Au pied du mur? Nguyen Huy Kham/Reuters

L'Asie après la crise : protection sociale et croissance inclusive

Les gouvernements des pays asiatiques ont réagi à la crise mondiale en renforçant leurs politiques sociales. L’économie devrait en bénéficier.

Depuis 30 ans, les pays asiatiques en développement ont drastiquement réduit leurs taux de pauvreté. Des centaines de millions de personnes sont ainsi sorties de la misère. Mais ces deux dernières années, la crise mondiale a durement éprouvé l’Asie, amputant considérablement sa croissance. Les pays les plus touchés ont été ceux dont les exportations dépendent beaucoup des pays de l’OCDE. Certes, la croissance est revenue et devrait s’accélérer tout au long de 2010, mais elle sera nettement plus lente que ces dernières années – notamment en 2007, où elle a bondi de 9,5 %.

Si le ralentissement mondial n’a pas entraîné toute l’Asie dans la récession, il y a soit freiné soit stoppé la réduction de la pauvreté. Les personnes vivant en-dessous du seuil mondial de pauvreté, c’est-à-dire avec 1,25 dollar par jour ou moins, ont été parmi les plus touchées. Notamment les employés des secteurs exportateurs à forte intensité de main-d’oeuvre, comme l’électronique, le prêtà- porter et le textile. Les jeunes travailleurs urbains et les migrants ruraux travaillant dans les villes ont été excessivement touchés. La baisse des taux de croissance a entraîné des pertes d’emplois, une réduction du nombre d’heures de travail et des pressions à la baisse sur les rémunérations. En Asie, la plupart des chômeurs perçoivent peu de prestations – allocations chômage, assurance-maladie ou indemnités de licenciement.

De fait, une analyse de la Banque asiatique de développement (BAsD) montre que ce ralentissement pourrait conduire 80 millions de personnes supplémentaires sous le seuil de 1,25 dollar par jour en 2010. Le tassement de la croissance pourrait également faire basculer dans la pauvreté 108 millions d’individus. L’Académie des sciences sociales de Chine estime que jusqu’à 41 millions de travailleurs ont perdu leur emploi en République populaire de Chine du fait du ralentissement économique, et que le taux de chômage urbain a atteint 9,4 %. Environ 670 000 PME ont fermé, aggravant encore le chômage.

Les répercussions sociales de ce ralentissement ont affecté différemment les hommes et les femmes. Certaines femmes ont dû trouver un travail supplémentaire, souvent informel, parfois même dégradant, pour joindre les deux bouts. Au Cambodge, par exemple, 70 000 personnes ont perdu leur emploi dans l’industrie de l’habillement. La plupart étaient des jeunes femmes avec des familles rurales à charge. Beaucoup d’entre elles ont cherché du travail dans le secteur du spectacle, plus exposé que d’autre aux risques d’exploitation ou de violences. Une étude sur les exportateurs de meubles indonésiens a mis en évidence des tendances nettement liées au genre. Les femmes étant généralement employées dans des parties du processus de production jugées moins cruciales, comme l’emballage, elles sont souvent les premières licenciées.

La réponse des gouvernements
Comme dans le reste du monde, les gouvernements des pays asiatiques en développement ont lancé des plans de relance budgétaire pour redynamiser leurs économies. Une partie de ces mesures, allant de 8,8 % de l’ensemble du plan de relance en Indonésie à 42,1 % en Géorgie, a porté sur la protection sociale, notamment sous la forme de prestations en espèces et en nature accordées aux personnes les plus affectées et les plus fragiles. Beaucoup de dépenses ainsi engagées ont été ponctuelles ou ont simplement complété des programmes sociaux existants, sans tenir compte de leur efficacité ou de leur impact. Les dépenses récentes n’ont généralement pas permis de remédier aux lacunes les plus fondamentales des dispositifs de protection sociale, telles que les inégalités de couverture et l’insuffisance du ciblage.

Cette période économique difficile a conduit les gouvernants à s’interroger sur le financement adéquat des programmes de protection sociale à l’avenir, notamment des pensions de vieillesse, des systèmes d’assurance maladie et des transferts aux plus démunis et aux invalides. De fait, il est de plus en plus largement admis que des mesures de protection sociale peuvent aider rapidement les individus les plus durement touchés par une crise économique, tout en donnant un coup de fouet à l’économie.

Ainsi, la Chine, par exemple, a récemment étendu son régime de couverture maladie aux zones rurales, mobilisant à la fois les individus, les collectivités locales et l’administration centrale pour son financement. Mais cela reste insuffisant pour les plus démunis, en particulier en cas de catastrophe sanitaire. Ce régime a donc été complété par un nouveau programme d’assistance médicale. Le pays entend consacrer 124 milliards de dollars à la première phase d’une refonte du système de santé programmée sur 10 ans, et s’est fixé pour objectif une couverture santé universelle de base d’ici à 2020.

Renforcer la protection sociale
Dans les pays asiatiques en développement, l’augmentation de la prospérité globale au fil des ans s’est accompagnée d’une accentuation des inégalités, de prestations sociales médiocres, et d’un risque persistant et réel d’appauvrissement en cas de calamité – accident, maladie soudaine, perte d’emploi ou catastrophe naturelle. Les mécanismes informels de protection sociale utilisés traditionnellement dans la région se fragilisent du fait de l’évolution des structures familiales, des habitudes de travail, des valeurs culturelles et de l’urbanisation. Or, les gouvernements des pays asiatiques en développement ne consacrent que 4,3 % environ de leur PIB à la protection sociale.

Aujourd’hui, la notion de rééquilibrage est au coeur des débats dans l’Asie en développement – réduire la dépendance à l’égard des exportations vers les pays industrialisés de longue date et stimuler la consommation intérieure et les échanges intrarégionaux. Les systèmes de protection sociale contribuent à limiter la baisse de la demande en cas de repli de l’activité, et peuvent faciliter la réorientation de l’économie. Des systèmes de sécurité sociale plus fiables et plus étendus permettront de transformer en partie l’épargne de précaution accumulée dans la région en surcroît de consommation.

En outre, la protection sociale et des dépenses judicieuses d’éducation sont des investissements en termes de capital humain, essentiels à la compétitivité économique et une croissance durable. La protection sociale est aussi un vecteur de cohésion et d’intégration sociale.

Ainsi, malgré son impact sur de nombreux pays asiatiques, le ralentissement mondial a aussi, comme les crises précédentes, engendré des idées et des mesures nouvelles. Les années qui viennent verront s’étendre les dispositifs de protection sociale, dans plusieurs pays. Des différences marquées d’orientation des politiques sociales et de priorités financières subsisteront entre pays, mais la tendance est nette, et elle s’accroît.

Voir www.adb.org



©L'Observateur de l'OCDE N° 276-277, décembre 2009-janvier 2010




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