Aux prises avec les prix alimentaires

Un système de réserve de céréales à trois niveaux pourrait protéger les pays pauvres contre l'instabilité et les flambées des prix alimentaires, et aiderait à répondre aux crises alimentaires.

Les pauvres à travers le monde sont confrontés à des difficultés sans précédent. Conjuguées à l'effondrement des marchés financiers, la spéculation sur les marchés à terme agricoles et les mesures commerciales spécifiques ont provoqué une hausse des prix de marché des aliments de base et ont accentué leur instabilité. De plus, la crise financière pèse sur les salaires réels des pauvres et sur leur pouvoir d'achat, ce qui les rend d'autant plus vulnérables à l'égard des futures crises économiques internationales. La pénurie de capitaux et la baisse des dépenses de consommation conduisent en outre les pays à renoncer à accroître la production agricole pour répondre à la crise alimentaire. Parallèlement, les achats d'aliments pour l'aide d'urgence augmentent, ce qui accentue la faiblesse de l'offre.

Seule une action concertée à l'échelle mondiale peut protéger les pauvres des crises économiques et de l'instabilité des prix alimentaires. Ces pourquoi des chercheurs de l'Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFPRI), en collaboration avec Justin Lin, Premier vice-président et économiste en chef de la Banque mondiale, proposent de créer trois réserves alimentaires distinctes : une réserve alimentaire physique d'urgence de taille réduite, une réserve alimentaire coordonnée à l'échelle internationale, et une réserve virtuelle. Pays développés et en développement apporteraient ainsi une réponse commune à la crise mondiale.

Malheureusement, la crise des prix alimentaires semble loin d'être finie. Au moment de la rédaction de cet article, nous sommes redescendus des sommets atteints en 2007 2008, mais d'après les projections de l'IFPRI à l'horizon 2020, les produits alimentaires resteront plus chers. Si, marasme économique aidant, l'investissement et la productivité agricoles baissent, ce qui est probable, les prix du maïs, du blé et du riz pourraient grimper respectivement de 27 %, 15 % et 13 % d'ici 2020. Les consommateurs des pays pauvres seraient les plus durement touchés par cette évolution des prix des aliments de base, car ceux-ci représentent la majeure partie de leurs apports caloriques quotidiens, et parce que ces consommateurs consacrent de 50 à 70 % de leurs revenus à l'alimentation.

Causes et conséquences
Si la tendance à la hausse des prix alimentaires pénalise lourdement les consommateurs pauvres, les fluctuations extrêmes aggravent encore le problème. De nombreux facteurs expliquent la récente flambée des prix alimentaires, dont la hausse de la demande d'aliments et de biocarburants, la sécheresse et le niveau élevé des prix du pétrole. Cependant, les marchés des céréales ont connu une spéculation massive et les marchés à terme de céréales pourraient avoir aggravé l'instabilité des prix alimentaires entre 2007 et 2008. Les études de l'IFPRI indiquent que l'activité spéculative pourrait avoir eu une incidence sur les prix du blé, du riz, du maïs et du soja. Sur les marchés de produits alimentaires, les spéculateurs tolèrent assez bien le risque et réalisent des gains en acceptant des risques de prix que ne sont pas prêts à assumer d'autres opérateurs. Par exemple, un agriculteur peut, un peu avant la récolte, vendre à un prix prédéterminé une quantité de blé qu'il ne livrera que plus tard, évitant ainsi tout risque. Un spéculateur, au contraire, n'intervient sur un marché à terme que pour s'assurer un profit à court terme.

Entre mai 2007 et mai 2008, le volume mondial total des transactions à terme sur les céréales a considérablement augmenté. Les ratios du volume aux contrats ouverts pour le riz comme pour le blé ont augmenté de 19 % en 2008 et il a été démontré qu'ils avaient une incidence sur le prix de marché de ces deux produits. Les prix de marché du soja et du maïs pourraient eux aussi avoir augmenté du fait de l'importante hausse en volume des positions courtes pour ces deux produits de base.

Par ailleurs, pendant la crise, les pays en développement ont commencé à reconstituer dans l'urgence leurs stocks alimentaires nationaux et à ré-envisager l'autosuffisance alimentaire. Acheter et stocker des céréales uniquement pour les besoins nationaux a des effets indésirables, dans le pays comme à l'extérieur. Les prix des céréales sont faussés pour les agriculteurs et ceux-ci sont moins incités à investir. De plus, cette constitution de réserves nationales nuit beaucoup à l'efficience du système mondial de production, et les pays confrontés à des prix alimentaires élevés et finançant leur propre programme alimentaire peinent à satisfaire leurs besoins.

