Les perspectives de l'Irlande

Département des affaires économiques

Luke MacGregor/Reuters

Depuis le milieu des années 1990, la croissance de l’Irlande a été l’une des plus rapides de la zone OCDE. Elle connaît aujourd’hui l’une de ses plus sévères récessions. Qu’est-ce qui explique ce basculement ? Comment l’économie irlandaise se redressera-t-elle ?

Ces 18 derniers mois ont été difficiles pour l’économie mondiale, mais peu de pays de l’OCDE ont ressenti l’impact de la crise aussi brutalement que l’Irlande. En à peine quelques années, ce pays considéré par beaucoup comme un modèle de croissance rapide et de prospérité confiante est devenu une économie engluée dans la récession et saisie par le doute.

Un désenchantement brutal. Depuis le milieu des années 1990, les performances économiques du pays étaient remarquables : une croissance du PIB par habitant avoisinant les 5 % entre 1995 et 2007 ; un niveau de vie amélioré d’un tiers en une décennie ; une croissance spectaculaire de l’emploi, attirant massivement les travailleurs étrangers. Les Irlandais qui avaient émigré les années précédentes sont revenus au pays et, pour la première fois, on a observé une forte immigration nette : en quelques années, la proportion de travailleurs de pays alors candidats à l’adhésion à l’UE, comme la Pologne, a atteint 8 % de la population active.

Ce rythme d’expansion est pratiquement sans précédent dans les pays de l’OCDE. Le pays que les économistes surnommaient « l’homme malade de l’Europe » dans les années 1980 affichait une santé resplendissante. La vitesse de son développement rappelant certains pays émergents, l’Irlande était devenue le « tigre celte ».

D’autres pays de l’OCDE se tournaient vers l’expérience irlandaise pour renforcer leurs performances économiques. Comment l’Irlande était-elle parvenue à élever si rapidement son niveau de vie ?

Il n’y a pas de réponse unique à cette question, même si la capacité à attirer l’investissement direct étranger (IDE) a été un moteur décisif. Les entrées d’IDE avoisinent aujourd’hui 80 % du revenu national, et les entreprises sous contrôle étranger assurent la majorité des exportations et une proportion substantielle des emplois. Les multinationales ont été attirées par cette économie ouverte, flexible et orientée vers le marché. Autres atouts, une fiscalité favorable et la présence d’une main-d’oeuvre anglophone qualifiée. L’appartenance à l’Union européenne, et donc à l’union monétaire et au marché unique, s’est également révélée cruciale. La montée en puissance de secteurs tels que les technologies de l’information et des communications, les produits pharmaceutiques et les services financiers internationaux favorisait particulièrement cette petite économie ouverte et dynamique. Si ce dynamisme a éclos au bon moment, l’Irlande n’a pas connu le succès du jour au lendemain. Celui-ci a résulté d’années d’efforts des décideurs publics, des chefs d’entreprise et des autres partenaires sociaux pour réorganiser le pays et y instaurer un cadre favorisant l’entrepreneuriat, l’investissement et la croissance de l’emploi.

L’élévation du niveau de vie a fini par récompenser les judicieuses décisions de cette époque. L’enseignement secondaire n’est devenu gratuit en Irlande qu’à la fin des années 1960. D’où une progression tardive mais considérable du niveau d’instruction. Ceci n’a pas eu de retombées visibles pendant la période de résultats macroéconomiques médiocres des années 1980, mais le vaste gisement de productivité ainsi créé a porté ses fruits à partir du milieu des années 1990. La main-d’oeuvre irlandaise jeune et instruite reste d’ailleurs très appréciée des sociétés étrangères.

L’économie avait aussi gagné en résilience. Avec l’éclatement de la bulle informatique au début des années 2000, l’activité a ralenti, mais le PIB national ne s’est jamais réellement contracté en termes annuels, contrairement à beaucoup d’autres pays de l’OCDE, et le chômage n’a que très légèrement augmenté. La vigoureuse reprise qui a suivi s’est traduite par une croissance moyenne du PIB supérieure à 5 % entre 2002 et 2007.

Alors pourquoi la machine s’est-elle enrayée ? La récession irlandaise est l’une des plus sévères de la zone OCDE. Selon les prévisions de l’OCDE, la baisse du revenu national brut, du pic au creux, sera probablement proche de 13 %. Le taux de chômage est passé d’un peu plus de 4 % à 13 % en moins de deux ans. Comment la situation a-t-elle pu se détériorer si brutalement ?

Un élément de réponse tient au fait que, ces dernières années, l’expansion a été beaucoup plus tirée par la demande intérieure que ce n’était le cas avant 2000. Après avoir rapidement augmenté, les exportations se sont modérées. La croissance de la productivité a aussi fortement ralenti, alors que l’inflation, les salaires et les coûts de main-d’oeuvre ont augmenté plus vite. En bref, l’Irlande perdait de sa compétitivité, et le déficit de la balance courante se creusait.

Le marché immobilier a été au coeur de cette récente poussée de la demande : au pic du cycle, les prix des logements en termes réels étaient près de quatre fois plus élevés qu’en 1995. Alors que ces prix étaient bas au milieu des années 1990, et que la demande de logements était stimulée par la hausse des revenus et l’accroissement de la population, une décennie plus tard les prix des logements avaient atteint des niveaux non-viables à long terme. Ils étaient en outre alimentés par l’expansion du crédit, le montant total des emprunts ayant augmenté de 20 % par an en moyenne au cours de ces dernières années. L’immobilier commercial était lui-même en plein essor : sur Grafton Street, à Dublin, les loyers privés sont rapidement devenus parmi les plus chers du monde, rivalisant avec la Cinquième Avenue, Bond Street et les Champs-Élysées.

