Les marchés ont besoin des gouvernements

George Soros Reuters/Stefan Wermuth

Les causes profondes de la crise économique récente ne résident pas dans un manque de courage ou de compétences, mais dans l’échec de certaines idées.

La cupidité des banquiers, la faiblesse des régulateurs et la myopie des politiques macroéconomiques ont toutes pour origine une certaine conception jusqu’ici très répandue de la relation devant exister entre l’État et le marché. Cette conception se résumait à un double postulat : les marchés – financiers, en l’occurrence – s’auto-régulaient efficacement et l’intervention de l’État au niveau macroéconomique devait strictement se limiter à préserver la valeur de la monnaie. Si ces deux conditions étaient remplies, une économie de marché devait être stable sur l’ensemble du cycle et se maintenir autour de son potentiel de production. Une crise comme celle que nous venons de connaître était totalement inimaginable. La principale victime intellectuelle de la Grande récession aura été cette conception euphorique des marchés. Selon les mots de George Soros, « la crise a été engendrée par le système lui-même » (New York Review of Books, 4 décembre 2008). Ainsi, la crise économique a également été une crise de l’économie en tant que discipline. L’Institut pour une nouvelle pensée économique (INET), fondation créée récemment par George Soros, a tenu sa conférence inaugurale début avril au King’s College de Cambridge.

Notables par leur absence y étaient les représentants de l’économie « néo-classique », ayant pour ports d’attache les universités de Chicago et du Minnesota, car c’est précisément à leur paradigme qu’étaient imputés nos tourments économiques. Depuis les années 1980, l’école de Chicago exerce une influence prédominante sur la conduite et l’enseignement de l’économie dans le monde entier. Sa théorie repose principalement sur l’hypothèse des anticipations rationnelles. Au sens strict, celle-ci signifie que les agents économiques disposent d’informations parfaites sur tous les états futurs possibles du monde, si bien qu’en moyenne, les anticipations se réalisent toujours. Cette hypothèse des anticipations rationnelles trouve une application directe dans l’hypothèse des marchés efficients, qui suppose que les risques sont toujours correctement évalués en termes monétaires et qu’en conséquence les marchés financiers n’ont pratiquement pas besoin d’être régulés. L’école de Chicago exclut l’éventualité de défaillances massives. Ses économistes sont relativement silencieux depuis deux ans, car leurs théories sont incapables d’expliquer les dysfonctionnements récents. Le Professeur Robert Lucas a fait observer que « tout le monde est keynésien quand les choses vont mal », sans expliquer que son modèle ne prévoit pas que les choses puissent aller mal. La conférence de l’INET a rassemblé des représentants des autres écoles d’économie, dont les trois principales sont les suivantes.

Les néo-keynésiens, également appelés keynésiens de la rigidité des prix, en raison de leurs premiers travaux sur les marchés du travail, acceptent les anticipations rationnelles, mais n’adhèrent pas à l’hypothèse de l’information parfaite. À la conférence de l’INET, le néo-keynésien Joseph Stiglitz, lauréat du prix Nobel, a expliqué que les anticipations peuvent être rationnelles sans partage des informations. Les marchés ne sont généralement pas efficients, même lorsque tous les intervenants ont des anticipations rationnelles et tous les marchés sont concurrentiels. Si les marchés du risque sont incomplets et si l’information est imparfaite ou asymétrique, les menaces engendrées par les « externalités » deviennent omniprésentes. Dès lors qu’il y a des externalités, l’intervention de l’État peut se justifier. Le Professeur Mark Brunnenmeier, de Princeton, a expliqué que si nous savions tous qu’une bulle finira par éclater, ladite bulle ne gonflerait jamais. Mais nous ne savons pas que tout le monde le sait. Il peut y avoir une bulle « rationnelle » si tout le monde sait que le prix est trop élevé mais ignore que tout le monde le sait. Les néo-keynésiens ne cherchent pas, en général, à créer une « nouvelle école de pensée économique » ; ils voudraient simplement que leur conception redevienne dominante, comme elle l’était dans les années 1950 à 1960.

