Femmes actives

OCDE Observateur

Quelques pionnières de la région MENA favorisent des évolutions progressives dans l'entreprise et dans la société. Comment développer le potentiel de la moitié féminine de la population ?

La Jordanienne Hana Barqawi a réalisé son rêve : ouvrir son magasin de mobilier pour enfants à Amman, la capitale. Mme Barqawi fait partie d'une vague de créatrices d'entreprises qui déferle sur le Moyen- Orient et l'Afrique du Nord depuis une bonne dizaine d'années. Ce phénomène ne l'étonne pas : « Les femmes arabes sont instruites et ouvertes d'esprit, explique-t-elle, curieuses des idées et des cultures nouvelles, et attirées par les nouveaux défis ». Les attitudes culturelles ne lui ont pas non plus semblé insurmontables : en Jordanie, l'entrée des femmes dans la vie économique n'est pas mal perçue par les hommes. Mais Mme Barqawi note que, même si domestiques et « nounous » aident à s'occuper des enfants, beaucoup de femmes doivent aujourd'hui conjuguer quotidiennement vie familiale et vie professionnelle. Mais l'expérience de Mme Barqawi reflète-t-elle la situation de la majorité des femmes d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient ? C'est une question politique majeure. Certes, les femmes font leur apparition dans les entreprises et les administrations de plusieurs pays du MENA - dont certains progressent à cet égard plus vite que d'autres - mais dans l'ensemble, elles restent très minoritaires. De plus, dans cette région, les femmes sont loin d'avoir toutes l'instruction nécessaire pour entrer dans la vie active.

Les attitudes sociales et les lois varient considérablement dans la région MENA, de même que le rythme du changement et du développement. L'époque où les filles des pays du Golfe persique n'étaient pas scolarisées est révolue, mais l'illettrisme féminin reste néanmoins monnaie courante. La situation géographique est un facteur important : les femmes qui vivent dans les campagnes reculées et traditionalistes ont plus de mal à trouver un emploi ou à créer des entreprises que les citadines d'Amman ou de Marrakech. L'appartenance sociale joue aussi un rôle : les domestiques grâce auxquelles certaines femmes parviennent à gérer des entreprises n'ont généralement pas le même accès à l'éducation et à l'emploi que leurs employeuses.

En bref, malgré des exemples encourageants, il reste des progrès à faire avant que toutes les femmes de la région MENA ne puissent développer leur potentiel et apporter leur pleine contribution à l'économie et à la société.

Des initiatives internationales se font jour. Par exemple, l'OCDE travaille avec les pays MENA pour améliorer, sur divers plans, la situation des femmes dans les politiques du personnel des administrations publiques : normes juridiques, recrutement et promotions au mérite, politiques budgétaires, renforcement des capacités, dispositifs permettant un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie familiale. L'objectif est d'accroître la représentation des femmes dans la fonction publique, y compris aux fonctions décisionnelles.

Ces politiques publiques peuvent contribuer au développement social et économique des femmes, mais c'est dans le secteur privé que l'on constate des évolutions substantielles, les échanges commerciaux transformant le rôle des femmes dans l'économie de leur pays. Malgré la diversité des normes sociales et des cultures, les femmes de la région MENA qui créent et gèrent des entreprises, de la Jordanie jusqu'au Maroc, rencontrent le même type de problèmes, lesquels requièrent des réponses politiques.

Prenons l'accès au crédit, par exemple. Mme Barqawi a dû financer la création de son entreprise sur ses deniers personnels, et selon elle, les cautions et les taux d'intérêts souvent très élevés restreignent l'accès au crédit bancaire pour les femmes entrepreneurs. Le microcrédit à taux très modique existe dans plusieurs pays, mais en général, comparé à la France, par exemple, où un tiers des créateurs d'entreprises sont des femmes, le soutien aux femmes reste insuffisant.

La région MENA voit aujourd'hui émerger quelques initiatives pour résoudre ces problèmes, et, depuis la fin des années 1990, les organisations à but non lucratif d'aide aux femmes entrepreneurs se multiplient. Des organes internationaux, comme le Conseil arabe des femmes d'affaires ou le Réseau MENA des femmes d'affaires, aux fédérations nationales d'associations, comme la Chambre nationale des femmes chefs d'entreprise de Tunisie, et aux organisations locales actives, comme le Conseil des femmes entrepreneurs de Dubaï, tous sont essentiels pour la région MENA. Ils aident les femmes à créer des entreprises et contribuent en outre à bâtir les réseaux indispensables à la création d'entreprise dans l'ensemble de la région.

