Investir dans la matière grise

OCDE Observateur

La région MENA investit fortement dans l'éducation. Cependant, pour satisfaire la demande d'études supérieures d'une génération de baby-boomers, les gouvernements de la région devront trouver de nouvelles sources de financement.

L'Université Al-Karaouine est située à Fès, au Maroc. Fondée en 859, elle est généralement considérée comme la plus ancienne université au monde. Aujourd'hui, alors que les pays de la région du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord  se concurrencent plus vigoureusement sur les marchés mondiaux, ils s'intéressent à nouveau aux moyens de retrouver leur grand atout historique : le capital humain.

Quelque 21,5 % des habitants de la région - soit environ 70 millions de personnes - ont entre 15 et 24 ans, et 45 % ont moins de 15 ans. Pour certains observateurs, cette situation est une bombe à retardement démographique, en particulier dans une région où les emplois pour les diplômés de l'enseignement supérieur sont rares.

Cependant, si l'on change légèrement de perspective, la région MENA est une mine potentielle de talents, de compétences et d'innovation, susceptible de devenir un acteur mondial important.

La région investit déjà beaucoup dans l'éducation primaire. Dans la plupart des pays du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord, la scolarité est essentiellement gratuite. En moyenne, ces pays consacrent à l'éducation près de 20 % de leurs dépenses publiques totales et près de 6 % de leur PIB. Selon la Banque mondiale, les montants dépensés par élève en proportion du revenu par habitant sont largement supérieurs à ceux des pays développés et en développement, en particulier dans le deuxième cycle de l'enseignement secondaire et dans l'enseignement supérieur.

La décision d'engager autant de fonds publics en faveur de l'éducation a donné d'excellents résultats. Le nombre d'adultes non scolarisés de la région a été divisé par deux entre 1975 et 2000, passant d'environ 75 % à 40 %. La généralisation de la scolarisation a aidé à réduire les écarts nationaux entre les sexes et entre les revenus, et a clairement contribué à la croissance économique de la région au cours des 20-30 dernières années.

Mais où se situe la région dans une économie mondialisée basée sur le savoir ? Malgré la présence d'universités florissantes  dans les grandes villes, les étudiants tendent  à se tourner vers les universités des pays de l'OCDE.

Un tiers seulement des étudiants de la région MENA se spécialisent dans des disciplines scientifiques, moteurs principaux de l'innovation. La grande majorité des étudiants (plus de 70 % au Maroc, en Oman et en Arabie Saoudite), optent pour les sciences sociales et humaines. En outre, les jeunes qui entrent dans l'enseignement supérieur sont souvent mal préparés à la réflexion critique rigoureuse requise dans les universités compétitives et dans l'économie de la connaissance. Malgré les efforts de certains  pays pour revoir les méthodes pédagogiques au cours de ces 20 dernières années, le travail en groupe, la créativité et l'autonomie d'apprentissage sont encore rares dans les écoles primaires et secondaires.

La gratuité de l'enseignement est un objectif louable pour les gouvernements, mais, avec une forte proportion de jeunes dans la population pendant des dizaines d'années encore, du fait des taux de fertilité élevés de la région dans les années 1960 et 1970,  la demande d'enseignement progressera en conséquence. La Banque mondiale estime que le nombre d'élèves du secondaire augmentera d'un tiers au cours des 30 prochaines années, tandis que le nombre d'étudiants dans l'enseignement supérieur doublera. Les gouvernements de la région devront trouver de nouveaux modes de financement pour former une main-d'œuvre operationnelle dans l'économie de la connaissance. 

L'un des moyens d'éviter une crise est de faire appel à des financements privés. Le taux d'inscription dans l'enseignement privé est très faible dans certains pays comme la Tunisie, l'Algérie, le Yémen et la Libye, mais élevé dans d'autres, notamment au Liban. Les pays de l'OCDE investissent de plus en plus dans l'enseignement supérieur dans la région. Au niveau politique général, le Programme MENA-OCDE pour l'investissement formule des recommandations nationales et régionales pour stimuler le développement des petites et moyennes entreprises, de l'entrepreunariat et du capital humain. Les politiques de l'enseignement supérieur s'inscrivent parfaitement dans ce cadre. Des institutions de formation supérieure se mettent aussi en place.

