Finance islamique

Un placement d'avenir

Et si les banquiers, les régulateurs financiers et les investisseurs, malmenés par la crise, regardaient du côté de la finance islamique ?

Encore extrêmement limitée il y a 30 ans, la finance islamique moderne atteint aujourd'hui un encours de 1000 milliards de dollars. Si cela ne paraît pas considérable à l'échelle mondiale, les banques islamiques semblent avoir bien résisté à la crise ; ainsi, la Banque asiatique de développement table sur une croissance annuelle de plus de 15 % sur les 5 à 10 ans à venir.

Après avoir longtemps ciblé essentiellement un marché potentiel de 1,5 milliards de musulmans, le système bancaire islamique intéresse désormais des acteurs du monde entier. Aujourd'hui, Al Rajhi Bank (Arabie Saoudite), Kuwait Finance House ou encore Maybank Islamic (Malaisie) concurrencent des établissements occidentaux comme Barclays, HSBC et la Deutsche Bank.

Plusieurs banques ont même créé des départements distincts spécialisés en services financiers islamiques sur leurs marchés nationaux. Au Royaume-Uni, la Financial Services Authority a créé des normes pour les produits financiers islamiques et compte un département spécialisé pour les établissements financiers islamiques. En outre, la clientèle de certaines banques islamiques se compose pour moitié de non-musulmans.

La déconfiture des marchés financiers dans les pays de l'OCDE pourrait conduire les responsables politiques à considérer d'autres modèles, et la finance islamique n'est pas sans attrait. Les banques islamiques sont considérées comme un refuge relativement sûr contre les turbulences des marchés financiers mondiaux, et elles incarnent un certain esprit d'équité et de justice par rapport à l'univers souvent impitoyable de la finance occidentale. De plus, la finance islamique présente plusieurs caractéristiques intéressantes, notamment en matière de gestion des risques, de transparence ou de régulation.

La justice et l'équité sont peut-être les principes les plus importants de la finance islamique. Les bénéfices et les pertes doivent être partagés entre créancier et débiteur, au lieu d'être concentrés d'un seul côté, comme c'est souvent le cas avec les banques de la zone OCDE. Par exemple, avec l'instrument d'investissement par prises de participations appelé moucharaka, les versements échelonnés d'une entreprise emprunteuse à sa banque représentent pour partie le remboursement du principal, et pour partie une fraction des bénéfices de la société. Autre mécanisme de capital-risque, la moudaraba : si l'entreprise ne fait pas de bénéfice, la banque renoncera à ses frais de traitement.

Concernant la gestion des risques, les marchés de capitaux modernes ont souvent privilégié la rentabilité pour les investisseurs, sans se préoccuper suffisamment du risque. Or les innovations financières conçues pour répartir les risques sur l'ensemble du système, par exemple en saucissonnant les crédits hypothécaires et autres sous forme de produits dérivés, ont abouti au contraire à accroître le risque systémique. Des produits financiers d'une valeur douteuse ont été utilisés comme garanties, poussant le marché vers des produits toujours plus démesurés et plus risqués.

Ces innovations financières ont masqué le risque véritable que recelaient ces produits. Un effondrement de la confiance était inévitable. La finance islamique est plus prudente, à plusieurs égards. D'abord, la valorisation et la cotation de ces produits doivent être adossées à des actifs physiques réels (biens immobiliers ou matières premières, comme le pétrole ou le blé). Elles ne peuvent s'appuyer sur d'autres produits financiers. Tout bénéfice qui proviendrait d'autres produits financiers - en particulier l'intérêt - serait considéré comme de l'usure (riba), contraire aux principes du Coran. Pour éviter le recours à l'intérêt, la finance islamique a mis au point certains instruments d'investissement comme la moucharaka et la moudaraba déjà cités (voir le lexique en bas de page). Par ailleurs, certaines pratiques à haut risque sont proscrites, à commencer par la vente à découvert, une pratique accusée d'avoir accéléré la crise financière, certains spéculateurs ayant parié sur la baisse des marchés mondiaux de capitaux.

S'agissant du ratio d'endettement, les banques islamiques sont également très prudentes dans leurs investissements. Aux États-Unis, le ratio de levier type par rapport aux fonds propres dépasse 20:1 (celui de Lehman Brothers avant sa faillite était de 30:1) ; en Europe, il dépasse 30:1 ; au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, ce ratio est bien endessous de 10:1. C'est notamment grâce à cette prudence que les banques islamiques se sont trouvées bien positionnées pour se recapitaliser au lendemain de la crise financière. La banque est tenue d'avoir en guise de sous-jacent pour tout investissement des actifs physiques parfaitement documentés, ce qui non seulement contribue à réduire les risques, mais rend aussi superflu le recours à un organisme tiers pour la notation des crédits. De même, les instruments hors-bilan, où sont classés les produits dérivés structurés à haut risque, n'existent pas en finance islamique, puisque les sociétés sont tenues de faire figurer au bilan tous les éléments de l'actif et du passif.

Cette rigueur, rassurante aux yeux de certains, n'est pas sans inconvénients. Les banques islamiques sont dépourvues de certains outils sophistiqués qui permettent à la finance moderne de mieux gérer le risque. Par exemple la couverture de change est proscrite, même pour se prémunir contre les chocs monétaires soudains, en partie parce que ce n'est pas une transaction adossée à des actifs physiques. Les contrats à terme sur matières premières sont également interdits, car on ne saurait tirer bénéfice d'actifs qui n'existent pas encore.

