Forêts et commerce du carbone

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Chef des Services forestiers, EcoSecurities Global Consulting Services

©Reuters/Hardi Baktuantoro

La déforestation doit-elle faire partie du marché du carbone ? De nombreux experts répondent par l’affirmative. Voici pourquoi.

Alors que l’attention mondiale est focalisée sur le changement climatique, la principale question est de savoir comment réduire efficacement les émissions mondiales de carbone. Il n’y a pas de réponse simple, et c’est pourquoi nous devons reconsidérer sérieusement l’importance des forêts, et en particulier la réduction des émissions dues à la déforestation et la dégradation (REDD), ainsi que les incitations nécessaires pour la mettre en oeuvre.Les responsables politiques débattent activement de cette question depuis 2005, tandis que les ONG environnementales, qui s’efforcent de faire bouger les choses depuis une quinzaine d’années, ont vu leurs espoirs anéantis lorsque les mesures visant à éviter la déforestation ont été exclues du Mécanisme pour un développement propre (MDP, voir L’Observateur de l’OCDE n°264/265) en 2001. Or, les forêts jouent un rôle essentiel dans la lutte contre le réchauffement planétaire : elles peuvent contrer les émissions en absorbant le dioxyde de carbone, alors que la déforestation libère le dioxyde de carbone dans l’atmosphère. Éviter la déforestation permet de marquer des points dans la lutte contre le changement climatique.La communauté internationale doit impérativement s’intéresser enfin sérieusement à un secteur à l’origine de 25 % des émissions annuelles mondiales, mais qui a été laissé en dehors des politiques contre le changement climatique. Ce secteur a même été diabolisé, et accusé de détourner l’attention de la nécessité de réduire la combustion d’énergies fossiles. Cette grave erreur a permis à des milliards de tonnes d’être émises depuis 2001, alors qu’elles auraient pu être évitées. Le changement climatique est une menace d’une telle ampleur qu’aucune option, notamment d’une telle importance, ne devrait être négligée pour le combattre. De plus, la déforestation représente aussi pour l’humanité la perte de nombreux autres biens et services utiles, comme la biodiversité, la conservation des sols et la régulation hydrologique.Le moment est bien choisi car les parties au protocole de Kyoto se préparent au prochain cycle de négociations sur les objectifs de réduction des émissions après 2012. L’intérêt de la REDD est qu’elle peut inciter les pays en développement à davantage participer à la lutte contre le changement climatique. En outre, les objectifs de réduction qui seront normalement adoptés en décembre 2009, seront probablement influencés par la possibilité de recourir aux dispositifs de compensation des émissions de carbone associés à la déforestation évitée, généralement considérés comme rentables. En d’autres termes, l’inscription résolue de la REDD dans un accord post-2012 permettrait aux pays d’être plus à l’aise pour définir des objectifs plus ambitieux.Cet argument devrait suffire à apaiser ceux qui craignent une « inondation » du marché par de grandes quantités de crédits REDD, ce qui risquerait de faire baisser les prix et de compromettre l’efficacité environnementale de cet instrument de marché dans d’autres secteurs. Ces craintes sont injustifiées lorsque l’augmentation potentielle de l’offre de crédits est compensée par une augmentation correspondante de la demande, laquelle doit après tout être déterminée par les objectifs fixés en 2009. De fait, si les pays de l’OCDE veulent maintenir les incitations liées au carbone pour les secteurs non forestiers et inclure la REDD dans le système, ils doivent s’accorder sur des objectifs plus ambitieux de réduction des émissions.De nombreux problèmes doivent être réglés d’ici 2009. Certains sont techniques, comme la détermination de niveaux de référence et la mise en place de mécanismes de suivi, mais en principe les technologies actuelles et les approches déjà élaborées dans le cadre de projets forestiers depuis une dizaine d’années devraient permettre d’en venir à bout. Les lacunes dans les données devraient être comblées rapidement une fois que le système fonctionnera.Une grande question demeure toutefois : comment la REDD fonctionnera-t-elle concrètement ? Les propositions varient de la récompense de pays entiers en fonction de leur performance