Progrès ? Quel progrès ?

M. Stiglitz

La crise économique mondiale a focalisé l'attention sur la restauration de la croissance, mais celle-ci est-elle nécessairement synonyme de progrès ?

 Quid des facteurs dont elle dépend, comme l'environnement ou le bonheur ? La mesure du progrès véritable requiert de nouveaux indicateurs. Un grand projet mondial y travaille.

« Nous, démocrates, avons une notion très différente de ce qu'est le progrès dans ce pays, » affirmait Barack Obama après avoir accepté de représenter le parti démocrate à l'élection présidentielle en août 2008. Pendant la Grande Dépression, un autre président des États-Unis, Franklin D. Roosevelt, pointait déjà l'insuffisance de mesures purement matérielles du progrès. Dans son discours sur l'état de l'Union en 1934, il affirmait : « L'immense majorité de nos concitoyens recherche de meilleures opportunités pour l'humanité de prospérer et de trouver le bonheur. Ils sont conscients que le bien-être ne s'est pas amélioré et ne s'améliorera pas à travers le simple matérialisme ou le luxe, mais qu'il progressera grâce à l'intégrité, la générosité, le sens des responsabilités et la justice. »

Élaborer des mesures qui reflètent véritablement le progrès me tient à cœur, et c'est l'objectif de la Commission sur la mesure de la performance économique et du progrès social, que je préside depuis sa création en 2008 par le Président français Nicolas Sarkozy (voir www.stiglitz-sen-fitoussi.fr). Cette Commission réunit d'éminents penseurs et chercheurs, dont quatre autres prix Nobel : Kenneth Arrow, James Heckman et Daniel Kahneman en sont membres, et Amartya Sen y est conseiller.

Les travaux de la Commission sont étroitement liés au Projet global intitulé « Comment mesurer le progrès des sociétés ? ». Ce projet piloté par l'OCDE arrive à point nommé : face au ralentissement économique et à d'autres défis comme le changement climatique et les inégalités, les idées et les modèles traditionnels sont remis en question. Ces trois dernières années, le Projet global a porté sur la recherche de nouveaux indicateurs économiques, sociaux et environnementaux, afin de dresser un tableau complet et fidèle de la situation mondiale. Ses résultats sont déjà extrêmement précieux pour la Commission.

Le PIB au banc des accusés

La Commission s'est lancée dans trois domaines d'investigation sur la mesure du progrès : d'abord le PIB et la possibilité d'en élargir ou d'en modifier la définition ; puis, le développement durable et l'environnement, et la manière dont les performances  économiques et le progrès social s'y rattachent ; enfin, la qualité de la vie, notamment les mesures permettant de comprendre la manière dont les individus ressentent vraiment leur vie et leur bien-être.

Depuis 60 ans, le produit intérieur brut, ou PIB, est la principale référence utilisée pour mesurer le progrès économique et social. Pourtant, il ne rend pas compte de certains facteurs qui ont un impact important sur la vie et le bonheur des individus, comme la sécurité, les loisirs, la répartition des revenus et l'état de l'environnement, y compris le type de facteurs dont la croissance elle-même se doit d'être durable.

Un autre problème réside dans le décalage entre les perceptions du public et les mesures de variables telles que la croissance économique, l'inflation, les inégalités ou la mobilité sociale. Les revenus peuvent croître alors que la population a l'impression de s'appauvrir, l'inflation peut chuter alors que les consommateurs voient les prix augmenter dans leurs magasins habituels. Ce fossé entre statistiques et perceptions est souvent si profond  et si répandu qu'il ne saurait être considéré comme un simple fantasme d'opinions publiques catastrophistes. Il contribue à la perte de confiance dans les institutions - celles qui produisent ces statistiques et celles qui fondent leur action sur elles.