Les efforts de l'OCDE en faveur des femmes à Marrakech visent à renforcer cette dynamique. Le Forum MENA-OCDE des femmes entrepreneurs, tenu au Caire il y a deux ans, a engendré une déclaration sur la promotion de l'entrepreneuriat féminin, invitant les gouvernements à prendre des mesures concrètes, comme l'élimination des obstacles à l'entrepreneuriat liés à des considérations de genre, le soutien à la création de réseaux de dirigeantes d'entreprises locaux, nationaux ou internationaux, le développement de programmes de formation, ou encore l'encouragement des échanges de bonnes pratiques entre pays du MENA et pays de l'OCDE (voir www.oecd.org/mena).

De nouveaux progrès sont attendus du Forum OCDE-MENA des entreprises du 22 novembre à Marrakech, au cours duquel un Conseil des femmes d'affaires rassemblant des femmes de toute la région MENA sera officiellement reconnu. Ce type d'initiatives peut-il vraiment faire évoluer les choses dans la région MENA, où beaucoup reste à faire, alors même que la crise économique mondiale continue à sévir ? Cela dépend beaucoup des gouvernements.

Certains pays offrent des exemples encourageants, comme Bahreïn, où les femmes représentaient environ 5 % de la main-d'oeuvre à temps plein dans les années 1960 - contre 30 % aux États-Unis. En 2001, ce chiffre passait à 40 %.

De même, aux Émirats Arabes Unis, les entreprises gérées par des femmes sont nettement plus prospères qu'aux États- Unis : en 2007, 33 % des sociétés émiraties interrogées réalisaient un chiffre d'affaire annuel supérieur à 100 000 dollars US, contre seulement 13 % des sociétés américaines dirigées par des femmes.

On peut débattre de la transposabilité de ces deux exemples dans les grands pays MENA, mais entre 1990 et 2003, la part des femmes dans l'activité économique de la région MENA s'est accrue d'un cinquième, six fois plus vite que dans le reste du monde, et représente plus de six fois le rythme mondial.

Reste que la domination masculine est encore très présente dans la région. Dans une publication intitulée « Inégalités entre hommes et femmes dans le monde arabe : religion, droit ou culture ? », la sociologue Madiha El Safty, professeur à l'Université américaine du Caire, explique que ces dix dernières années, l'accès des femmes à l'emploi, et en particulier aux promotions professionnelles, est souvent resté compromis du fait de leurs obligations familiales en tant qu'épouses et mères. Créer son entreprise est un moyen de surmonter ces obstacles, et en Égypte, par exemple, l'entrepreneuriat féminin joue aujourd'hui un grand rôle dans le dynamisme du secteur privé.

Les femmes rencontrent également certains obstacles au Maroc. Pour Abdelhak Hoummad-Jdid, consultant en création d'entreprises pour Casa Pionnières à Casablanca, il faudrait davantage d'associations et d'ONG pour offrir aux femmes « des solutions concrètes à des problèmes concrets ». Le problème est en partie lié au revenu. Au Maroc, le revenu par habitant était de 4000 dollars en 2008, contre environ 5000 dollars en Jordanie et près de 40 000 dollars aux Émirats Arabes Unis. Le gouvernement a lancé des programmes de microcrédit pour aider les femmes entrepreneurs à contourner certaines lois qui restreignent l'accès au crédit bancaire pour les femmes. Mais Casa Pionnières, l'incubateur d'entreprise créé par l'Association des femmes chefs d'entreprise du Maroc, s'adresse surtout aux femmes qui ont un projet « innovant » et « ambitieux », ce pour quoi le microcrédit n'est généralement pas adapté.

Même en Tunisie, où les réformes pro-occidentales et les engagements favorables aux droits des femmes remontent à l'époque du président Bourguiba, à la fin des années 1950, les sociétés dirigées par des femmes n'ont pas la vie facile. Malgré l'avance relative de son pays, Leyla Khaïat, cofondatrice du Conseil arabe des femmes d'affaires et sénatrice au Parlement tunisien depuis 2005, se souvient du mur auquel elle s'est heurtée quand elle a repris l'entreprise de son mari après son décès en 1985. Face à l'agitation fondamentaliste et aux commentaires déplacés selon lesquels « une entreprise gérée par une femme court droit à la faillite », Mme Khaïat s'est érigée en défenseur du « droit des femmes à l'initiative et à l'entrepreneuriat ». Dix ans plus tard, elle était élue présidente de la Chambre nationale des femmes chefs d'entreprises (CNFCE). Trois ans après, en 1998, elle devenait Présidente du Réseau mondial des femmes chefs d'entreprise (FCEM), qui n'avait alors aucun représentant de la région MENA et qui en compte désormais plusieurs.

