La course à la croissance verte

©Aladin Abdel Naby/Reuters

De nombreux programmes de relance prévoient des investissements en faveur de l'environnement. Des politiques appropriées pourraient ainsi stimuler la croissance tout en ménageant la planète.

Selon Sir Nicholas Stern, auteur du rapport historique de 2006 qui a alerté l'opinion au sujet du changement climatique, il nous reste six ans pour gagner la bataille contre le réchauffement planétaire. Sans doute peut-on discuter l'exactitude de ce délai, mais l'urgence du problème ne fait aucun doute. Le changement climatique est tout simplement une question de vie ou de mort.

Si le coût de l'inaction a été assez largement étudié, en particulier par l'OCDE (voir références), on a été beaucoup moins attentif aux avantages de l'action. Mais cela commence à changer. Les programmes de relance économique actuels voient dans les investissements écologiques un moyen, non seulement d'instaurer une croissance verte à long terme, mais aussi de dynamiser la reprise. Cette politique fait recette car elle porte aussi en germe la promesse d'une planète plus saine. Énergies propres, innovation, nouveaux marchés, nouveaux emplois, nouvelles formes de richesse, et la liste est encore longue.

La Corée a lancé en janvier 2009 le premier « New Deal vert », prévoyant de consacrer plus de 38 millions de dollars à divers projets écologiques. Et la Chine met en place un plan de 440 milliards de dollars en faveur des énergies éolienne et solaire.

De nombreux pays de l'OCDE espèrent que l'industrie verte sera un antidote au chômage. En mai dernier, le Vice-président des États-Unis Joe Biden a annoncé que le gouvernement Obama allait créer 450 000 emplois de « cols verts » au profit de la classe moyenne américaine touchée par la crise. L'Allemagne souhaite porter à 900 000 les effectifs du secteur des énergies renouvelables en 2030.

Un tel enthousiasme se comprend. Même si les effets bénéfiques à court terme des plans de relance « verts » risquent d'être insuffisants pour compenser les pertes d'emplois et de revenus causées par la crise, les retombées positives peuvent se faire sentir assez rapidement. De fait, avant la crise, le secteur des entreprises vertes était déjà en plein essor dans certains pays de l'OCDE.

C'est le cas des énergies renouvelables. Par exemple, le secteur éolien danois emploie 28 400 personnes et génère chaque année 5,7 milliards d'euros, selon les statistiques annuelles de l'Association danoise de l'industrie éolienne. En Allemagne, selon le ministère de l'Environnement, le secteur des énergies renouvelables employait 250 000 personnes en 2007 (contre 160 000 en 2004) et 1,8 million de personnes travaillaient dans la protection de l'environnement en général, notamment dans les services et les investissements écologiques.

De grandes entreprises ont vu le jour dans le secteur des énergies renouvelables, comme le danois Vestas, qui investit dans le monde entier, créant 2 500 emplois dans le Colorado, même si la crise l'a contraint à licencier en Europe.

Ces réussites remarquables ne se sont pas produites en un jour. La réputation de l'Allemagne en matière d'énergie solaire s'est construite au prix d'une volonté politique forte et d'incitations gouvernementales mises en oeuvre depuis plusieurs années. Sa position de leader mondial de l'ingénierie a aussi constitué un atout.

Outre les énergies renouvelables, le secteur de la construction peut être une source importante d'activité et d'emplois « verts ». Un marché entièrement nouveau apparaît, des « tours vertes » ultramodernes signées par les plus grands architectes aux fameuses maisons « passives » basse consommation. Déjà, en Californie, une maison équipée de panneaux solaires coûte moins cher qu'une maison reliée au réseau en raison de la baisse des charges fixes. En Europe, les nouvelles normes gouvernementales d'efficacité énergétique, comme le double-vitrage et l'isolation, favorisent l'émergence d'un nouveau secteur qui pourrait s'avérer majeur lorsque l'immobilier se rétablira.

Les technologies des transports peuvent, elles aussi, contribuer à une croissance verte, comme le constatent aujourd'hui les constructeurs automobiles, mais aussi l'aéronautique et le fret maritime.