Que faire ? C'est la question posée à Enrico Giovannini, de l'OCDE, qui dirige le premier des trois groupes de travail que nous avons créés. Bien sûr, le PIB est utile pour mesurer la création de richesses et l'activité économique régie par les lois du marché, sans quoi il n'aurait pas eu une telle longévité. Pour connaître la croissance de la production ou savoir si les dépenses en matière de biens et services augmentent ou diminuent, le PIB offre un bon point de départ. Il n'en reste pas moins une mesure assez imprécise, que le groupe de travail s'emploie à affiner. Et il pose d'autres problèmes : il ne tient pas compte de l'épuisement des ressources naturelles ou des dommages environnementaux, ni de la dépréciation du capital, phénomène qui affecte les richesses au remplacement des technologies et du capital existants, au détriment de la croissance. Pour mesurer le progrès, il faut absolument intégrer l'épuisement des ressources.

Autre défi : mieux mesurer la répartition des revenus et l'écart entre riches et pauvres. On peut utiliser le revenu médian, qui trace la limite entre la moitié supérieure et la moitié inférieure du nombre total d'apporteurs de revenu. Aux États-Unis, où le PIB par habitant n'a quasiment pas cessé d'augmenter ces dernières années, le revenu médian des ménages a chuté en valeur absolue - et pas seulement par rapport au revenu moyen. Cela signifie que les écarts de revenu se sont creusés. Mais les médianes  ne donnent aucune information sur ce qui se passe aux franges, chez les très riches ou chez les très pauvres. Il est impossible de rendre pleinement compte en un seul chiffre de la réalité de nos sociétés complexes.

Il est également difficile de mesurer les nombreux services effectués quotidiennement par les ménages, qui n'apparaissant pas dans les comptes nationaux malgré leur utilité économique : ménage, préparation des repas, temps consacré aux enfants, etc. Une étude récente sur l'Allemagne et la Finlande a montré que cette production non mesurée des ménages représente 30 à 40 % du PIB.

Intégrer pleinement l'environnement

Pour beaucoup, c'est dans ce domaine que la mesure du progrès doit vraiment évoluer. Nous savons depuis des années que l'activité économique humaine épuise les ressources naturelles et endommage notre fragile environnement ; économistes et gouvernements ont pourtant tardé à intégrer ces deux éléments dans leurs mesures. Comment pleinement intégrer l'environnement dans nos schémas de pensée, nos modèles et nos actions ? 20 ans après le Rapport Brundtland, qui fit du « développement durable » un objectif gouvernemental en 1987, la réponse est peut-être à portée de main. Les résultats présentés récemment lors de grandes conférences internationales comme le Forum mondial de l'OCDE à Istanbul en juin 2007 et la Conférence de l'UE intitulée « Aller au-delà du PIB », en novembre dernier, forcent l'optimisme.

Ces discussions ont notamment fait émerger l'idée d'un cadre conceptuel ambitieux, Système de comptabilité économique et environnementale intégrée. Geoffrey Heal, de l'Université de Columbia, dirige notre deuxième groupe de travail qui a pour mission de préciser ce cadre et de chiffrer l'impact de paramètres comme la qualité de l'air, le bruit et l'espace physique, sur le bien-être individuel. Ces caractéristiques peuvent-elles être converties, par exemple, en données monétaires correspondant aux évolutions de la qualité de l'air ? Ou peut-on créer un indice global ? Lorsque la pollution touche certaines zones plus que d'autres, quelles nouvelles mesures devrait-on utiliser ?

Puis se pose la question de la mesure de la durabilité. Les défenseurs de l'environnement soulignent à juste titre la fragilité de notre environnement et la non-durabilité des schémas de production et de consommation des pays industriels avancés. Non seulement nous épuisons les ressources naturelles non renouvelables, nous faisons en outre disparaître certaines espèces, ce qui cause à l'environnement des dommages irréversibles. Sommes-nous capables de bâtir une mesure de la « richesse naturelle » et d'en évaluer les évolutions ?

Tels sont certains des enjeux qui occupent notre deuxième groupe de travail.

La qualité de la vie, nouveau paradigme ?

