Capitalisme 4.0

Les prédictions selon lesquelles le capitalisme touche à sa fin sont sans doute prématurées. Mais quelle forme de capitalisme va émerger de la crise économique ? Telle est la question.

La fin du monde n’a pas eu lieu. Malgré toutes les prédictions d’un désastre pendant la crise financière de 2007-2009, les émeutes, les soupes populaires et les faillites annoncées ne se sont pas matérialisées, et plus personne ne s’attend désormais à ce que le capitalisme mondial « s’effondre », avec tout ce que ce terme sous-entend. Cela étant, la survie du système capitaliste ne signifie pas que la foi en la sagesse des marchés financiers et en l’efficience de la libre-entreprise redeviendra aussi inébranlable qu’elle l’était avant la faillite de Lehman Brothers, le 15 septembre 2008. Par quoi le capitalisme mondial, qui s’est écroulé à l’automne de 2008, peut-il donc être remplacé ? Par un capitalisme mondial, mais d’un nouveau type.

Les événements traumatisants de 2007-2009 n’ont ni détruit ni atténué les aspirations profondes qui ont toujours servi de ressort au système capitaliste : l’ambition, l’initiative, l’individualisme, l’esprit de compétition. Cependant, ces qualités humaines naturelles sont déjà remobilisées au service d’une nouvelle version du capitalisme, qui sera finalement plus efficace et plus productive que celle qui s’est effondrée en 2008.

Au lieu de critiquer la cupidité des banquiers, l’incompétence des régulateurs ou la crédulité des propriétaires, il faut replacer la déconfiture du système financier mondial dans une perspective historique et idéologique. Le capitalisme est un système évolutif qui s’adapte aux transformations de son environnement. Dès lors que l’on admet que le capitalisme n’est pas un ensemble statique d’institutions, mais un système évolutif qui se réinvente au travers de crises, les événements de 2007-2009 apparaissent sous un nouveau jour : celui d’une quatrième transformation systémique du capitalisme, comparable aux transformations qui ont suivi la crise inflationniste des années 1970, la Grande dépression des années 1930 et les guerres napoléoniennes de 1803-1815. Ainsi, on peut qualifier le système politico-économique qui se fait jour de « capitalisme 4.0 ».

En se plaçant dans cette perspective historique, on constate aussi que l’explosion de l’économie mondiale n’a pas été une crise d’hystérie collective, mais en partie une réponse logique à quatre grandes tendances politico-économiques amorcées à la fin des années 1980 : la faillite du communisme, la réémergence de l’Asie, la révolution de l’électronique et la création d’un système financier mondial fondé sur la monnaie purement fiduciaire. Ces tendances positives ont encouragé la spéculation et abouti à une alternance de phases d’expansion et de contraction, selon un schéma observé précédemment sous l’effet de changements structurels générateurs de gains de productivité. Ce qui a transformé cette alternance cyclique prononcée mais néanmoins contrôlée en une catastrophe financière sans précédent, c’est l’interprétation fondamentaliste de la théorie économique de l’efficience des marchés, d’abord par Alan Greenspan puis, avec des résultats encore plus désastreux, par Henry Paulson.

La conséquence la plus manifeste de la crise est donc une transformation de la relation entre les politiques publiques et les marchés. Cette frontière mouvante entre économie et politique a caractérisé chacune des versions successives du système capitaliste. Dans le capitalisme classique du XIXème siècle, les sphères politique et économique étaient totalement distinctes, les interactions entre l’État et l’entreprise privée se limitant pour l’essentiel à la collecte de recettes militaires et à la protection de groupes d’intérêt puissants. La deuxième version du capitalisme, apparue dans les années 1930, s’est caractérisée par une défiance à l’égard des marchés et une confiance en un gouvernement bienveillant et omniscient. La troisième phase, la révolution thatchéro-reaganienne, a inversé ces préjugés, les pouvoirs publics n’étant plus dignes de confiance et les marchés ayant toujours raison. Dans la quatrième phase, le monde commence à reconnaître que les gouvernements comme les marchés peuvent se tromper de façon catastrophique.

Admettre le caractère faillible des marchés et des institutions politiques peut sembler paralysant, mais c’est en réalité stimulant. Une connaissance imparfaite implique une collaboration équilibrée, et non antagoniste, entre politique et économie, et ouvre la voie à l’initiative, la créativité et l’expérimentation des gouvernements comme des entreprises. Si le monde est trop complexe et imprévisible pour que les marchés ou les États atteignent parfaitement certains objectifs sociaux, des systèmes d’équilibrage reflétant à la fois les aspirations privées et l’intérêt public doivent être mis en place. L’expérimentation et le pragmatisme doivent donc devenir les maîtres mots de la politique publique, de l’économie et de la stratégie d’entreprise, même au prix d’une perte de rigueur et de cohérence. L’aptitude à expérimenter, à corriger les erreurs avant qu’elles n’aient de trop graves conséquences sociales, est la principale force de l’économie de marché. Le même pragmatisme devra inspirer, à l’avenir, les décisions politiques et les interactions entre le gouvernement et l’économie.