2. Les post-keynésiens rejettent complètement l’hypothèse des anticipations rationnelles. Ils pensent que les incertitudes – c’est-àdire la symétrie de l’ignorance et non pas l’asymétrie de l’information – expliquent les dysfonctionnements des marchés. À la conférence de l’INET, George Soros a présenté son concept de réflexivité, qui comporte deux aspects. Nous sommes faillibles dans notre compréhension de la réalité, et notre conception de la réalité modifie celle-ci. Pour lui, le premier aspect peut être qualifié d’« incertitude épistémologique » et le second, d’« indétermination ontologique ». Dans le premier cas, il est en principe possible de connaître l’avenir, mais il n’est pas connu. Dans le second, l’avenir est absolument impossible à connaître, car nous le créons chaque fois que nous agissons. Sous l’effet de ces deux facteurs, des « super bulles » peuvent facilement se développer. George Soros pense que celle qui a éclaté en 2007 s’est peut-être amorcée au milieu des années 1990, chaque intervention ayant confirmé une fausse tendance.

Les Professeurs Roman Frydman et Michael Goldberg ont présenté leur concept d’économie de la connaissance imparfaite, qui permet d’établir des prévisions qualitatives, et non quantitatives, en se fondant sur un « formalisme probabiliste non standard ». Pour remplacer l’hypothèse d’efficience des marchés, Michael Goldberg propose l’hypothèse des marchés contingents, qui reconnaît que les évolutions sont influencées par des situations et facteurs imprévus. Les processus de causalité déterminant les mouvements des prix ne peuvent pas être spécifiés par un modèle général.

Une troisième contribution post-keynésienne a été présentée par Tony Lawson, pour qui des situations différentes requièrent des modèles différents. Le calcul mathématique n’est pas neutre : c’est une manière particulière de structurer la réalité. Il suppose ce que Tony Lawson appelle une « régularité des événements ». Or, la réalité sociale n’est généralement pas régulière. Elle est ouverte et mouvante, elle crée des significations et des « valeur ». L’économie ne doit pas s’affranchir du calcul mathématique, mais elle doit comprendre que son applicabilité aux problèmes économiques est limitée.

3. L’économie comportementale était représentée par le lauréat du prix Nobel George Akerlof. Celui-ci, surtout connu pour son article de 1970 « The Market for Lemons », première analyse tenant compte de l’asymétrie d’information, et Robert Shiller, co-auteur avec M. Akerlof du récent ouvrage Animal Spirits, rejettent les explications rationnelles au profit d’explications psychologiques (c’est-àdire « irrationnelles ») des comportements. Les actions des agents économiques sont motivées non pas par un calcul rationnel, mais par la confiance, les impressions et les récits. L’économie en tant que système de mise en récit est une notion que partagent les post-keynésiens et les comportementalistes. Mais alors que les post-keynésiens considèrent le comportement conventionnel comme une réponse rationnelle, ou du moins raisonnable, à l’existence d’incertitudes, les comportementalistes estiment qu’il s’agit d’un aspect intrinsèque de la psychologie humaine. Les comportementalistes pensent qu’à terme, la neuroanalyse permettra de mettre en évidence des schémas de comportement aussi prévisibles que ceux qui sous-tendent l’hypothèse des anticipations rationnelles, confirmant ainsi le caractère scientifique de l’économie.

Concrètement, que peuvent nous apporter tous ces professeurs ? Beaucoup. Les participants à la conférence de l’INET ont convenu que l’auto-régulation des marchés était un mythe et que diverses formes d’interventions publiques sont nécessaires pour assurer leur stabilité et leur efficience. Il n’y a pas encore de « nouveau paradigme », et il n’y en aura peut-être jamais. Mais la réflexion née de la crise aboutira assurément à une nouvelle génération de réglementations et de politiques publiques.

*Lord Skidelsky a écrit une biographie de John Maynard Keynes qui a reçu de nombreux prix.

Références

Financial Services Authority (2009), The Turner Review: A regulatory response to the crisis in global banking, voir www.fsa.gov.uk

Skidelsky, Robert (2009), Keynes: The Return of the Master, Penguin Books, Ltd., Royaume-Uni.

Smithers, Andrew (2009), Wall Street: Imperfect Markets and Inept Central Bankers, John Wiley & Sons, Ltd, Royaume-Uni.

©L'Observateur de l'OCDE, n° 279, mai 2010




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