Le boom immobilier a eu un puissant effet sur l’ensemble de l’économie irlandaise. La construction de logements s’est envolée pour atteindre 13 % du revenu national, proportion plus élevée même qu’en Espagne, et ce secteur a attiré un grand nombre de travailleurs. La valorisation du patrimoine immobilier a soutenu la consommation. Les banques prêtaient à tour de bras, et les prêts liés à des opérations immobilières sont devenus une composante majeure de leurs engagements globaux.

Les prix des logements ont culminé en 2007. Depuis, ils ont chuté de 25 %, et de nouvelles baisses sont à prévoir. Avec le retournement du marché immobilier, l’activité économique a commencé à ralentir, la construction de logements se contractant fortement. Il était déjà difficile de rééquilibrer l’économie irlandaise en réduisant le poids de la construction au profit des exportations et d’un niveau de demande plus gérable. Mais la crise financière a rendu cette correction encore plus malaisée en érodant les marchés d’exportation et en exerçant de nouvelles tensions sur le système financier. Il en a résulté un effondrement spectaculaire de la demande, l’activité économique accusant l’une de ses plus fortes contractions depuis des décennies.

Comment l’économie irlandaise se rétablirat- elle ? Les pouvoirs publics ont peu de leviers pour étayer la demande. Dans un petit pays intégré à la zone euro, les réductions des taux d’intérêt et les mesures de soutien monétaire prises par la Banque centrale européenne ont été utiles, mais ne peuvent pas être poussées plus loin. Afin d’éviter un effondrement financier systémique, il a fallu s’attaquer en priorité aux pertes massives des banques. Entre autres mesures, les autorités ont créé l’Agence nationale de gestion d’actifs (National Asset Management Agency), qui a pour mission de replâtrer le système bancaire en sortant des bilans des banques un portefeuille d’actifs immobiliers frappés par la crise, pour un montant total évalué à 40 % du revenu national brut.

Tandis que d’autres pays ont lancé des plans de relance budgétaire, le solde budgétaire irlandais, excédentaire en 2007, accusera un déficit d’environ 12 % du PIB cette année, ce qui reflète le poids excessif des recettes liées au secteur immobilier. Ce niveau d’emprunts publics contribue déjà fortement à soutenir les dépenses, mais il exclut toute possibilité d’assouplir davantage la politique budgétaire. De fait, la gravité de la situation a imposé un durcissement de la politique budgétaire qui représente à ce jour quelque 7,5 % du revenu national, et de nouvelles mesures d’assainissement sont programmées pour les prochaines années.

Cette contrainte de politique économique signifie que la voie de la reprise passera surtout par un ajustement de l’économie privée, dans les ménages comme dans les entreprises. En particulier, l’Irlande doit infléchir ses prix pour restaurer sa compétitivité sur les marchés internationaux. C’est ce qui est déjà en train de se produire : l’indice harmonisé des prix à la consommation a reculé de près de 3 % entre novembre 2008 et novembre 2009. Fait remarquable, les salaires nominaux sont en train d’être abaissés, des données partielles faisant état de réductions généralisées de 5 à 10 %. Cette déflation des salaires est sans précédent en Irlande et dans les autres pays de l’OCDE. Elle montre à quel point le marché du travail irlandais sait se montrer flexible et incite à penser que son économie s’ajuste très rapidement. Toutefois, cette déflation comporte des risques, notamment parce que la baisse des revenus permettra plus difficilement d’alléger l’encours des dettes.

Mais si l’on observe des signes d’ajustement économique positif, la récession va probablement persister pendant quelque temps. L’OCDE prévoit une reprise lente. Il est crucial de savoir si des politiques publiques peuvent être mises en place pour éviter que le taux de chômage élevé ne se pérennise. Compte tenu de la déflation, les prestations sociales devront baisser en termes monétaires, juste assez pour conserver la même valeur réelle par rapport au coût de la vie. En même temps, pour les travailleurs faiblement rémunérés, les indemnités chômage atteignent des niveaux élevés par rapport aux salaires. Ce facteur, auquel s’ajoutent les carences des programmes d’activation des sans-emploi, entraîne un risque réel de chômage élevé et durable, à moins que les politiques publiques ne s’ajustent pour encourager davantage le retour à l’emploi en même temps que la reprise.

Après la vigoureuse expansion de ces dernières années et la sévère récession qui s’est ensuivie, beaucoup se demandent où va l’Irlande. C’est particulièrement vrai des jeunes Irlandais qui n’avaient jamais connu de récession jusqu’à présent.

Forte de sa main-d’oeuvre qualifiée et de son économie ouverte et favorable au marché, l’Irlande devrait être en mesure de préserver un niveau de vie élevé à l’avenir. La plupart des entreprises étrangères sont restées en Irlande, et des pôles d’expertise se développent dans des domaines tels que la finance et les sciences de la vie. Mais à cause du ralentissement économique et du nécessaire assainissement des finances publiques, les revenus seront sans doute durablement inférieurs à ce qui était escompté. Les faits montrent que l’expansion de ces dernières années n’était pas viable à long terme. Le défi consiste maintenant à promouvoir une nouvelle période de croissance forte et durable dans les prochaines années. Cela dépendra beaucoup des leçons tirées de ces deux dernières décennies.


OCDE (2009), Economic survey of Ireland, Paris.

Voir www.oecd.org/irlande  

©L'Observateur de l'OCDE N° 276-277, décembre 2009-janvier 2010




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