Les décideurs politiques et les chefs d’entreprise sont en train de prendre acte de l’évolution qui nous a fait passer d’un monde rationnellement prévisible au monde actuel, caractérisé par l’ambiguïté, l’imprévisibilité et l’incertitude. Les économistes vont eux aussi devoir se rendre à cette évidence. Les thèses économiques traditionnelles sur les anticipations rationnelles, la neutralité de la monnaie et l’efficience des marchés ne laissent à la politique macroéconomique qu’un seul rôle important, celui de contrôler l’inflation. Cependant, si l’on admet que les cycles financiers, les crises bancaires et les récessions en chaîne sont des caractéristiques naturelles du système capitaliste, les instances publiques et les banques centrales doivent accepter d’assumer à nouveau les grandes responsabilités qu’elles ont abandonnées durant les années 1980 en termes de gestion de la croissance et de l’emploi, du maintien de la stabilité financière et de maîtrise de l’inflation.

Ces importantes attributions nouvelles peuvent faire redouter un gonflement continu de la sphère publique, mais l’inverse est plus probable. L’État devra réduire sa taille, même si ses responsabilités s’accroissent, parce que les déficits et la pression fiscale ont atteint les limites de ce que l’opinion publique peut accepter, et aussi parce que les multiples besoins des sociétés avancées, en termes de santé, d’enseignement supérieur, d’indépendance énergétique et de stabilité du crédit au logement, ne peuvent être satisfaites que par des entreprises marchandes opérant dans le cadre de marchés capitalistes concurrentiels. L’expansion du rôle de l’État visera non pas à remplacer les marchés, mais à modifier les incitations, afin que les entreprises marchandes poursuivent les objectifs souhaités par les instances politiques, qu’il s’agisse des marchés financiers, de la santé, de l’enseignement ou de l’investissement dans le secteur énergétique.

Les possibilités offertes par la technologie, la mondialisation et les réformes sociales au XXIème siècle suggèrent qu’au lieu de tomber dans une « nouvelle normalité » se caractérisant par la stagnation économique et un chômage élevé, l’économie mondiale devrait en fait devenir plus prospère au cours des prochaines décennies qu’elle ne l’a été pendant les trente années d’ultralibéralisme qui ont précédé la crise.

Les autorités politiques et les banques centrales ont à leur disposition des outils extrêmement puissants pour stimuler la croissance – taux d’intérêt nuls, garanties de crédit illimitées, relance budgétaire, planche à billets. Selon les thèses économiques d’avant la crise, les efforts de stimulation monétaire et budgétaire pour renforcer la croissance étaient voués à l’échec. Mais ces thèses ultralibérales cèdent aujourd’hui le terrain à une vision macroéconomique plus pragmatique. Les autorités redécouvrent l’utilité de la politique monétaire pour gérer l’emploi et l’inflation, de la dépense publique pour créer des emplois, des avantages fiscaux pour encourager l’investissement et des monnaies pour stimuler la croissance des exportations.

S’adressant au Forum économique mondial de Davos en janvier dernier, Larry Summers, économiste en chef de la Maison-Blanche, a déclaré que, lorsque les historiens tireront le bilan économique de la période 2010- 2019, il serait très surprenant que celui-ci ne se révèle pas beaucoup plus favorable que celui de 2000-2009. Si nous parvenons à corriger les défaillances de nos systèmes, la situation des Américains pourrait s’améliorer considérablement par rapport à la dernière décennie.

À l’époque, personne n’a vraiment accordé d’attention à ces remarques, car on pensait généralement qu’une nouvelle normalité, caractérisée par un chômage massif et une stagnation des niveaux de vie, serait inévitable après les catastrophes financières de 2007- 2009. Or, à mesure que les mois passent, l’optimisme de Larry Summers devient de plus en plus crédible.

Si l’Amérique et l’Europe ne parviennent pas à faire preuve de la flexibilité idéologique nécessaire pour permettre au nouveau modèle capitaliste de se révéler plus satisfaisant que le précédent, l’économie politique des prochaines décennies sera dominée par le capitalisme d’État autoritaire de la Chine, et non par celui des démocraties occidentales. En revanche, si la génération montante de responsables politiques et d’hommes d’affaires américains, européens et asiatiques parvient à s’émanciper du fondamentalisme du tout-marché comme de celui du toutÉtat, un équilibre mutuellement bénéfique devrait bientôt émerger dans la dynamique politico-économique des pays émergents et des économies capitalistes avancées.

Anatole Kaletsky est éditorialiste et principal commentateur économique du Times de Londres. Cet article reprend les thèses de son nouveau livre, Capitalism 4.0. Celui-ci sera publié au Royaume-Uni par Bloomsbury en juin, par Public Affairs Books aux États-Unis, et par CITIC Publishing House en Chine

©L'Observateur de l'OCDE, n° 279, mai 2010




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