L'énergie en temps de crise

Nobuo Tanaka, directeur exécutif de l'Agence internationale de l'énergie

©Arnd Wegmann/Reuters

L'Agence internationale de l'énergie (AIE) a 35 ans en 2009. Cette organisation sœur de l'OCDE rappelle opportunément qu'en situation de crise, une réaction coordonnée des pouvoirs publics peut réussir.

En 1973-1974, lorsque l'embargo pétrolier a ébranlé les pays industrialisés, les pays consommateurs d'énergie de l'OCDE ont compris que, contrairement aux pays de l'OPEP, ils ne disposaient d'aucune plate-forme commune pour prendre rapidement des mesures coordonnées. C'est le ministre des Affaires étrangères américain, Henry Kissinger, qui proposa, fin 1973, la création d'une telle instance dans le cadre de l'OCDE, qui rassemblait déjà les grands pays consommateurs de pétrole. Ainsi naquit l'Agence internationale de l'énergie.

35 ans après, l'objectif de l'époque n'a rien perdu de sa pertinence : il s'agissait d'œuvrer en faveur de la sécurité énergétique des 16 pays fondateurs en assurant l'accès à des approvisionnements pétroliers sûrs, fiables et abondants en périodes de crise. L'accord a débouché sur la création de moyens d'intervention en cas d'urgence pétrolière, qui font toujours partie intégrante de la mission de l'Agence, même élargie à 28 membres et œuvrant sur l'ensemble du globe (voir note).

Cependant, depuis que j'occupe mes fonctions à la tête de l'AIE, j'ai souvent été frappé par l'ampleur et la profondeur qu'a pris cet objectif au fil des ans, tout en demeurant au cœur de la vocation de l'Agence. Ces évolutions récentes esquissent le rôle qu'acquiert progressivement l'AIE, celui de référence internationale sur toute une série de questions liées à l'énergie.

Fondée en novembre 1974 en tant qu'organe autonome dans le cadre de l'OCDE, l'AIE a été immédiatement opérationnelle. L'accord relatif à un Programme international de l'énergie (PIE) conclu entre les membres est la clé de voûte de la coopération, un instrument juridiquement contraignant permettant de constituer et de maintenir des stocks stratégiques de pétrole, qui peuvent être utilisés pour atténuer les pressions s'exerçant sur un pays membre ou pour stabiliser les marchés en cas de perturbations de l'offre.

Le mécanisme a su traverser de rudes épreuves, l'AIE ayant depuis sa création contribué à stabiliser les approvisionnements et les marchés pétroliers grâce aux mesures coordonnées de ses membres au cours des diverses crises internationales. Le dispositif d'intervention d'urgence a été déclenché récemment, en 2005, quand des ouragans ont endommagé les installations de production dans le golfe du Mexique : suite à l'évaluation de la situation par l'AIE, les pays membres ont mis des réserves d'urgence à disposition du marché, compensant ainsi un grave déficit d'approvisionnement. Lorsque des ouragans ont à nouveau touché la région en 2008, provoquant une rupture de l'offre encore plus marquée qu'en 2005, les experts de l'AIE ont conclu que, la demande ayant fléchi et les stocks augmenté, le déficit serait compensé sans qu'il soit nécessaire d'intervenir. Cette fois encore, la réactivité de l'AIE a contribué à calmer le marché.

Pour une énergie sûre

Cependant, les marchés de l'énergie ont changé depuis 1974, et la notion de sécurité énergétique a évolué : des approvisionnements énergétiques sûrs, fiables et abordables sont toujours aussi fondamentaux, mais plus seulement concernant le pétrole. Les membres de l'AIE ont bien pris conscience du rôle mondial croissant des autres ressources énergétiques, gaz naturel, charbon, électricité, nucléaire et énergies renouvelables. De plus, en termes d'utilisation des ressources existantes, l'efficacité énergétique tient une place toujours plus importante dans l'évolution générale des politiques énergétiques. La sécurité énergétique suppose la convergence entre les politiques, les pratiques et la protection de l'environnement, pour générer une croissance économique durable à long terme et atténuer le changement climatique. Ces considérations ont amené l'AIE à formuler trois grands principes sur lesquels fonder des décisions énergétiques équilibrées : sécurité énergétique, développement économique et protection de l'environnement.

L'AIE a acquis une renommée mondiale pour l'excellence, l'actualité et la portée de ses statistiques et analyses. Mais elle est plus que cela : elle conseille les pays membres et des non-membres en matière de politique énergétique. Nous sommes en effet devenus aux yeux des gouvernements et des organisations une référence incontournable sur les questions énergétiques. Nous collaborons aussi avec un certain nombre d'organisations et forums internationaux, comme le G8, au sommet duquel nous avons été invités pour la première fois en 2005 à Gleneagles. C'est à cette réunion que nous a été confiée la tâche d'imaginer des scénarios alternatifs en vue de construire un « avenir énergétique propre, intelligent et concurrentiel » dans le cadre du Plan d'action du G8 sur le changement climatique, l'énergie propre et le développement durable. Plus récemment, nous avons soumis en 2008 au sommet du G8, à Hokkaido, 25 recommandations sur l'efficacité énergétique, et nous présenterons une analyse plus poussée au prochain sommet qui se tiendra en Italie en juillet.

