L’économie espagnole

Relever les défis de l’emploi, du logement et de l’éducation aiderait l’Espagne à trouver le chemin de la reprise

A louer, mais à quel prix ? © Reuters / Susana Vera

La crise financière a durement frappé l’économie mondiale, et tous les pays ne se redresseront pas au même rythme. L’Espagne est particulièrement vulnérable, car elle est confrontée à une grave crise de la construction immobilière. De plus, les ménages espagnols sont parmi les plus endettés de l’OCDE. Entre 2000 et 2006, le ratio dette/revenu disponible net est passé de 85 % à plus de 100 % dans la zone euro, mais a atteint 150 % en Espagne. Les entreprises sont également très endettées. À cela s’ajoute le fait que la forte croissance des 10 dernières années a été trop tributaire du dynamisme de l’emploi, surtout dans le secteur de la construction, devenu surdimensionné.

L'Etude économique de l’Espagne publiée par l’OCDE en novembre 2008 souligne ces défis et préconise des moyens d’exploiter de nouvelles sources de croissance, en accélérant les gains de productivité, notamment concernant le capital humain. Tandis que la réglementation prudente des banques espagnoles est susceptible de les protéger de la tourmente actuelle, l’emploi n’y a pas échappé. Le chômage en Espagne a déjà vivement augmenté, atteignant en novembre un pic sans précédent depuis huit ans, à 11 %. C’est le taux le plus élevé de la zone euro, selon les dernières Perspectives économiques de l’OCDE.

La montée brutale du chômage s’explique en partie par un afflux massif de travailleurs sur le marché de l’emploi. Le taux d’activité féminin augmente et l’immigration est forte, même si l’OCDE prévoit une modération dans ces domaines. Pourtant les pertes d’emplois sont massives, et ce malgré un droit du travail restrictif sur le licenciement des titulaires de contrats permanents. L’Espagne est l’un des pays de l’OCDE dont la législation de protection de l’emploi (LPE) est la plus rigoureuse. En témoignent les indemnités pour licenciement abusif : elles atteignent 45 jours de salaire par année d’ancienneté, avec un plafond de 42 mois pour les contrats standards. En cas de litige, les tribunaux tranchent en faveur du salarié dans 90 % des cas. Ce régime protège peut-être les emplois en cas de récession, mais en empêchant les entreprises de licencier – ce qui est parfois nécessaire en temps de crise – il peut avoir des effets négatifs sur la santé de l’économie à long terme.

De fait, cette rigidité n’a pas empêché le chômage d’atteindre un niveau élevé. Pour maintenir de faibles coûts, les entreprises recrutent sur une base temporaire, surtout des jeunes travailleurs, les indemnités de licenciement ne représentant alors que huit jours de salaire par année de service. Plusieurs éléments indiquent que ces pratiques pourraient aller jusqu’à outrepasser les limites légales. Bien que la part des contrats temporaires ait récemment diminué, ils représentent encore 27 % des contrats de travail, le double de la moyenne OCDE (13 %). Réduire les différences entre contrats permanents et temporaires, ou mieux, créer un nouveau contrat, fondé sur des normes de protection du travail plus uniformes, et relativement souples, permettrait de réduire les coûts et probablement de rendre ces mêmes contrats plus sûrs au final.

La rigidité des contrats a d’autres conséquences. D’abord, les contrats permanents se raréfient, et comme les droits à compensation sont perdus en cas de licenciement ou de changement d’emploi, les salariés qui en ont déjà un s’y cramponnent. Cela réduit la rotation des effectifs, et sans doute aussi la motivation générale. Pire, cette rigidité des contrats permanents permet difficilement aux jeunes de mettre un pied à l’étrier, ce qui compromet les perspectives de productivité, d’autant plus que nombre de jeunes travailleurs sont hautement qualifiés.

Ainsi, beaucoup de titulaires de contrats temporaires sont surqualifiés pour le poste qu’ils occupent, et ils éprouvent plus de difficultés que leurs homologues des autres pays de l’OCDE à accéder à des postes d’encadrement et de direction.

Mais cet immobilisme des salariés et cette difficulté des jeunes à trouver des postes en rapport avec leurs compétences ne tiennent pas qu’au contrat de travail. Le marché du logement, qui a été l’un des principaux moteurs de l’essor économique de l’Espagne ces dernières années, est aujourd’hui mal en point. Il se caractérise par un fort déséquilibre au profit de l’accession à la propriété, laissant peu de possibilités aux individus et aux familles qui cherchent à louer. Jusqu’à récemment, seuls les propriétaires de logements pouvaient déduire les charges hypothécaires de l’impôt sur le revenu ; depuis peu, les loyers bénéficient des mêmes déductions. Comme la procédure de demande d’un logement social est très longue, les gens refusent les emplois qui les obligeraient à déménager.

