Paix ou prospérité

Malthus est mort, mais la prospérité générale ne garantit ni le bonheur ni la paix. Tel est le message principal de La prospérité du vice : Une introduction (inquiète) à l’économie, le nouveau livre de Daniel Cohen. Professeur à l’École normale supérieure et directeur adjoint de l’École d’économie de Paris, l’auteur passe en revue les quatre derniers siècles et, dans le sillage de grands économistes, historiens et sociologues, aboutit à ce constat : la prospérité ne suffit pas à garantir la paix et le bonheur. Si le ton de l’ouvrage est assez pessimiste, le talent pédagogique de Cohen le rend néanmoins stimulant et instructif.

L’argumentation de fond est simple : Malthus est mort, l’humanité a échappé aux pièges de la surpopulation et de la famine, obstacles majeurs à la diffusion de la prospérité issus de la combinaison entre hausse de la natalité et effondrement des rendements agricoles. La mondialisation et les loisirs occidentalisent l’ensemble de l’humanité, à mesure que la Chine et l’Inde en font accéder une bonne partie à l’économie de marché. Toutefois, selon Cohen, cette évolution ne débouche ni sur la généralisation de la démocratie de marché ( la « fin de l’histoire » chère à Francis Fukuyama), ni sur le déclenchement du « choc des civilisations » prophétisé par Samuel Huntington. Le vrai risque est que les pays émergents suivent le chemin emprunté par l’Europe depuis 500 ans, avec le même enchaînement déplorable de guerres et de crises.

Cohen n’est pas un ennemi de la mondialisation, comme l’attestent ses précédents ouvrages. La sortie de la pauvreté de masse passe par l’internationalisation du commerce de marchandises (tandis que la mondialisation financière s’est parfois révélée être une impasse). L’exode rural massif en cours en Chine et en Inde stimule la productivité et les revenus. La production fondée sur le savoir modèle de plus en plus l’économie mondiale. Les activités de conception deviennent les sources majeures de valeur ajoutée ; même Renault se définit désormais comme un « créateur d’automobiles », et non plus un simple « constructeur ». L’évolution structurelle, la concurrence, les nouveaux produits, les nouveaux procédés de production et les nouveaux modes de commercialisation sont tous bénéfiques pour l’économie.

Mais Cohen se demande, comme Pangloss dans le Candide de Voltaire, si tout va réellement pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Pourquoi Cohen est-il inquiet ?

À cause du paradoxe d’Easterlin. Celui-ci, issu de travaux publiés en 1974, montre que même si les personnes à revenus élevés se disent plus volontiers heureuses que les autres, la hausse des revenus n’augmente pas le sentiment de bien-être. La consommation agit comme une drogue, ne procurant qu’un plaisir éphémère. Le bonheur dépend plus des taux de croissance que des niveaux de PIB : les gens ne sont satisfaits que s’ils possèdent plus aujourd’hui qu’ils n’avaient hier – et s’ils ont plus que leurs voisins. La Chine et l’Inde verront inévitablement leur croissance ralentir dès qu’elles auront atteint le niveau des pays industrialisés riches. Et les tensions sociales s’accentueront alors, comme en Europe dans les années 1970.

De même, la lutte pour la maîtrise des ressources naturelles s’est intensifiée avec l’émergence de la Chine et de l’Inde. Cohen cite l’exemple de l’Empire germanique au début du XXème siècle pour montrer que la convergence ne garantit en rien la paix. Ainsi, pour Cohen, les risques de conflits militaires n’ont pas diminué avec la croissance des pays émergents. Comme on peut l’observer dans les conflits en Afrique, la lutte pour les ressources naturelles nuit souvent à la prospérité, en l’absence de mécanismes de gouvernance publique solides et légitimes.

Cohen n’est pas pour autant adepte du déterminisme historique. Il encourage à diversifier les approches de politique économique. L’Asie ne reproduira pas forcément les erreurs de l’Europe. Même les risques écologiques peuvent être maîtrisés, en particulier grâce aux nouvelles technologies. Contrairement à la mondialisation des biens matériels, le monde virtuel n’est pas soumis aux mêmes mécanismes de pénurie des ressources, car plus le nombre d’internautes augmente, plus Internet se développe. Aussi Cohen place-t-il ses espoirs dans le réseau des réseaux. Si celui-ci ne tient pas ses promesses, nous risquons de voir se réaliser la sombre vision de l’avenir du chanteur Léonard Cohen, rappelée en exergue du livre : « Rendez-moi le Mur de Berlin. Rendez-moi Staline et Saint Paul. J’ai vu l’avenir, mon frère – il n’est que meurtre ».



Daniel Cohen, La prospérité du vice : Une introduction (inquiète) à l’économie, éditions Albin Michel, Paris, septembre 2009.


©L'Observateur de l'OCDE N° 276-277, décembre 2009-janvier 2010




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