André Faber

De la crise à la reprise

Passer à la vitesse supérieure

Les profondes cicatrices laissées par la crise peuvent être soignées en prenant des mesures adéquates, notamment en matière de concurrence, d’emploi, de fiscalité et de services financiers. De telles mesures stimuleraient également la croissance à long terme.

Les pays de l’OCDE semblent devoir connaître une reprise modérée et difficile, mais néanmoins fort appréciable. Cette perspective, loin d’être évidente il y a un an, s’explique en grande partie par les mesures monétaires, budgétaires et financières mises en oeuvre au cours des 18 derniers mois. Mais la récession a laissé de profondes cicatrices. La crise a durablement abaissé les niveaux de vie et d’emploi, et a mis en péril la viabilité des finances publiques de nombreux pays de l’OCDE. Il est encore temps de prendre des mesures adéquates.

Avec l’amélioration des perspectives économiques, les dirigeants doivent commencer à abandonner certaines initiatives exceptionnelles prises pour faire face à la crise, tout en maintenant d’autres mesures ou en les renforçant, en lançant de nouvelles réformes et en rejetant les tentations protectionnistes ou malthusiennes concernant le commerce international et le marché du travail. Parmi ces initiatives figurent le soutien au secteur de l’automobile, entre autres, le financement public de grands travaux, et l’augmentation du niveau et/ou de la durée des allocationschômage dans les pays où celles-ci étaient déjà relativement généreuses.

En revanche, les réformes pourraient être intensifiées dans des domaines comme la réduction des réglementations anticoncurrentielles sur les marchés de produits, afin de stimuler l’activité et la création d’emplois, l’utilisation accrue de mécanismes de prix pour promouvoir une croissance verte et les politiques actives du marché du travail, qui devront mieux répondre à la forte augmentation du chômage que lors des récessions précédentes. Il semble également justifié de maintenir les avantages fiscaux consentis en faveur de la R-D privée et les réductions ciblées d’impôts sur les revenus du travail, afin de soutenir la croissance à long terme, mais seulement dans les cas où ces mesures peuvent être financées.

En effet, rétablir la viabilité budgétaire sera une gageure pour les pays de l’OCDE. Pour y parvenir tout en préservant la croissance à long terme, il faudra réaliser des gains d’efficience sur les dépenses, notamment dans l’éducation et la santé, et éviter de trop alourdir les impôts sur les revenus du travail et le capital. Les pays de l’OCDE ont évité les graves erreurs commises par le passé, comme la spirale protectionniste des années 1930 ou les malencontreuses politiques du marché du travail des années 1970.

Selon Objectif croissance 2010, conformément aux recommandations formulées l’an dernier, de nombreuses mesures concernant la R-D, les infrastructures, la réduction de l’imposition des revenus du travail et les politiques actives du marché du travail contribueront à limiter les effets négatifs à long terme de la crise sur le bien-être.

Mais l’heure n’est pas au triomphalisme. Les réformes mises en place ces cinq dernières années dans les pays de l’OCDE ont souvent été plus progressives que radicales et ont rarement remédié aux problèmes les plus épineux. Il n’est pas du tout certain que les réformes structurelles se soient accélérées depuis le début de la crise, car les responsables se sont naturellement concentrés sur les questions les plus pressantes sur le plan macroéconomique.

Cependant, le plus fort de la crise étant passé, le temps est venu de passer de la gestion de la crise à une accélération de la reprise et à la préparation d’un avenir économique plus viable et plus juste. Dans cet esprit, les notes par pays figurant dans la présente édition d’Objectif croissance mettent en relief, pour chaque pays de l’OCDE, les mesures auxquelles il conviendrait d’accorder la plus haute priorité dans les circonstances actuelles.

Les réformes structurelles touchant les marchés financiers, les marchés de produits et les marchés du travail en font incontestablement partie. Cela ne fait aucun doute en ce qui concerne la réglementation des marchés financiers, dont les insuffisances ont été l’une des principales causes de la crise et pour laquelle la réponse à la crise soulève de nouveaux problèmes en termes d’aléa moral et de manque de concurrence. Le besoin de réformes structurelles peut sembler moins manifeste à première vue pour les marchés de produits et les marchés du travail. De fait, la crise ayant ébranlé nos convictions à l’égard de la réglementation des marchés financiers, on peut naturellement se demander si les principes prônés depuis de longues années dans ces autres domaines ne devraient pas eux aussi être remis en cause. De manière générale, la réponse est non.

Aussi spectaculaires qu’ils aient été, les événements récents n’ont pas fondamentalement modifié les importants écarts de revenu par habitant observés dans la zone OCDE, que de multiples analyses empiriques imputent à l’hétérogénéité entre pays des systèmes éducatifs, des institutions du marché du travail, de la réglementation des marchés de produits ou de la conception des systèmes fiscaux et de protection sociale, entre autres. De fait, les effets négatifs de la crise sur les niveaux de vie et les budgets publics, et dans une certaine mesure la nécessité de remédier aux déséquilibres mondiaux de balances courantes, ne font que renforcer le besoin de réforme.

