La reprise par l'innovation

Andrew Wyckoff, Direction de la Science, de la Technologie et de l'Industrie de l'OCDE

©Faber

L'innovation peut être un puissant antidote à la récession, mais elle risque d'être durement affectée par la crise économique, avec la raréfaction des capitaux nécessaires au financement de la recherche et au développement de nouveaux produits. Cela pourrait avoir de graves répercussions économiques, étant donné l'importance de l'innovation pour la croissance.

Lorsqu'à l'automne dernier les marchés financiers se sont effondrés et que le monde est entré en récession, beaucoup d'investisseurs de capital-risque ont fermé les robinets en attendant la reprise. Au lieu de financer des start-ups, ils consacrent à présent leurs capitaux à maintenir les entreprises à flot.

Les chiffres ne sont pas rassurants. Aux États-Unis, les investissements de capital-risque ont commencé à ralentir début 2008 et, au premier trimestre 2009, ils accusaient un repli de 60 % en glissement annuel. Selon Dow Jones Venture Source, la baisse a été en Europe de 40 % au cours du premier trimestre, et en Chine de 58 %.

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La récession a contraint beaucoup d'entreprises à réduire leurs budgets de recherche-développement (R-D). Celles qui s'efforcent de préserver leur rentabilité sont obligées de reporter les projets de R-D de longue durée risqués ou de réduire leurs dépenses, puisque celles-ci sont en général financées par la trésorerie. Les chiffres publiés par les entreprises pour le quatrième trimestre 2008 indiquent déjà souvent une diminution des dépenses de R-D ou une augmentation moindre, tendance confirmée par les prévisions pour 2009. Une récente enquête de McKinsey menée auprès de quelque 500 grandes entreprises dans le monde révèle que 34 % d'entre elles prévoient une baisse des dépenses de R-D en 2009.

Et même si certaines entreprises plus solides déclarent profiter de la récession pour distancer des concurrents plus faibles et s'assurer un avantage concurrentiel, les données disponibles indiquent que même les dépenses trimestrielles de R-D des principales entreprises de technologies de l'information baissent dans de nombreux secteurs spécialisés, notamment celui des semi-conducteurs, où la chute atteint 14 % au premier trimestre en glissement annuel. Quant aux dépenses en R-D des entreprises Internet et des éditeurs de logiciel, si elles continuent d'augmenter au premier trimestre 2009, leur progression faiblit.

Pourquoi attacher plus d'importance à cette baisse des dépenses de R-D et de l'apport de capital-risque qu'à d'autres aspects de cette crise ? La réponse est simple : cette récession n'est pas celle qu'ont connue nos parents.

Les gains de productivité et la croissance du PIB sont étroitement liés aux nouvelles technologies et aux investissements dans les actifs intellectuels. Les ordinateurs personnels, l'Internet et ses ramifications, les réseaux de télécommunications haut débit jouent un rôle déterminant dans l'amélioration de l'efficacité, le développement de nouveaux modèles économiques et la création d'entreprises.

La R-D n'est pas le seul moteur d'innovation. La mondialisation a modifié notre manière de transformer le savoir en valeur marchande - la définition même de l'innovation. Ce processus se déroule désormais de plus en plus hors des laboratoires. Les nouvelles approches en matière de conception, de commercialisation et d'organisation sont de puissants vecteurs de croissance. Les entreprises peuvent accroître leur efficacité en investissant dans de nouvelles technologies, mais elles gagneraient aussi beaucoup à investir dans de nouvelles compétences et de nouvelles approches.

Dans notre monde fondé sur le savoir, l'investissement dans ces « actifs immatériels » représente aujourd'hui autant que l'investissement dans des usines et des équipements classiques, soit 5 à 12 % du PIB de nombreux pays de l'OCDE.

Les compétences, les réseaux et les échanges de connaissances sont essentiels pour rester concurrentiel dans une économie où l'information circule en temps réel. Les entreprises collaborent de plus en plus afin de réduire les coûts et les risques de la mise sur le marché de nouvelles idées, en faisant appel aux compétences disponibles partout dans le monde. Comment les pays peuvent-ils améliorer leur capacité d'innovation ? La Stratégie de l'OCDE pour l'innovation, qui fera l'objet d'un rapport final en 2010, propose des pistes et entend aider les gouvernements à concevoir des politiques d'adaptation aux changements.

L'objectif est de libérer davantage l'innovation dans tous les secteurs économiques, y compris les services, qui représentent aujourd'hui en moyenne 70 % du PIB des pays de l'OCDE. Internet, par exemple, est devenu une plate-forme pour les nouveaux modèles économiques, surtout dans le marketing, la vente au détail et la distribution. Ciblant une clientèle jeune pour sa nouvelle série 1, le constructeur allemand BMW a en 2004 envoyé des SMS invitant les personnes intéressées à s'inscrire sur le site web de BMW pour des essais de pré-lancement. L'expérience a été concluante : BMW a obtenu 150 000 réponses et le lancement du nouveau modèle a été un succès.

