La sécurité alimentaire

Direction des Échanges et de l’Agriculture de l’OCDE

L’agriculture et les systèmes agroalimentaires mondiaux pourront-ils subvenir aux besoins des neuf milliards d’individus qui devraient peupler la planète en 2050 ? Les prédictions de famine mondiale ne sont pas nouvelles, mais les revers récents de la lutte contre la faim ont replacé l’agriculture au centre des discussions internationales.

En septembre 2000, les dirigeants politiques ont adopté les Objectifs du Millénaire des Nations unies. L’Objectif n°1 est notamment de réduire de moitié la proportion de la population mondiale souffrant de la faim en 2015 par rapport à 1990. Jusqu’en 2007 environ, les progrès ont été réguliers, la proportion d’enfants de moins de cinq ans souffrant de sous-nutrition étant tombée de 33 % en 1990 à 26 % en 2006. Mais il apparaissait déjà clairement que l’objectif ne serait pas atteint. Or, c’était avant la hausse des prix alimentaires en 2008 et avant la récession mondiale. Selon la FAO, la proportion de personnes souffrant de la faim dans les pays en développement est passée de 16 % entre 2004 et 2006 à 18 % entre 1995 et 1997, et à 19 % en 2009.

L’insécurité alimentaire est à la fois une tragédie au présent et une menace future. Confrontées à la faim, les familles commencent par réduire leur consommation d’aliments de qualité, comme la viande ou les légumes. La crise se poursuivant, elles pourraient être forcées de vendre leurs moyens de subsistance habituels – animaux ou outils par exemple – ou d’emprunter, s’appauvrissant et s’endettant pour plusieurs années. Éducation et santé deviennent alors rapidement des luxes inaccessibles.

Certains craignent que la faim ne soit jamais éliminée et que, au contraire, la situation continue à empirer pour beaucoup, la demande alimentaire s’accélérant alors que la quantité d’aliments disponibles par personne ralentit. Plusieurs facteurs stimulent en effet la demande. Le premier est l’impact mécanique de la démographie. La production devra doubler dans les 40 prochaines années pour nourrir une population mondiale de neuf milliards en 2050.

De surcroît, même si nous connaîtrons encore des crises, la tendance est à l’augmentation de la prospérité mondiale et à la généralisation de régimes alimentaires à l’occidentale. Ceux-ci sont riches en viande, en produits laitiers et en aliments mobilisant plus de ressources que les régimes à base de céréales ou de tubercules. Les biocarburants posent également certains problèmes. Enfin, les contraintes environnementales sur l’agriculture se renforcent, le changement climatique créant de nombreuses incertitudes.

Les pessimistes se fondent sur deux hypothèses : la faim est due à l’insuffisance des stocks alimentaires ; il sera impossible d’accroître ceux-ci assez vite pour suivre l’augmentation de la demande. Ces inquiétudes ne sont pas nouvelles. Depuis les fameux essais de Malthus sur la démographie à la fin du XVIIIème siècle et au début du XIXème, nombreux sont ceux qui ont prédit une ère de famine de masse. Dans son Essai sur le principe de population, Malthus écrivait : « Le pouvoir multiplicateur de la population est tellement supérieur à celui qu’a la terre de produire de la subsistance pour l’homme qu’une mort prématurée doit être, sous une forme ou sous une autre, le lot de la race humaine.

Si Malthus a été critiqué pour avoir sousestimé le potentiel de progrès à travers l’innovation scientifique et technologique, ses thèses n’ont pas disparu. Plus d’un siècle après, le Club de Rome tirait la sonnette d’alarme dans son rapport Halte à la croissance, publié en 1972. Ce rapport fut critiqué également, notamment par le projet Interfuturs de l’OCDE, lancé en 1976. Le projet soutenait que les limites matérielles à la production alimentaire n’étaient pas immuables, et qu’il était possible de compenser les effets négatifs des tendances environnementales ou autres.

En réalité, le monde n’a jamais produit autant de nourriture. Les États-Unis et l’Union européenne ont même pris des mesures pour résorber leurs surplus de beurre, de viande bovine, de lait ou de vin, entre autres. La productivité agricole a progressé à un rythme phénoménal au cours des dernières décennies, même s’agissant des cultures traditionnelles. Prenons l’exemple du blé. Il a fallu un millier d’années pour faire passer les rendements en Angleterre d’une demi-tonne par hectare environ à 2 tonnes. On a ensuite mis seulement 40 ans pour passer de 2 à 6 tonnes. Les superficies cultivées à l’échelle mondiale ont progressé d’environ 12 % entre 1960 et 2000, mais la production de céréales a crû de plus de 100 %, la production d’oléagineux de plus de 300 % et celle de fruits et de légumes de plus de 200 %. Idem pour la production de viande. La superficie des pâturages permanents n’a augmenté que d’un peu plus de 10 % en quarante ans, mais la production de viande bovine a progressé de 90 % et celle de viande porcine de 240 %. L’accroissement de la production de volaille a été encore plus spectaculaire, dépassant les 650 % sur la même période.