Les plans de relance redonneront également un élan salutaire aux énergies renouvelables. Selon le rapport de la banque commerciale HSBC, à défaut de financements publics, les installations d'éoliennes américaines pourraient baisser de 20 % en 2009, voire davantage. Les engagements publics récents laissent heureusement prévoir une croissance de 30 % en 2010. L'Agence internationale de l'énergie (AIE), organisation apparentée à l'OCDE, s'est inquiétée d'un recul de 38 % des investissements en faveur des énergies renouvelables en 2009, alors que les investissements énergétiques dans leur ensemble devraient reculer de 21 %.

Les plans de relance « verts » ont toutefois ouvert d'importantes perspectives au secteur des énergies renouvelables. Selon le Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE), les investissements dans la production d'électricité renouvelable, estimés à environ 140 milliards de dollars, ont en 2008 dépassé pour la première fois les investissements dans les énergies fossiles. En Allemagne, où le charbon reste la principale source de production d'électricité, le secteur des énergies renouvelables, qui représentait 15,1 % de la production d'électricité en 2008, espère atteindre 47 % d'ici 2020.

Le Conseil européen des énergies renouvelables estime quant à lui que l'éolien devrait progresser de 8,5 % par an entre 2010 et 2020, pour atteindre une capacité installée de 180 GW. De 2011 à 2020, l'éolien mobilisera à lui seul 120 milliards d'euros d'investissements et permettra d'économiser 20,5 milliards d'euros sur les combustibles fossiles et 8,5 milliards d'euros de coûts liés au carbone. Mais ces investissements ne seront pas suffisants. L'AIE a récemment indiqué que pour limiter le réchauffement planétaire, il faudrait doubler la part des énergies renouvelables dans la production totale d'énergie pour la porter à 40 % d'ici 2030. Cela représente 18 000 éoliennes par an !

On comprend alors aisément que les pouvoirs publics comptent beaucoup sur les industries vertes pour soutenir la croissance et apporter des réponses aux problèmes environnementaux. La mise en place de politiques intelligentes pourrait leur permettre d'atteindre simultanément leurs objectifs économiques et environnementaux.

Prenons les plans de relance budgétaires. Beaucoup prévoient des dépenses publiques directes et des incitations fiscales pour stimuler les investissements « verts » dans des domaines tels que les infrastructures intelligentes, l'énergie, les transports publics, l'eau, l'assainissement et la lutte contre la pollution. Étant donné la durée de vie de ces investissements, il est impératif que les mesures prises ne pérennisent pas des modes de production et de consommation polluants et coûteux, mais qu'elles favorisent des options propres et efficaces. La crise offre l'occasion d'orienter correctement ces politiques.

Si le rôle de la réglementation est essentiel pour fixer des normes et guider les comportements, il ressort des analyses de l'OCDE que seul le déploiement d'instruments de marché fera la différence pour l'activité à long terme. Il s'agira donc d'assurer des niveaux de prix appropriés afin de pénaliser les émissions polluantes et d'encourager les technologies, la production et les pratiques vertes. De la crédibilité des prix dépendra la diffusion des technologies et les pratiques nouvelles, elle donnera aux investisseurs des signaux clairs sur les secteurs d'avenir.

Certaines technologies, notamment le piégeage et le stockage du carbone, ne pourront réellement s'imposer qu'avec un prix élevé du carbone. D'après les calculs de l'OCDE, un prix du carbone correspondant à un objectif relativement peu ambitieux, par exemple une stabilisation de la concentration de CO2 à 550 ppm, nécessiterait un quadruplement des dépenses mondiales dans le secteur énergétique d'ici à 2050, y compris dans la recherche-développement. Cela induirait un regain d'innovation dans la lutte contre le changement climatique.

Les mécanismes de marché, comme les dispositifs de plafonnement et d'échange et les taxes, permettront de traiter efficacement les problèmes, en commençant par les industries vieillissantes et par les technologies inefficientes dont les émissions peuvent être réduites à moindre coût. Ce sera également une source supplémentaire de recettes publiques en ces temps difficiles, et pourra permettra par exemple de compenser la réduction d'autres sources d'imposition, comme le travail.