Parmi les plus gros consommateurs actuels d'énergie, certains ne sont bien sûr pas membres de l'Agence, et cela influence nettement notre manière de travailler. Nos projections montrent que les pays hors OCDE seront à l'origine de 87 % de l'augmentation de la demande d'énergie primaire entre 2006 et 2030, dont plus de 50 % du seul fait de la Chine et l'Inde.

 

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Nous sommes en coopération étroite avec des pays extérieurs à l'AIE, notamment la Chine, l'Inde et la Russie dans le cadre de l'initiative Partners in Dialogue. Ces pays ont été invités à participer à la prochaine réunion du Conseil de direction de l'AIE au niveau des ministres, en octobre 2009, et nous nous félicitons de la perspective de renforcer notre coopération.

Par ailleurs, nos experts interviennent de plus en plus souvent dans des programmes et séminaires de formation organisés avec des pays partenaires. Nous cherchons à élargir et développer ces activités de formation, qui non seulement permettent d'affûter les outils servant à concevoir les politiques, mais facilitent aussi l'harmonisation mondiale des pratiques et des méthodes, ainsi que l'accès des analystes de l'énergie à des informations plus récentes et plus transparentes.

En outre, l'AIE unit ses efforts à ceux des pays producteurs pour améliorer la qualité et la disponibilité des données sur les ressources énergétiques. À cet égard, la Joint Oil Data Initiative (JODI) lancée à titre expérimental en 2001 par l'AIE et l'OPEP avec l'APEC, Eurostat, l'Organisation latino-américaine de l'énergie (OLADE) et la division des statistiques de l'ONU (UNSD) est un succès.

Pour les 35 prochaines années, l'AIE entend continuer à fournir les données et statistiques énergétiques exhaustives, récentes et fiables, nécessaires pour mieux appréhender le fonctionnement des marchés énergétiques mondiaux. De même, elle maintiendra son système efficace d'intervention en cas d'urgence, en veillant à la coordination avec des pays non membres, et en prenant éventuellement des mesures si d'autres sources énergétiques que le pétrole venaient à manquer. Et ses travaux ne cesseront d'évoluer.

Tous les ans, nos publications phares et les données que nous diffusons conforteront notre réputation et renforceront l'intérêt qu'elles présentent pour les professionnels du secteur de l'énergie et les décideurs publics du monde entier (voir références). À la réunion ministérielle d'octobre, nous lancerons notre tout premier tableau de bord, intitulé IEA Energy Scoreboard, qui suivra 35 tendances énergétiques fondamentales sur 35 ans dans chaque pays, et aidera ainsi à mieux faire connaître auprès d'un plus large public les défis énergétiques futurs de la planète. Nous continuerons à multiplier les interactions avec des pays non membres de l'OCDE, au fur et à mesure qu'ils prendront de l'importance dans l'économie mondiale et le secteur de l'énergie. Nous encouragerons aussi les investissements adéquats dans le secteur de l'énergie, afin de garantir aux générations futures de tous les pays la sécurité énergétique et un développement économique durable, les deux étant étroitement liés.

Les gouvernements veulent pour leur population un avenir énergétique sûr et durable. L'AIE continuera de jouer un rôle clé en les aidant à atteindre cet objectif.

Note : Les pays membres fondateurs de l'AIE sont l'Allemagne, l'Autriche, la Belgique, le Canada, le Danemark, l'Espagne, les États-Unis, l'Irlande, l'Italie, le Japon, le Luxembourg, les Pays-Bas, le Royaume-Uni, la Suède, la Suisse et la Turquie. La Grèce et la Nouvelle-Zélande y ont adhéré en 1977, l'Australie en 1979, le Portugal en 1981, la Finlande et la France en 1992, la Hongrie en 1997, la République tchèque en 2001, la Corée en 2002, la République slovaque en 2007 et la Pologne en 2008. La Norvège prend part aux activités de l'Agence en vertu d'un Accord spécial depuis 1974.

Références phares de l'AIE

  • OCDE (2008), World Energy Outlook 2008, ISBN 9789264045606, disponible sur www.oecd.org/librairie
  • OCDE (2008), Energy Technology Perspectives 2008: Scenarios and Strategies to 2050, ISBN 9789264041424, disponible sur www.oecd.org/librairie
  • IEA Oil Market Report (mensuel sur abonnement)

Voir le site www.iea.org

Voir aussi les travaux de l'AIE sur l'énergie sur le site de l'OCDE, www.oecd.org/energie

©L'Observateur de l'OCDE n° 273, juin 2009




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