Si l’on souffre de la faim de nos jours, c’est parce que l’on ne peut pas s’acheter de nourriture, pas parce qu’il n’y en a pas assez. L’obésité est aujourd’hui un problème même dans certains pays en développement, et une grande partie de la nourriture produite (la moitié, selon Oxfam) est soit jetée non consommée, soit avariée en raison des conditions de stockage ou de transport. La réponse immédiate à la faim est de renforcer la capacité du Programme alimentaire mondial et des autres initiatives de secours d’urgence. Mais pour une solution durable, il faut intégrer pleinement la sécurité alimentaire à l’enjeu plus large du développement économique.

Les leçons du passé et le bon sens suggèrent que lorsqu’une société s’enrichit, la sécurité alimentaire devient moins problématique. Des pays en développement de divers niveaux de développement, de diverses tailles de populations et de diverses régions du monde ont réussi à réduire la pauvreté et à améliorer la nutrition. Malgré leurs nombreuses différences, ils partagent certaines caractéristiques. Pendant la période où ils ont le mieux réussi à réduire la pauvreté, le contexte macroéconomique s’est progressivement amélioré. Leurs propres gouvernements ont réduit les taxes à l’exportation, abaissé les taux de change surévalués et supprimé les interventions inefficaces de l’État sur les marchés agricoles, tandis que les gouvernements de leurs partenaires commerciaux dans les pays riches réduisaient les formes de soutien à leurs agriculteurs qui faussaient le plus la production et les échanges.

Autrement dit, le secteur agricole joue un rôle majeur, mais il ne peut éliminer la faim à lui seul. Il faut faire en sorte que les individus et les pays puissent acheter suffisamment pour se nourrir, mais pas nécessairement qu’ils deviennent autosuffisants. Certains pays en développement ne disposent pas des conditions matérielles nécessaires pour produire suffisamment de nourriture. C’est le cas aussi pour certains pays développés. Le Japon, par exemple, importe énormément de produits alimentaires, mais il peut aisément se le permettre grâce à ses exportations.

Lorsque le secteur non-agricole d’un pays se développe, le secteur agro-alimentaire en bénéficie également, car le pouvoir d’achat des consommateurs locaux augmente et le pays peut exploiter les marchés internationaux, à la fois pour acheter des produits alimentaires moins chers que ceux qu’il pourrait produire et pour vendre ses propres produits, agricoles ou non. La libéralisation des échanges et l’amélioration des réseaux de transport ont déjà amélioré la disponibilité des produits alimentaires partout, y compris pour les pays les moins développés. En 2003, les importations de céréales représentaient 17 % de leur consommation, contre 8 % en 1970, et 55 % de leurs huiles végétales étaient importées, contre 9 %.

Les pays développés ont un rôle à jouer. Tout d’abord, en supprimant les obstacles aux échanges qui empêchent les pays en développement de concurrencer lesproducteurs des pays riches. Ensuite, à travers des initiatives comme l’Aide pour le commerce, en aidant ces pays à développer leurs capacités et à exploiter les débouchés, tant sur les marchés intérieurs qu’à l’étranger. L’OCDE a aussi un rôle à jouer, grâce à son expertise et à son expérience en matière de collecte de données, d’ analyse, de conseils stratégiques et de suivi des programmes.
Le Comité d’aide au développement de l’OCDE (CAD) est la source exclusive d’informations sur l’aide fournie par ses pays membres, et il surveille les flux d’aide à l’agriculture et la sécurité alimentaire. L’OCDE est également à la tête du consortium d’organisations créé pour suivre les promesses financières de l’Initiative de L’Aquila sur la sécurité alimentaire qui ont été faites lors de la réunion du G8 en Italie en 2009. Les dirigeants mondiaux se sont alors engagés à verser 20 milliards de dollars sur trois ans en faveur du développement durable de l’agriculture, et pour créer des filets de protection pour les populations vulnérables. Bien qu’importants et louables, ces engagements ne suffiront pas à remplir les ventres vides s’ils ne sont pas suivis de mesures dans de nombreux domaines liés à l’agriculture, en particulier le commerce, mais aussi l’éducation et la formation, les infrastructures et la maîtrise des méthodes de gestion et de commercialisation. Donner les bonnes inflexions dans ces domaines nourrirait tous les espoirs d’une vraie sécurité alimentaire.


Références

Cervantes-Godoy, D. et J. Dewbre (2010), « Economic Importance of Agriculture for Poverty Reduction », Documents de travail de l’OCDE sur l’alimentation, l’agriculture et les pêcheries, n° 23, OCDE, Paris.

OCDE (2009), Perspectives agricoles de l’OCDE/FAO 2009-2018, Paris, voir www.agri-outlook.org  

Département de l’Agriculture des États-Unis (2009), Food Security Assessment, 2008-2009, Washington DC, voir www.ers.usda.gov

Voir aussi FAO, Sommet mondial sur la sécurité alimentaire, www.fao.org/wsfs/world-summit/en/ et www.oecd.org/developpement

©L'Observateur de l'OCDE n° 278, mars 2010




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