Cela ne signifie évidemment pas que la voie du succès soit unique. Selon les pays, des arbitrages différents, mais néanmoins efficients, sont possibles et sont souvent opérés entre les objectifs de croissance, de risque et d’équité.

Étant donné le rôle central des marchés financiers dans la genèse de la crise, les autorités de régulation de tous les pays de l’OCDE doivent intensifier leur action en faveur d’un renforcement de la réglementation de ces marchés. À cet égard, l’analyse que nous venons de mener apporte de nouveaux éléments positifs : en dehors de quelques domaines particuliers de réglementation, il ne semble pas y avoir de conflit entre les objectifs de stabilité et de concurrence dans le secteur bancaire.

Il devrait donc être possible de renforcer les cadres de réglementation tout en préservant les avantages associés à la concurrence, en termes de prix et d’accès aux services financiers. Ce message très encourageant doit nous inciter à l’action, à un moment où les efforts de réforme menacent de se relâcher, voire de s’interrompre.

Des mesures urgentes sont également requises en matière de concurrence, d’emploi et de fiscalité. Réduire les obstacles à l’entrée sur de nouveaux marchés stimulerait à la fois l’activité des entreprises et la création d’emplois. Concernant l’emploi, les gouvernements doivent accroître leurs dépenses destinées à la formation et à la recherche d’emploi, particulièrement cruciales en cette période difficile, tout en maintenant d’importantes incitations à la recherche d’emploi pour les chômeurs. Les gouvernements doivent redoubler d’efforts pour empêcher que les groupes les plus vulnérables, comme les travailleurs jeunes ainsi que les plus âgés, les bas revenus et les mères célibataires, ne sortent du marché du travail.



En matière fiscale, certaines mesures prises pour faire face à la crise pourraient être favorables à la croissance à long terme et devraient être maintenues. Par exemple, les crédits fiscaux et les dons directs à la R-D pourraient aider à prévenir un déclin de l’innovation et, bien ciblés, pourraient promouvoir des initiatives favorables à l’environnement. Mais au vu des dégâts considérables que la crise a causé aux finances publiques, certains impôts qui ont été réduits devront être augmentés à nouveau. Afin de minimiser l’impact des augmentations fiscales à venir, l’imposition devrait moins porter sur le revenu et davantage sur la consommation et la propriété foncière.

La crise ayant mis en lumière les gains disproportionnés dont les ménages aisés ont bénéficié ces dernières années, les questions de répartition des revenus et d’équité sont passées au premier plan. L’un des aspects les plus importants de l’équité est la mobilité sociale intergénérationnelle, qui promeut l’égalité des chances et favorise la croissance en tirant le meilleur parti de l’ensemble des ressources humaines. Les recherches de l’OCDE révèlent des différences considérables entre les pays à cet égard et voient un lien entre ces écarts et les politiques d’éducation et de redistribution des revenus. Dans plusieurs pays de l’OCDE, il semble possible d’améliorer la mobilité intergénérationnelle sans coût et même en y gagnant, par des réformes de l’éducation, notamment en accueillant davantage d’enfants dans l’enseignement pré-scolaire, en évitant une orientation trop précoce des élèves et en améliorant la mixité sociale au sein des établissements.

Enfin, la présente édition d’Objectif croissance examine pour la première fois les perspectives à long terme et les enjeux auxquels sont confrontés l’Afrique du Sud, le Brésil, la Chine, l’Inde et l’Indonésie dans leurs efforts pour rattraper les niveaux de vie des pays de l’OCDE. Pris ensemble, les « BIICS » – avec lesquels l’OCDE a établi une relation d’ « engagement renforcé » – ont largement contribué à la croissance mondiale pendant la crise et représentent une part croissante de la production mondiale. Pour autant, en dépit d’améliorations notables du capital humain qui laissent augurer une évolution favorable de la productivité à l’avenir, l’analyse met en évidence un certain nombre de domaines dans lesquels des réformes seront nécessaires pour promouvoir une croissance vigoureuse. Avec quelques variantes suivant ces pays, il s’agira notamment de mettre en place une réglementation des marchés de produits plus favorable à la concurrence, de renforcer les droits de propriété et l’exécution des contrats, d’élargir les marchés financiers et d’agir sur différents fronts pour réduire la part du secteur informel dans l’économie.

Objectif croissance est un processus évolutif, destiné à guider les États quant aux réformes susceptibles non seulement de favoriser la croissance à long terme, mais aussi d’accélérer la reprise et de réduire les risques de crises futures.


Références

OCDE (2010), Réformes économiques 2010 : objectif croissance, Paris.

Voir www.oecd.org/croissance 


©L'Observateur de l'OCDE N° 278 mars 2010




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