Selon Mme Khaïat, l'un des problèmes majeurs pour les femmes entrepreneurs dans la région MENA est le manque d'accès à l'information et à la formation, surtout pour celles qui travaillent en dehors des grandes villes. D'après Mme Khaïat, les femmes utilisent trop peu les technologies de l'information et de la communication, et la fracture numérique Nord-Sud se double ainsi d'une fracture entre hommes et femmes. Mme Khaïat souligne l'importance de réseaux tels que le Conseil arabe des femmes d'affaires, qu'elle a cofondé en 1999, et l'utilité de « la recherche précise, scientifique » de l'OCDE sur les femmes et les problématiques liées au genre dans la région MENA.

Les divergences au sein de la région MENA constituent aussi un frein au progrès dans ce domaine. En 2008, la koweïtienne Sheikha Al- Sabah Hessa, qui préside le Conseil arabe des femmes d'affaires, expliquait dans un journal égyptien que, si la condition des femmes arabes pâtissait des habitudes culturelles et des normes en place, les différences entre les systèmes politiques et économiques ont aussi constitué un obstacle, parce qu'elles limitent le libre transfert des capitaux entre pays arabes.

Une coopération transfrontalière accrue pourrait aider davantage les femmes de la région MENA, et bénéficierait également à l'économie mondiale en général. Il n'est dès lors guère surprenant que les pays hors MENA s'y intéressent autant . En 2006, le Département d'État des États-Unis, dans le cadre de l'Initiative de partenariat avec le Moyen-Orient (MEPI), a cofondé le Réseau MENA des femmes d'affaires (MENA Businesswomen's Network), un portail web qui informe sur les « plateformes de réseaux » dans la région. En avril 2009, le Président des États-Unis a nommé Melanne Verveer Ambassadrice itinérante chargée de la question des femmes dans le monde. Mme Verveer, cofondatrice de Vital Voices Global Partnership, une organisation internationale à but non lucratif en faveur des femmes, développe et coordonne des activités telles que le programme Corporate Ambassadors pour faire progresser la situation des femmes dans le monde. Lancé en 2007 par Vital Voices et le MEPI, ce programme permet à des dirigeantes d'entreprises débutantes de rencontrer des femmes d'affaires américaines de haut niveau. Selon Mme Verveer, en encourageant les femmes entrepreneurs à partager leurs stratégies professionnelles, leur savoirfaire et leur expérience, les programmes d'accompagnement des entreprises constituent « un apport inestimable » pour les pays de la région MENA - et pour le reste du monde. Si les femmes n'ont pas les moyens d'agir, la moitié de l'économie est sous-utilisée, rappelait récemment Mme Verveer à L'Observateur de l'OCDE. De plus, affirme-t-elle, les dépenses destinées aux programmes d'aide aux femmes sont un investissement « hautement rentable », car la productivité des femmes constitue une excellente opportunité d'investissement. D'ailleurs , poursuit Mme Verveer, les nouvelles entreprises qui sont gérées par des femmes ont un taux de survie supérieur à la moyenne, et les sommes investies en faveur de l'activité féminine déclenchent un « effet multiplicateur » qui bénéficie durablement à l'économie tout entière.

Le message est clair. Une économie plus forte, plus saine et plus juste, dans la région MENA et dans le reste du monde, n'est possible qu'à condition d'améliorer l'équilibre entre hommes et femmes dans le monde des affaires, et de libérer l'énorme potentiel productif des femmes. Avec des politiques adaptées, au niveau tant national qu'international, davantage de femmes comme la Jordanienne Hana Barqawi pourront développer leur potentiel, et c'est toute l'économie de la région Afrique du Nord-Moyen-Orient qui s'en trouvera renforcée. Magda Schmit, Rory J. Clarke

Voir le site www.oecd.ord/mena



Références

Barsoum, Magda, entretien avec Cheikha Hissa Al-Sabbah, Al-Ahram Weekly, janvier 2008.

Clark, Emma, « Arab women lift the veil on business, » BBC News, 31 octobre 2002.

« Declaration on Fostering Women's Entrepreneurship in the MENA Region, » MENA-OECD Investment Programme, 2007.

El Safty, Madiha, « Inégalités entre hommes et femmes dans le monde arabe : Religion, droit ou culture ?», communication présentée lors de la quatrième réunion de recherche méditerranéenne sociale et politique, à Florence et Montecatini Terme du 19 au 23 mars 2003, organisée par le Programme Méditerranée du Centre Robert Schuman d'études post-universitaires de l'Institut universitaire européen de Florence.

Patrikarakos, David, « Women at heart of strategy, » Financial Times Special Report, 23 juin 2008.

« Women Entrepreneurs in the Middle East and North Africa: Characteristics, Contributions and Challenges, » Centre de la femme arabe pour la formation et la recherche (CAWTAR), et IFC Gender Entrepreneurship Markets, juin 2007.

www.genderindex.org

©L'Observateur de l'OCDE n° 275, novembre 2009 




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