La cohérence au service du développement

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La cohérence des politiques à l’intérieur des pays et entre eux est une condition essentielle pour regagner le chemin de la croissance et du développement.

Le cadmium est un métal lourd très toxique pour l’homme. Son ingestion ou une exposition prolongée à cette substance peut entraîner fièvre, frissons, douleurs musculaires, et, dans le pire des cas, causer des lésions rénales irréversibles. Ainsi, lorsque la Commission européenne a décidé, en 2002, de fixer à 0,05 mg/kg le niveau maximal de cadmium autorisé dans l’espadon, peu de monde trouva à y redire.

Sauf aux Seychelles, exportateur d’espadon vers le marché européen. Pourquoi, se sont demandé les pêcheurs, l’UE a-t-elle interdit, mi-2003, les importations d’espadon en provenance des Seychelles, alors que celles de crustacés, d’huîtres et de foie de bovins pouvant contenir jusqu’à 1,0 mg/kg de cadmium, soit 20 fois plus que pour l’espadon, restaient autorisées ? La décision aurait pu passer pour une erreur si les pêcheurs des Seychelles ne s’étaient avisés qu’au même moment, les bateaux européens pouvaient continuer à pêcher l’espadon dans les mêmes eaux. Presque deux ans furent nécessaires pour que la dose maximale de cadmium acceptable soit ramenée à un niveau plus raisonnable, permettant aux Seychelles d’exporter à nouveau l’espadon vers l’UE début 2005.

Mais jusqu’à ce dénouement, les pêcheurs des Seychelles ont perdu leur source de revenu et beaucoup se sont reconvertis dans la pêche au requin pour en commercialiser les ailerons, aggravant les problèmes de conservation de cette espèce menacée.

L’OCDE souligne depuis longtemps l’importance de la cohérence des politiques, dans tous les secteurs d’activité, en particulier lorsqu’ils représentent un enjeu de développement. Aujourd’hui plus que jamais, en pleine crise économique, le manque de cohérence des politiques ne ferait qu’aggraver la situation. On pourrait d’ailleurs dire que la crise financière est un exemple de mauvaise coordination politique. Les pays de l’OCDE s’y attellent aux côtés d’économies émergentes comme le Brésil, la Chine, l’Inde ou la Russie. Si la mondialisation réussit à s’imposer comme projet d’avenir, seules des politiques cohérentes et couvrant tous les domaines seront à même de le concrétiser.

La hausse des prix alimentaires illustre parfaitement les soubresauts qui agitent l’économie mondiale lorsque des décisions sont prises sans en mesurer toutes les conséquences possibles : il y a quelques mois, la hausse des cours de produits de base comme le riz ont déclenché des émeutes dans plusieurs pays en développement et obligé leurs gouvernements à limiter, voire à suspendre temporairement leurs exportations. Face à ce type de crises, il est impératif d’identifier les liens parfois subtils qui existent entre politiques publiques et forces du marché. Sans quoi, les finalités des unes comme des autres seront compromises.

En juin 2008, le Conseil de l’OCDE réuni au niveau des ministres a adopté la Déclaration sur la cohérence des politiques au service du développement. Deux pays du processus d’adhésion, l’Estonie et la Slovénie, y ont également adhéré. Les ministres y conviennent que les questions de dimension planétaire comme le changement climatique, les échanges, les prix alimentaires et l’aide au développement exigent des politiques d’ensemble et cohérentes. Les signataires de la Déclaration s’engagent à renforcer le dialogue avec les pays partenaires et appellent à une plus grande coordination internationale pour partager plus équitablement les avantages de la mondialisation.

Mais les ministres reconnaissent aussi que, face à la récession, les pays vont tendre à se focaliser sur leurs propres équilibres plutôt qu’à chercher à réduire les émissions de gaz à effet de serre ou à lutter contre la pauvreté.

Réformer n’est jamais chose facile. Il est déjà délicat de promouvoir la cohérence des politiques à l’intérieur d’un pays, convaincre les gouvernements de s’intéresser aux effets des réformes à l’étranger, sur les pêcheurs des Seychelles, par exemple, est une autre paire de manches. Les décideurs doivent être bien informés, et doivent correctement peser les coûts et avantages de leurs initiatives avant de dépenser l’argent public.

Il faut éviter que les effets des politiques s’annulent les uns les autres. L’agriculture est un secteur où l’action publique semble souvent peu cohérente. On estime que 75 % des pauvres du monde vivent en zone rurale, et que 86 % de cette population dépendent de l’agriculture pour leur subsistance. Dans les pays de l’OCDE, en revanche, l’agriculture est une source de revenu pour moins de 10 % de la population. Pourtant, les agriculteurs des pays de l’OCDE reçoivent environ 268 milliards de dollars de subventions, alors que l’aide versée par ces mêmes pays aux pays pauvres est deux fois moins importante, à 104 milliards de dollars au total.

Le changement climatique est une autre question épineuse pour les pays en développement, car il a un impact sur la pauvreté. Il est urgent d’agir dans ce domaine, avertissent les auteurs du Rapport sur le développement humain publié par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), pour éviter une extension de la pauvreté et l’exposition des groupes les plus vulnérables aux catastrophes écologiques. Les travaux de l’OCDE vont dans le même sens. Pour ne pas faire plus de mal que de bien, les politiques à venir devront être compatibles avec la lutte contre le changement climatique.

Nul ne peut quantifier exactement les conséquences de l’incohérence des politiques. Par contre, il est certain que la cohérence de l’action publique, tant à l’intérieur des pays qu’au plan international, est payante. La raison d’être de notre organisation est la coopération économique et le développement dans le monde ; il nous appartient donc d’aider les gouvernements à élaborer des politiques cohérentes. Avec l’adoption de la Déclaration en juin 2008, cette mission bénéficie d’un réel soutien politique. Puissions nous l’utiliser pour aider les gouvernements, les entreprises et les autres acteurs, dans le domaine de la pêche ou ailleurs, à ne pas emmêler leurs lignes dans leur chasse à la croissance. Nous en sortirions tous gagnants, y compris les pays en développement.

Références

  • Déclaration ministérielle de l’OCDE sur la cohérence des politiques pour le développement (C/MIN(2008)2/Final)

  • Rapport sur la cohérence des politiques au service du développement (C/MIN(2008)2)

  • The Fisheries Industry of the Seychelles: At a Crossroad, Central Bank of Seychelles, 2007

  • FAO (2006), Country review: Seychelles, Jan Robinson, Riaz Aumeeruddy, Marlene Isidore, Rondolph Payet, Michel Marguerite, Mike Laval, Gérard Domingue et Vincent Lucas, Seychelles Fishing Authority, juin 2005.

  • Pour plus d’informations, contactez Raili Lahnalampi, conseillère chargée de la cohérence des politiques pour le développement, Bureau du Secrétaire général.
  • Pour plus d’informations, voir le site www.oecd.org/development/policycoherence

    ©L’Observateur de l’OCDE, n°270-271, décembre 2008-janvier 2009




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