Un exemple plus connu encore est celui du site de vente en ligne eBay, né sur un ordinateur personnel. 14 ans après sa création, eBay est devenu un hypermarché virtuel pour des millions de personnes et vaut 8,5 milliards de dollars.

Les exemples abondent, mais les pays n'ont encore que peu exploité la puissance transformatrice de l'innovation dans l'industrie, la consommation et même l'administration. Pour accélérer ce processus, la Stratégie de l'OCDE pour l'innovation vise à définir une approche politique cohérente de l'innovation, en formulant des lignes directrices et des principes pour aider les pouvoirs publics à en concrétiser les atouts dans l'ensemble de l'économie.

Cette Stratégie aidera également les gouvernements à mettre l'innovation au service de combats comme celui de la santé, de la lutte contre le changement climatique ou contre les pénuries alimentaires. La crise économique a entraîné l'élaboration d'ambitieux plans de relance. En axant une partie de ces plans vers l'innovation et la coopération internationale, les décideurs ont une précieuse occasion d'accélérer les avancées scientifiques et l'élaboration de solutions novatrices au bénéfice de tous. Concernant l'environnement, les gouvernements consacrent des milliards de dollars en fonds de relance pour favoriser une reprise verte. Ils veulent encourager le développement, l'adoption et la diffusion d'innovations qui réduiront considérablement la consommation d'énergie et les émissions de carbone dans l'énergie, la construction et les transports.

L'innovation est aussi un atout de taille pour le développement. En Inde, le projet Bhoomi, dans l'État du Karnataka, a permis d'informatiser 20 millions de dossiers fonciers ruraux concernant 6,7 millions d'agriculteurs, et d'améliorer ainsi la disponibilité de l'information sur les droits fonciers et les pratiques d'aménagement. L'initiative a permis aux banquiers d'octroyer des prêts sur récoltes beaucoup plus rapidement. Les différends fonciers sont moins nombreux, ce qui encourage les agriculteurs à investir dans leur propriété. Devant le succès du projet Bhoomi, le gouvernement indien a lancé un programme de modernisation des fichiers fonciers à l'échelle nationale.

Plusieurs pays ont déjà démontré l'impact potentiel d'une augmentation des dépenses sur l'ensemble de l'écosystème d'innovation en période de ralentissement économique. La Finlande est sortie d'une dure récession au début des années 1990 dotée d'une vigoureuse industrie des technologies de l'information, d'une main-d'œuvre plus qualifiée et d'une économie plus robuste. L'un des principaux volets du plan finlandais consistait à pratiquement doubler les investissements publics dans la R-D entre 1991 et 1995, ce qui a permis de pallier le ralentissement des dépenses privées de R-D. L'augmentation des dépenses consacrées à l'éducation et à la formation continue a été aussi importante. En 1995, la croissance du PIB finlandais atteignait 5 %. « L'innovation est une activité à haut risque. Nous devons être capables de prendre de vrais risques », affirmait M. Esko Aho, vice-président exécutif du premier fabricant mondial de téléphones mobiles, Nokia, lors d'une récente conférence de l'OCDE au Danemark. M. Aho est également le Premier ministre qui a sorti la Finlande de la récession des années 1990.

L'innovation ne fait pas qu'amorcer la pompe de la croissance. Combinée à une bonne gestion de crise, elle peut également accélérer le changement structurel. La Corée en est un exemple. Lors de la crise financière asiatique de la fin des années 1990, le gouvernement coréen a élaboré des mesures de financement des PME technologiques. Comme la Finlande, la Corée a compensé le recul des dépenses de R-D des entreprises par une forte augmentation de celles du secteur public, et en améliorant l'éducation. Elle a également adopté en 1998 une loi pour promouvoir les entreprises de capital-risque, qui ont permis de financer l'innovation dans le secteur privé. On en comptait plus de 11 000 en 2001, contre une centaine avant la crise.

Partout dans le monde, une bonne dose d'innovation peut non seulement contribuer à une reprise durable mais aussi faire avancer les objectifs sociaux. Mais l'innovation est un processus complexe et mouvant, et pour réussir à long terme, les pays devront placer l'innovation au cœur de leurs politiques et mettre la technologie à la disposition des citoyens pour trouver des solutions. La Stratégie de l'OCDE pour l'innovation pourra les y aider.

Pour plus d'informations sur la Stratégie de l'OCDE pour l'innovation, contacter Gail.Edmondson@oecd.org

Références

« Innovation : A stocktaking of existing OECD work » sur www.oecd.org/dataoecd/14/32/42095821.pdf

« Fostering Entrepreneurship for Innovation » sur www.oecd.org/dataoecd/11/41/41978441.pdf

Vous pouvez relire l'article de L'Observateur de l'OCDE, « Coréens en ligne », n° 268, juin 2008

Voir les travaux de l'OCDE sur l'innovation sur www.oecd.org/innovation-fr

©L'Observateur de l'OCDE n° 273, juin 2009




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