En empêchant les produits alimentaires de circuler librement et d'arriver là où ils sont le plus nécessaires, ces défaillances du marché ont causé des pertes d'efficience considérables au système alimentaire mondial, et les premières victimes en ont été les pays pauvres.

Outre les dysfonctionnements extrêmes du marché, la récente crise alimentaire a mis en évidence l'absence des dispositifs institutionnels mondiaux qui auraient pu y remédier. L'action à trois niveaux proposée par l'IFPRI et la Banque mondiale pourrait aider les pays à se prémunir au plus vite contre les crises alimentaires, et contribuer à prévenir les flambées des prix alimentaires. Une réserve alimentaire physique d'urgence, indépendante, seraient pourvue par un « club » de grands pays céréaliers et d'autres participants, dont le groupe des huit plus cinq (G8+5), à hauteur d'environ 300 000 à 500 000 tonnes de céréales de base, soit à peu près 5 % de l'aide alimentaire actuelle. Ces réserves seraient entreposées dans les grandes régions en développement et seraient utilisées exclusivement en cas d'urgence et pour l'aide humanitaire.

S'agissant d'une réserve alimentaire mondiale coordonnée à l'échelle internationale, un accord conclu sous les auspices des Nations unies prévoirait que chaque pays membre (du « club ») conserve un stock public de céréales en plus du stock de roulement du secteur privé destiné à ses opérations commerciales. Le volume exact des réserves publiques de chaque pays reste à déterminer, mais il ne devra pas être trop important par rapport à sa demande intérieure annuelle de céréales. Ces réserves ne seraient utilisées, sur instruction d'une commission technique de haut niveau, qu'en cas de nécessité d'intervention sur le marché au comptant. Cette réponse coordonnée empêcherait les flambées des prix intérieurs, et peut-être mondiaux, prévenant ainsi l'effondrement de la confiance sur le marché international des céréales, qui conduit les pays à constituer vainement leurs propres réserves publiques.

Les membres du club s'engageraient aussi conjointement à participer à une réserve virtuelle de céréales et à intervenir sur le marché à terme en cas d'absolue nécessité. Une unité mondiale de renseignement établie par le club prévoirait les prix en étudiant l'évolution de l'offre et de la demande, définirait la fourchette dans laquelle les prix du marché devraient globalement se maintenir, et alerterait une commission désignée par le club en cas de flambée des prix. Cette commission procéderait alors progressivement à des ventes à découvert de contrats à terme aux prix du marché, jusqu'à ce que l'attaque spéculative soit à peu près éliminée.

Cette approche à trois niveaux non seulement renforcera notre capacité à protéger les plus pauvres, mais restaurera aussi la confiance dans le marché mondial des céréales et contribuera à éviter les mesures inefficaces prises au nom de la sécurité alimentaire nationale. En l'absence des distorsions des prix provoqués par la spéculation et les mesures commerciales spécifiques, la circulation des biens pourra suivre l'évolution de l'offre et de la demande, et parvenir plus librement aux consommateurs qui en ont besoin. Cette approche offre une solution viable, susceptible de protéger le fonctionnement d'un marché essentiel à la subsistance des deux milliards de personnes pauvres dans le monde.

Références

Robles, M., M. Torero, et J. von Braun, (2009), « When speculation matters », Issue Brief 57, Washington, IFPRI, disponible sur http://ifpri.org/pubs/ib/ib57.pdf

von Braun, J., (2008), « Food and financial crises: Implications for the poor», Food Policy Report 20, Washington, IFPRI, disponible sur http://ifpri.org/pubs/fpr/pr20.pdf

von Braun, J., J. Lin, M. Torero, (2009), « Eliminating drastic food price spikes - a three pronged approach for reserves », Note de réflexion, Washington, IIFPRI, disponible sur http://ifpri.org/pubs/reservenote20090302.pdf

Autres études de l'IFPRI : http://ifpri.org/pubs/reservenote20090302.pdf

Rencontre ministérielle
La sécurité alimentaire sera l'un des sujets majeurs du premier grand sommet des ministres de l'agriculture depuis 10 ans au siège de l'OCDE, à Paris, les 25 et 27 février 2010. Pour plus d'informations, voir www.oecd.org/agriculture ou contacter observer@oecd.org.

©L'Observateur de l'OCDE n° 274, octobre 2009




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