L'INSEAD, l'une des meilleures écoles de commerce au monde, située en région parisienne, a ouvert en 2007 un Centre de formation et de recherche pour cadres dirigeants à Abou Dhabi, où elle propose sept programmes courts à inscription libre sur des thèmes variés : améliorer les performances de l'entreprise, apprendre à diriger, ou encore gérer une entreprise familiale. En octobre 2010, l'INSEAD lancera le même programme d'Executive MBA qu'elle propose déjà en France et à Singapour. Les administrateurs de l'école expliquent leur présence dans la région par son taux de croissance économique et ses besoins en travailleurs locaux qualifiés. Selon un responsable de l'INSEAD, « Nous sommes convaincus que de plus en plus d'Arabes et d'expatriés vivant dans la région du Golfe souhaiteront y effectuer leurs études supérieures lorsque le niveau de l'enseignement sera bon. Le changement est déjà énorme : en une génération, on est passé de la culture bédouine à culture d'entreprise. Le développement économique continuera d'alimenter cette tendance. »

En Égypte, les universités - dont l'accès est gratuit depuis 1962 - sont en train de renforcer et de restructurer leurs filières commerce, afin de mieux répondre aux besoins locaux et internationaux. En 2007, la Faculté de commerce de l'Université du Caire et la J. Mack Robinson School of Business de la Georgia State University des États-Unis ont lancé un programme MBA collectif, en vue de préparer « les futurs cadres à assumer des fonctions de responsabilité dans un environnement économique dynamique au Moyen-Orient ». Selon les responsables de la J. Mack Robinson School of Business, la multiplication récente des entreprises multinationales en Égypte, le nombre accru d'entreprises conjointes, l'émergence d'un secteur privé, et la privatisation prévue d'entreprises publiques égyptiennes ont motivé la création du programme. Financé par un don de 400 000 dollars sur trois ans par le biais d'USAID, ce programme prévoit que les étudiants égyptiens passent au moins un semestre à Atlanta, tandis que les étudiants de la Georgia State University pourront suivre certains cours de MBA au Caire.

Parallèlement, l'American University du Caire a lancé l'été dernier une nouvelle école de commerce dotée de filières comptabilité, économie et gestion. L'administration de l'établissement espère que cet accent sur les disciplines pratiques sera bien accueilli par les entreprises locales.

Le Maroc retient aussi l'attention. L'ESC Rennes, qui fait partie du prestigieux système français des grandes écoles, a annoncé cet été qu'elle ouvrirait un nouveau campus à Rabat. L'ESC Rennes-Rabat sera construite sur le campus de 20 hectares de la nouvelle Université internationale de Rabat. L'école doit ouvrir à la rentrée universitaire 2010, et proposera un programme international en management  aux étudiants du premier cycle, tandis que les étudiants du deuxième cycle pourront suivre le Programme Grande école.

Une autre école basée en France, l'École supérieure d'informatique, ou SUPINFO International University, a ouvert un campus à Casablanca l'an dernier. Cette université privée à but non lucratif a récemment ouvert deux autres établissements à Rabat et à Marrakech et envisage d'ouvrir des campus à Tanger, Agadir, Fès et Oujda, ainsi que dans le reste du monde, au cours des prochaines années.

Ces initiatives ne répondent qu'à une infime partie de la demande d'un enseignement supérieur de niveau mondial dans la région, et ne représentent qu'une part minuscule des fonds nécessaires pour assurer aux nombreux jeunes de la région l'accès à un enseignement de qualité adapté aux enjeux actuels. Or, c'est ce type d'investissement, associé à l'engagement des pouvoirs publics en faveur de l'éducation, qui peut permettre aux étudiants du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord d'atteindre leurs objectifs professionnels et d'aider leurs pays à devenir compétitifs sur un marché mondial toujours plus exigeant. MA, MS, CF


Voir www.siteresources.worldbank.org/INTMENA/Resources/EDU_03-Chap03-Education.pdf

Voir aussi
www.oecd.org/enseignement

©L'Observateur de l'OCDE n° 275, novembre 2009 




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