu’ont les technologies énergétiques censées réduire durablement les émissions de carbone sur les écosystèmes et les moyens de subsistance. Il faut créer un environnement politique favorable à l’adaptation quotidienne du secteur privé à des normes de durabilité rigoureuses. Un tel environnement soutiendra à la fois les objectifs des entreprises et la conservation de la biodiversité.

Des politiques de prêt innovantes pourraient permettre d’utiliser la richesse naturelle en services écosystémiques comme garantie de prêt, et de faire le lien entre les pratiques de production habituelles et la gestion durable des écosystèmes. Il faut également harmoniser les normes de durabilité et les indicateurs de résultats entre les régions et les pays.

Nous progresserons sur la voie d’une économie verte si les secteurs public et privé investissent dans les principes d’une gestion durable des écosystèmes, et contribuent ainsi à rendre la reprise économique, la création d’emplois et le recul de la pauvreté plus robustes et durables qu’ils ne l’étaient avec nos pratiques antérieures. L’alignement des incitations de base offre un point de départ solide pour susciter une croissance économique verte à l’échelle mondiale.

Les milieux environnementaux sont un peu comme un médecin de famille qui vous aurait conseillé depuis des années de mener une vie plus saine. L’économie mondiale a été victime d’une crise cardiaque de faible à moyenne intensité. La situation est critique, mais nous offre une occasion unique de mettre le cap sur un avenir plus sain.

Références

Communautés européennes (2008), L’économie des écosystèmes et de la biodiversité : Rapport d’étape, Cambridge, Royaume-Uni. Voir www.teebweb.org

PNUE (2008), Green Jobs: Towards decent work in a sustainable, low-carbon world, Nairobi, Kenya.

Voir www.unep.org et www.oecd.org/fr/environnement/

©L'Observateur de l'OCDE N° 279 mai 2010




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