Vaincre la crise de l’emploi

Lucy Nicholson/Reuters

Malgré les signes de reprise, cette crise est loin d’être finie. Nous connaissons la plus grave crise de l’emploi depuis la Grande dépression, et la reprise économique est encore faible et fragile.

Rien qu’aux États-Unis, la récession a détruit plus de 11 millions d’emplois : 15 millions de travailleurs sont désormais officiellement au chômage, et au moins 9 autres millions sont employés en-deçà de leur potentiel dans le cadre d’emplois à temps partiel non choisi ; la proportion de chômeurs depuis au moins six mois atteint le niveau record de 44 % ; le taux de chômage approche 10 %, et le chômage ne retrouvera peut-être pas ses niveaux d’avant la crise avant de nombreuses années.

Les conséquences économiques, sociales et politiques de cette situation sont inacceptables. Les ministres des finances de l’OCDE se réunissent ce mois-ci, quelques semaines après la première réunion des ministres du travail et de l’emploi des pays du G20, à l’occasion de laquelle la Commission syndicale consultative auprès de l’OCDE (TUAC) et la Confédération syndicale internationale (CSI) ont souligné l’urgente nécessité d’un plan d’action ambitieux pour l’emploi. Les syndicats appellent les gouvernements de l’OCDE à agir pour favoriser une reprise vigoureuse, et pour créer des emplois nombreux et de qualité.

Premièrement, à court terme, il faut reconnecter la reprise économique et la croissance de l’emploi. Tandis que les marchés financiers se stabilisent et que la croissance reprend, le risque est que les gouvernements « retirent » leurs mesures exceptionnelles bien avant la reprise effective de l’emploi, abandonnant à leur sort des millions de travailleurs. Il faut que les gouvernements amplifient leurs efforts pour créer les dizaines de millions d’emplois nécessaires. Selon le gouvernement Obama, les programmes de relance aux États-Unis ont permis de « sauver ou créer » 2,5 millions d’emplois, alors que la récession a causé un déficit de plus de 11 millions d’emplois. Quant à l’Organisation internationale du travail (OIT), elle estime que les programmes de relance du G20 ont permis de « sauver ou créer » 18,2 millions d’emplois en 2009, tandis que 34 millions d’emplois ont été perdus. Sans programmes de relance, l’OIT estime que la crise aurait été responsable de 55 millions de chômeurs.

Les ministres du travail et de l’emploi des pays de l’OCDE ont déjà admis la nécessité pour les gouvernements de « faire face aux conséquences d’un chômage élevé et persistant » en mettant en oeuvre « des politiques d’emploi et des politiques sociales d’envergure et innovantes ». Il est crucial que les soutiens budgétaires et monétaires se poursuivent jusqu’à ce qu’une croissance forte et durable de l’emploi, et finalement le plein emploi, se fassent jour. En outre, après avoir consacré des centaines de milliards de dollars au sauvetage d’établissements financiers défaillants, les gouvernements des pays de l’OCDE devraient maintenant appeler les banques à assumer une part équitable du coût de la reconstruction. Pour ce faire, ils devraient mettre en place de manière concertée au niveau mondial une taxe qui orienterait les activités des banques vers le crédit plutôt que la spéculation, et remettrait la finance au service de la sphère réelle de l’économie, au lieu de l’inféoder.

Deuxièmement, à long terme, les gouvernements doivent remédier à l’écart grandissant entre la productivité et les salaires. Avant même que la crise n’éclate, la part des salaires dans le revenu national reculait dans la plupart des pays de l’OCDE. En fait, le poids relatif des salaires a diminué plus vite en Europe qu’aux États-Unis, et plus rapidement au Japon qu’en Europe. Les gouvernements se voient conseiller de redresser le taux de croissance de la production, et d’accentuer les réformes structurelles – en prenant des mesures draconiennes d’assainissement budgétaire et de déréglementation du marché du travail. Or, de telles mesures ne feront que dégrader la qualité des futurs emplois et remettre en cause la protection sociale.

Nous avons indéniablement besoin d’une réforme du marché du travail, mais pas d’une déréglementation. En fait, nombre des pays caractérisés par une protection efficace de l’emploi ont été beaucoup moins touchés par le chômage que les États-Unis, dont le marché du travail est le plus déréglementé de la zone OCDE. Pour que les futurs emplois soient des emplois de qualité, nous devons rétablir l’équilibre entre les travailleurs et leurs employeurs, en faisant en sorte que les premiers puissent exercer partout leurs droits fondamentaux de s’associer librement et, s’ils le souhaitent, de constituer des syndicats et de négocier collectivement. Aux États-Unis, des dizaines de milliers de travailleurs sont licenciés chaque année pour avoir tenté de créer des syndicats. Rien ne justifie l’opposition implacable de la société de télécoms T Mobile aux syndicats aux États- Unis, alors que sa société-mère, Deutsche Telekom, soutient l’exercice des droits de négociation collective et reconnaît les syndicats dans toute l’Europe.

Si le respect des droits des travailleurs n’est pas assuré dans tous les pays, on assistera à un nivellement par le bas en matière de salaires et de conditions de travail – une course qui dégradera les conditions de travail partout dans le monde.

Troisièmement, les gouvernements doivent mettre en place un modèle économique plus juste et plus durable, fondé sur des emplois de qualité et une protection sociale effective. Les dirigeants des pays du G20 ont reconnu l’importance de la dimension sociale des politiques économiques au niveau mondial dans le Cadre pour une croissance forte, durable et équilibrée défini à Pittsburgh, et l’OCDE s’emploie à bâtir une économie mondiale « plus forte, plus saine et plus juste ». Les gouvernements de l’OCDE, ainsi que ceux des autres pays du G20, devraient appuyer notre appel à la création d’un Groupe de travail permanent sur l’emploi et la protection sociale auprès du G20, qui devrait associer à ses activités tant les travailleurs que leurs employeurs dans le cadre de consultations régulières. Il faut également que les ministres demandent à l’OCDE d’évaluer l’impact de toutes ses recommandations sur la repartition des revenus, conformément aux engagements pris en matière d’équité, afin de contribuer à faire en sorte que les fruits de notre prospérité future soient largement partagés.

Références

OCDE (2009), Scarpetta, Stefano et Paul Swaim, « Politiques de l’emploi:à l’épreuve de la crise», L’Observateur de l’OCDE, n° 273, juin.

OCDE (2009), « Chômage : le langage de la crise », L’Observateur de l’OCDE, n° 272, avril.

OCDE (2010), « Égaux devant le chômage ? », L’Observateur de l’OCDE, n° 278, mars.

©L'Observateur de l'OCDE, n° 279, mai 2010




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