Pour être cohérent, il faudra arrêter de subventionner les combustibles fossiles, les biocarburants et mettre fin aux autres politiques dommageables pour l'environnement, et ce pas uniquement dans les pays développés. Selon les estimations de l'OCDE, la suppression des subventions aux combustibles fossiles dans certaines économies émergentes et en développement pourrait permettre de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre de près d'un tiers en 2050, tout en stimulant la concurrence.

Les politiques de tarification ne peuvent être efficaces que si elles sont complétées par d'autres politiques publiques. Le soutien à la R-D reste insuffisant, malgré les efforts réalisés. Entre 1992 et 2005, les pays de l'OCDE ont accru leurs dépenses destinées aux énergies renouvelables de 51 % et à l'efficacité énergétique de 38 %. Cependant, les dépenses publiques de R-D consacrées aux énergies fossiles et au nucléaire représentent toujours à peu près le double de celles consacrées aux énergies renouvelables et aux technologies économes en énergie.

Les plans de relance vont-ils changer la donne ? Il faudra y veiller. Par le biais de son Plan américain de redressement et de réinvestissement, le gouvernement Obama a déjà mobilisé 432 milliards de dollars pour des projets environnementaux (portant sur l'eau dans le Maryland, l'énergie dans l'Indiana et l'isolation thermique en Arizona), et de nouvelles mesures sont attendues. L'Union européenne a décidé d'investir massivement dans les énergies propres. Ainsi, dans le cadre de la directive sur les sources d'énergie renouvelables, la part des renouvelables dans la consommation totale d'électricité, de chaleur et de carburants doit atteindre 20 % d'ici 2020, contre 9,3 % en 2005.

Bien entendu, il ne faut pas surestimer le caractère « vert » des programmes budgétaires. L'AIE a récemment rappelé que seuls 21 millions de dollars, sur les 260 000 milliards des mesures anticrise annoncées dans le cadre du G20, étaient consacrés aux énergies renouvelables. Qui plus est, plusieurs projets (construction de grands canaux, usines de dessalement) pourraient avoir un impact préjudiciable sur les écosystèmes, et annuler en partie les effets positifs des mesures vertes. On peut aussi s'interroger sur les avantages environnementaux de mesures comme les primes à la casse de véhicules et la construction de routes. Faute d'être mûrement réfléchies, ces mesures pourraient aboutir à une augmentation nette des émissions.

En résumé, pour qu'une économie sobre en carbone puisse voir le jour, il faut régler deux grands problèmes. Le premier consiste à trouver le prix du carbone qui incite à opter pour des solutions moins polluantes, et permette de dynamiser l'éco-innovation et de maîtriser les coûts. Le second est celui de la coordination.

Certes, plusieurs pays mettent en oeuvre des politiques écologiques fixant des objectifs plus ou moins ambitieux de réduction des émissions, mais aucun pays ne peut faire cavalier seul. Seul un dialogue renforcé dans toutes les enceintes existantes, y compris à l'OCDE, pourra nous mettre sur la voie d'un accord solide lors de la Conférence des Nations unies sur le changement climatique de Copenhague en décembre, et permettre l'institution d'un cadre d'action efficace pour l'après- Kyoto. Cela favoriserait à la fois la croissance, les emplois et l'environnement. Et répondrait aux préoccupations de Sir Nicholas Stern.

Références

  • OCDE (2009), « L'économie de l'atténuation du changement climatique : comment élaborer l'action nécessaire au niveau mondial avec un rapport coûtefficacité optimal ? », Document de travail n° 42 du Département des Affaires économiques.
  • OCDE (2008), Perspectives de l'environnement de l'OCDE à l'horizon 2030, ISBN 9789264040496
  • OCDE (2008), L'atténuation du changement climatique : que faire ?, ISBN 9789264059627
  • OCDE (2008), Coûts de l'inaction sur des défis environnementaux importants, ISBN 9789264045835
  • PNUE (2009), Global Trends in Sustainable Energy Investment, disponible sur www.unep.org/pdf/Global_trends_report_2009.pdf
  • www.iea.org

Voir les travaux de l'OCDE sur l'environnement sur www.oecd.org/environnement

Voir aussi www.oecd.org/env/examenspays pour les examens de l'OCDE dans chaque pays membre

©L'Observateur de l'OCDE n° 273, juin 2009




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