Les entreprises et les gouvernements occidentaux à court de liquidités commencent à considérer la finance islamique comme une importante source de financement. En 2004, le Land allemand de Saxe-Anhalt a émis un emprunt obligataire de finance islamique, appelé soukouk, de 100 millions d'euros (125,9 millions de dollars). En 2008, le gouvernement du Royaume-Uni l'a envisagé également, pour un montant de 2 milliards de livres (soit près de 3 milliards de dollars). Comme pour les autres produits financiers islamiques, la valorisation des soukouk repose sur les actifs physiques, et non sur la dette encourue. Le mécanisme s'apparente à celui des contrats de cession-bail portant sur des actifs qui peuvent être des biens publics, dont le loyer servira à payer les souscripteurs de l'emprunt et qui seront rachetés une fois le soukouk arrivé à maturité. En 10 ans, le marché mondial du soukouk a atteint un encours de 112 milliards de dollars, et d'ici à 2010, il devrait totaliser 200 milliards de dollars. S'agissant de la supervision bancaire, les dimensions religieuse et éthique sont importantes.

Tous les établissements bancaires islamiques doivent garantir que leurs produits et services sont conformes à la charia, et cette observance est généralement contrôlée par un érudit musulman spécialisé dans la finance. Cela s'applique aux banques occidentales qui souhaitent lancer des activités de finance islamique. Or, les spécialistes de la finance islamique sont rares ; il n'est donc pas facile de proposer des produits et des services financiers acceptables sur le marché.

Les principes et standards formels revêtent aussi une importance cruciale. Ils sont établis par des organisations telles que le Conseil des services financiers islamiques (IFSB) et l'Organisation de comptabilité et d'audit des institutions financières islamiques (AAOIFI). L'harmonisation des réglementations a beaucoup progressé, mais les divergences entre pays dans l'application des principes, notamment ceux qui découlent de la charia, peuvent être gênantes. Une certaine standardisation des pratiques permettrait d'accroître considérablement le potentiel de croissance de la finance islamique et d'en faire une force véritablement mondiale.

Pour en savoir plus sur l'Initiative sur la gouvernance et l'investissement au service du développement menée par l'OCDE et la région MENA (Moyen-Orient et Afrique du Nord), voir le site (en anglais) ou contacter Anthony.OSullivan@oecd.org

 

Instrument et principes

Outre l'interdiction de la riba (usure), du gharar et du maisir (incertitude contractuelle et jeux de hasard), et des activités haraam (activités prohibées liées aux produits à base de porc, à la pornographie et à l'alcool), d'autres principes doivent être pris en compte par les financiers et par les superviseurs pour respecter la jurisprudence islamique. Plusieurs produits financiers reflètent ces principes :

Ijara : accord de leasing par lequel la banque acquiert un bien pour son client, puis le met à sa disposition moyennant un loyer pendant une période donnée.

Ijara-wa-Iqtina : mécanisme similaire, mais avec possibilité pour le client d'acquérir le bien au terme du contrat.

Moudaraba : type d'investissement spécialisé dans lequel la banque et le client partagent les bénéfices. Si le projet échoue, le client risque de perdre les fonds qu'il a engagés, mais si l'investissement est rentable, la banque ne perçoit qu'une commission de traitement.

Mourabaha : type de crédit qui permet au client d'acquérir un bien sans avoir à souscrire un emprunt portant intérêts. La banque acquiert le bien et le cède à son client sur une base différée.

Moucharaka : investissement par prise de participation où le partage des bénéfices se fait selon une clé de répartition établie à l'avance, et les pertes sont limitées au montant investi.

Cadre et organismes de réglementation

 Le Conseil des services financiers islamiques (IFSB) est une organisation de standardisation qui compte 150 membres (janvier 2008), dont 37 autorités de réglementation et de supervision, ainsi que le FMI, la Banque mondiale, la Banque islamique de développement, la Banque asiatique de développement, et 108 entreprises et autres acteurs opérant dans 29 pays. Il produit des normes, des principes directeurs et des notes techniques touchant à un certain nombre de domaines : gestion du risque, adéquation des fonds propres, gouvernance d'entreprise, processus de surveillance prudentielle, transparence et discipline de marché, prise en compte des instruments financiers halals dans les notations, développement et conduite du marché monétaire.

L'Organisation de comptabilité et d'audit des institutions financières islamiques (AAOIFI) formule des standards dans plusieurs domaines, dont la gouvernance d'entreprise, la comptabilité et les exigences minimales de fonds propres.

Le Marché financier international islamique (IIFM) a été créé par les banques centrales et les autorités monétaires de Bahreïn, de Brunei, de l'Indonésie, de la Malaisie, du Soudan et de la Banque islamique de développement. Siégeant en Arabie saoudite, c'est une institution d'infrastructure dont la mission est l'établissement, le développement, l'autorégulation et la promotion des marchés de capitaux et monétaires islamiques.

Le FMI peut travailler sur des aspects liés à la finance islamique - notamment dans son Programme d'évaluation du secteur financier (PESF) et ses Rapports sur les normes et les codes - puisqu'il s'occupe de tout ce qui relève de la stabilité bancaire. La Banque mondiale se penche aussi sur ce sujet, dans le cadre de ses travaux sur la gouvernance d'entreprise.

Références

  • Van Zandt Nicholas (2008), « Acceptance and Compatibility of Shari'a Banking in the Financial Mainstream » in Conventional? The Relationship between Islamic Finance and the Financial Mainstream, Charles Beard (ed.), Arab Financial Forum
  • ADCB Islamic Finance sur www.adcbmeethaq.com
  • Voir aussi www.gulfnews.com

©L'Observateur de l'OCDE n° 272, avril 2009




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