Mais la situation n’est pas meilleure pour les propriétaires. Les procédures de recouvrement d’arriérés de loyers ou d’expulsion des locataires sont si lourdes que la plupart n’envisagent même pas de louer. Face à tant d’obstacles, la tendance générale est au statu quo. Le gouvernement a pris des mesures pour accélérer ces procédures judiciaires. De nouvelles initiatives en ce sens contribueraient non seulement à améliorer l’adéquation entre compétences des travailleurs et emplois, elles accéléreraient aussi la reprise de la construction immobilière en stimulant les taux d’occupation des nombreux logements neufs qui ont poussé comme des champignons pendant le boom résidentiel et qui restent vides. Rappelons que deux tiers des jeunes espagnols de 18 à 35 ans vivent chez leurs parents. S’il était plus facile de louer, il est probable que beaucoup déménageraient.

Un autre défi mentionné dans le rapport est l’éducation, que la récession ne devrait pas pousser à négliger. Certes, des progrès considérables ont été accomplis ces 30 dernières années. La quasi-totalité des enfants entre 3 et 6 ans bénéficient du système éducatif espagnol, et le taux de diplômés dans le supérieur dépasse la moyenne de l’OCDE. Mais le bilan est beaucoup moins brillant dans l’enseignement secondaire. « Toutes choses égales par ailleurs, le fait d’habiter le long de la côte méditerranéenne a un effet négatif sur la poursuite des études secondaires du deuxième cycle », affirment les auteurs de l’Étude. L’essor du secteur du logement, alimenté en partie par une industrie touristique florissante, a pris fin ; les travailleurs de ces secteurs – surtout les jeunes qui ont quitté l’école sans diplôme parce que les emplois abondaient dans le tourisme et la construction – sont maintenant confrontés à des difficultés.

En quoi l’éducation peut-elle aider ? Même dans les jours fastes de la décennie écoulée, lorsque les emplois non qualifiés étaient abondants, les élèves qui arrêtaient l’école précocement peinaient à trouver du travail. En 2001, 41 % des travailleurs sans diplôme mettaient un an pour trouver un emploi, contre 29 % pour les titulaires du diplôme professionnel du deuxième cycle du secondaire, le CFPM. Pourquoi alors quitter l’école ?

L’une des principales réponses réside dans le système de redoublement. Dans près de deux tiers des cas, les élèves ayant redoublé une ou plusieurs classes et ayant atteint l’âge limite de la scolarité obligatoire ne souhaitent pas poursuivre leurs études, surtout si les perspectives d’emploi sont bonnes. Près de 16 % des élèves du premier cycle de l’enseignement secondaire ont redoublé au moins une année, bien au-delà de la moyenne de 3 % de la zone OCDE. Et les performances scolaires n’en ont pas été améliorées.

Une autre source possible de l’échec scolaire tient au milieu socio-économique. De nombreux parents – surtout les plus pauvres – n’ont pas achevé leur scolarité et sont incapables d’aider leurs enfants dans leurs études. La probabilité d’échec d’un élève dont les parents n’ont pas achevé le premier cycle de l’enseignement secondaire est presque de 50 %. Une troisième explication réside dans l’absence d’examens externes. L’OCDE a relevé une forte corrélation négative entre la fréquence des redoublements et la pratique de ces examens. Ils contribuent à rendre les établissements responsables des performances scolaires de leurs élèves, y compris des plus faibles.

Par ailleurs, les écoles espagnoles sont parmi les moins autonomes de la zone OCDE. Les établissements scolaires n’ont guère d’influence sur le recrutement des enseignants, dont beaucoup ne sont pas suffisamment qualifiés (selon le rapport, 40 % des cours de lecture et d’écriture sont assurés par des enseignants qui n’ont pas de formation dans ce domaine), et il existe peu d’incitations financières motivantes. Les enseignants sont également mal préparés à la diversité culturelle de la population immigrée qui, selon le dernier recensement, représentait 10 % des élèves de moins de 20 ans.

En mai 2006, le gouvernement a approuvé la Loi organique sur l’éducation (Ley orgánica de educación, LOE), destinée à résoudre bon nombre de ces problèmes ; elle devrait être intégralement appliquée d’ici 2010. Mais d’autres mesures sont nécessaires. Ainsi, généraliser les évaluations externes des établissements serait bienvenu, et il serait bon d’accorder plus d’attention aux compétences clés pour l’attribution des diplômes d’études supérieures, ainsi qu’à l’excellence pour la nomination des chefs d’établissement.

La rigidité du marché du travail, la faible mobilité géographique et l’ampleur des abandons scolaires précoces ne sont pas les seuls points faibles que l’Espagne aura à surmonter. L’Étude en cite plusieurs autres. Mais résoudre ces questions trop souvent négligées serait bénéfique à l’ensemble de l’économie espagnole.

Pour plus d’informations sur l’économie de l’Espagne, contactez l’économiste principal, Andres.Fuentes@oecd.org


Référence

Le livre Études économiques de l’OCDE 2008 : Espagne est disponible sur www.oecd.org/librairie

Voir également le site de l'OCDE consacré à l'Espagne, www.oecd.org/espagne


©L'Observateur de l'OCDE n° 270-271, décembre 2008-janvier 2009




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