La plupart des gens s'accordent probablement à dire que l'argent n'est pas tout dans la vie, mais les définitions de la « qualité de la vie » divergent sans doute beaucoup selon les individus. On a souvent tenté de mesurer celle-ci par des moyens objectifs, pour rendre compte d'un concept par essence subjectif. Cependant, les progrès récents de diverses sciences sociales laissent entrevoir des moyens fiables et reproductibles d'apprécier certains aspects du bien-être et de la qualité de la vie, et de rapporter ces perceptions subjectives à des phénomènes objectifs, comme les activités fondées sur le marché.

Le troisième groupe de travail, présidé par Alan Krueger, de l'Université de Princeton, pilote cette recherche des paramètres mesurables de la qualité de la vie, à travers quatre approches.

La première consiste à trouver des mesures composites de la qualité de la vie en agrégeant des indicateurs objectifs, fondés sur l'expérience individuelle relative à la santé, à l'éducation, à la liberté politique, etc.

La deuxième vise à déterminer à quelles activités les individus consacrent leur temps au quotidien et la satisfaction qu'ils en retirent. Théoriquement, on devrait pouvoir décrire des expériences hédonistes qualitatives à l'aide d'un seul critère. Des tentatives ont déjà été faites et utilisées pour comparer la France et les États-Unis, les résultats ainsi obtenus montrant que bien qu'ayant un revenu plus élevé, les femmes françaises consacrent en réalité plus de temps à leurs loisirs que les Américaines.

La troisième approche consiste à obtenir des individus leurs jugements qualitatifs sur la vie en général. Cette méthode peut aboutir à une lecture simpliste selon laquelle la moitié de l'Amérique « s'épanouit » tandis que l'autre « souffre », mais elle permet d'aller au-delà des niveaux moyens de satisfaction dans un pays et de révéler les inégalités dans les niveaux de satisfaction.

Enfin, on peut demander à des individus de classer par ordre d'importance le revenu, les loisirs, la santé, la sécurité de l'emploi, etc. Cette démarche fondée sur un « équivalent revenu » consiste à déterminer le prix que les individus seraient prêts à payer pour ce type de capital, non monétaire. Elle va donc au-delà de la notion de revenus marchands pour appréhender plus largement la qualité de la vie.

Et après ?

La Commission sur la mesure de la performance économique et du progrès social remettra son rapport en avril 2009, et je suis sûr que nos conclusions alimenteront un débat fructueux, sur le plan intellectuel comme politique. Ce que nous mesurons influence ce que nous faisons. Nous ne disposerons jamais de mesures parfaites, et des finalités diverses requièrent des mesures diverses, mais le travail accompli  a montré que nous pouvons considérablement améliorer nos mesures. Certaines réformes peuvent être entreprises immédiatement ; d'autres exigent des recherches plus approfondies.

J'espère également que le Projet global sur la mesure du progrès des sociétés reprendra le falmbeau, en consolidant son réseau planétaire, en collaborant avec les centres de recherche pour développer de nouvelles méthodes de mesure du progrès et de promouvoir ce travail de fond, essentiel pour les décideurs publics et pour de nombreuses parties prenantes, y compris le grand public. La participation à ce projet d'institutions majeures comme la Banque mondiale, le Programme des Nations unies pour le développement et la Commission européenne nous donne une chance historique d'amorcer les changements indispensables. À travers les travaux de la Commission et du Projet mondial, nous contribuons à cet effort. L'élaboration de méthodes de mesure plus justes et plus précises des résultats économiques, environnementaux et sociaux est crucial pour construire un monde meilleur.

Joseph Stiglitz, professeur renommé, auteur de nombreux ouvrages, a  été lauréat du prix Nobel d'économie en 2001. Pour plus de détails, dont une biographie complète, voir www.josephstiglitz.com

Pour plus de détails sur le projet « Comment mesurer les progrès des sociétés ? », voir www.oecd.org/progres et www.oecd.org/statistiques

 

©L’Observateur de l’OCDE n° 272, mars 2009




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