par rapport à un taux de déforestation de référence, à un système de crédits de type MDP pour des projets spécifiques. L’approche nationale, qui semble avoir la préférence de la plupart des décideurs, répond au souci de capter les éventuelles « fuites » susceptibles d’échapper à un système national de suivi, comme le déplacement des activités d’abattage d’une région à l’autre du pays. Si la plupart des pays tropicaux souscrivent à un accord de REDD, même les « fuites » internationales pourraient être suivies et comptabilisées.De plus, un système de rémunération au niveau des pays inciterait les gouvernements à utiliser certains de leurs puissants instruments réglementaires et fiscaux pour réduire la déforestation. En réalité, cependant, compte tenu des contraintes de la plupart des pays en développement en matière de capacité, de gouvernance et d’efficience, ces instruments risquent de ne pas être assez efficaces pour donner les résultats espérés. C’est là qu’un système de crédits au niveau des projets serait utile. La plupart des activités de conservation sont menées sur le terrain, par les populations locales en collaboration avec les agents de la déforestation. La rémunération directe de leurs activités semblerait plus efficiente car elle garantirait que les incitations profitent réellement à ceux qui luttent contre la déforestation.L’important dans ce contexte est que dans les deux cas (mécanisme national ou au niveau des projets), les crédits ne soient accordés qu’après la mise en œuvre effective des mesures de conservation. Le système d’incitations ne marchera donc que si les bénéficiaires potentiels sont assurés d’obtenir la récompense, laquelle devra être versée pendant la durée nécessaire pour financer de manière pérenne les activités de REDD. Cette confiance est évidemment essentielle pour les investissements de départ et la vente à terme des crédits de carbone, et les activités de conservation seront d’autant plus nombreuses que leur rémunération ne dépendra pas d’un gouvernement, surtout si celui-ci n’est guère solvable, mais directement d’un organisme international visant des projets spécifiques. Cet aspect est essentiel si nous envisageons sérieusement d’encourager le secteur privé, outre les organismes de conservation, à participer pleinement aux activités de REDD.Le pouvoir de financement et de facilitation du secteur privé ne doit pas être sous-estimé. Les banques et les courtiers en carbone ont adhéré au marché du MDP et investi des milliards dans des projets de réduction des émissions. Ils offrent aussi une plateforme d’échange de crédits pour les projets et les acheteurs dont l’activité principale n’est pas le commerce du carbone.Les acheteurs voulant se conformer aux obligations du protocole de Kyoto ne cherchent guère à comprendre les aspects techniques détaillés des projets, et ne peuvent donc évaluer précisément les risques associés à l’achat à terme de crédits. Les intermédiaires du secteur privé, comme la société à laquelle appartient l’auteur de cet article, possèdent ces compétences et peuvent, en regroupant les crédits provenant de nombreux projets, réduire ces risques pour les acheteurs.Le secteur privé joue manifestement un rôle moteur dans l’octroi d’incitations financières à la réduction des émissions de carbone, et sa recherche du profit lui permet de le faire de manière très efficace. Si le système de REDD intégrait un mécanisme d’échange de crédits de type MDP, les financiers et les courtiers pourraient donner à la REDD une ampleur bien supérieure à ce que permettrait, par exemple, l’autre solution.En résumé, chacun des systèmes d’attribution de crédits – au niveau national ou au niveau des projets – présente des avantages et des inconvénients. Rien n’empêche de les combiner afin d’en exploiter les synergies. Un système d’enregistrement serait nécessaire pour éviter la double comptabilisation de la déforestation évitée par les projets et les gouvernements. Les projets pourraient verser aux gouvernements une commission au titre des services de contrôle, de sorte que les gouvernements auraient davantage intérêt à autoriser la vente de crédits par d’autres qu’eux-mêmes. Un tel système hybride combinerait le meilleur des deux systèmes et maximiserait les réductions indispensables de la déforestation tropicale.Références ©L’Observateur de l’OCDE n° 267, mai-juin 2008


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