Le savoir en libre accès

©David Rooney

Les ressources éducatives libres se développent sur Internet, et de nombreux cours et documents sont maintenant disponibles gratuitement. Mais le savoir peut-il vraiment être dispensé gratuitement ? Cette question soulève plusieurs interrogations.

«L’enseignement sur Internet va prendre une telle place qu’en comparaison, le courrier électronique deviendra quantité négligeable », écrivait dans un article du New York Times de 1999 John Chambers, le dirigeant de Cisco. Mais même le patron d’une société de technologies pour Internet n’imaginait peutêtre pas à quel point l’accès à la formation en ligne allait s’étendre.

Internet signifie depuis toujours un accès à l’information, et aujourd’hui les établissements d’enseignement utilisent le Web pour dispenser des formations et recruter davantage d’étudiants. De plus en plus d’établissements et d’individus diffusent des ressources éducatives numériques sur Internet, librement et gratuitement. Quiconque dispose d’un accès Internet peut télécharger des documents pédagogiques provenant de nombreuses universités à travers le monde : ce sont les ressources éducatives en libre accès (REL).

Les REL constitueraient-elles une nouvelle forme de bien commun mondial destiné à transformer les modes d’enseignement ? Dans un nouveau rapport intitulé Giving Knowledge for Free, le Centre de l’OCDE pour la recherche et l’innovation dans l’enseignement (CERI) suggère qu’il s’agit d’une forte éventualité, et il envisage diverses conséquences.

Giving Knowledge for Free** définit les ressources éducatives en libre accès comme des « documents numériques proposés gratuitement et en libre accès aux professionnels de l’éducation, élèves, étudiants et autodidactes qui peuvent les utiliser et les réutiliser pour enseigner, apprendre et faire des recherches ». Les contenus d’enseignement sont mis en ligne, accompagnés de métabalises pour faciliter la recherche. Il peut s’agir de formations intégrales ou abrégées, soit des modules de formation appelés objets pédagogiques. Ces contenus peuvent comprendre des sites Internet, des fichiers de texte, des images, du son ou des vidéos. Certains sont diffusés uniquement pour une formation spécifique, d’autres sont accessibles en vue d’être adaptés et réutilisés dans d’autres formations.

Les avantages des REL sont multiples. En premier lieu, elles peuvent élargir l’accès à la formation pour tous, et surtout pour les étudiants atypiques (personnes âgées, par exemple, ou issues de milieux défavorisés) et donc développer la scolarisation dans l’enseignement supérieur. Elles peuvent offrir un moyen efficace de favoriser la formation tout au long de la vie et de remédier au clivage entre les acquis non formels, informels et formels. Elles peuvent de plus être un atout pour développer l’enseignement dans les pays en développement. En bref, elles offrent une approche radicalement nouvelle du partage des connaissances, à une époque où l’utilisation efficace du savoir est considérée comme la clé de la réussite économique, pour les individus comme pour les entreprises et les pays.

Les REL se développent rapidement. D’après nos recherches, plus de 3 000 logiciels pédagogiques libres sont proposés par plus de 300 universités à travers le monde. Des universités de premier plan, telles que le Massachusetts Institute of Technology (MIT) ou un groupement d’universités japonaises de premier rang, ont mis la totalité de leurs documents pédagogiques en ligne, sans pour l’instant faire payer leur accès (voir http://ocw.mit.edu/index.htm). Sur des sites de REL comme MERLOT (Multimedia Educational Resource for Learning and Online Teaching), Connexions et OpenLearn, des centaines de milliers de documents pédagogiques représentant des milliers d’heures de formation sont disponibles gratuitement. Ces sites permettent d’exploiter les nouvelles capacités du haut débit, des technologies perfectionnées pour créer et distribuer les contenus, et une plus grande interactivité.

Les REL influent sur la manière dont les formations sont dispensées et évaluées. Les enseignants, étudiants ou autres acteurs peuvent comparer leurs cursus. Les REL vont probablement accélérer les changements dans la relation traditionnelle entre enseignement et apprentissage. Par exemple, le rôle de l’enseignant ne sera plus tant de fournir des listes de lecture à ses étudiants que de les aider à naviguer parmi les REL et à choisir des lectures dans les formations en ligne.

Grâce à la technologie, il est possible de multiplier et de diffuser des contenus à un coût apparemment faible ou nul. Ayant exploité la majeure partie de l’offre initiale « gratuite » de documents, les REL se trouvent à présent confrontées aux règles et redevances découlant des droits de propriété intellectuels classiques. Mais de nombreuses restrictions légales sur la réutilisation de documents protégés par copyright ont été élaborées pour la publication sur support papier et semblent mal adaptées aux besoins des REL. Ces dispositions paraissent protéger les maisons d’édition et les auteurs dans certains pays, mais elles peuvent entraver le progrès et contrarier la recherche dans le contexte actuel de cyberformation. Quelles sont les solutions ?

L’une des approches que les universitaires à travers le monde commencent à utiliser est celle de la licence générique, qui accorde à l’avance une autorisation générale d’utiliser un document. La licence de ce type la plus connue est probablement Creative Commons, grâce à laquelle les auteurs, chercheurs, artistes et enseignants peuvent protéger leurs travaux par des droits d’auteur souples, autorisant la réutilisation, la citation, l’utilisation à des fins commerciales etc. (voir www.creativecommons.org). Ces droits sont faciles à comprendre et, en plus d’augmenter la visibilité et l’utilisation des travaux, auraient en outre entraîné dans certains cas un accroissement des ventes de revues et ouvrages imprimés. Autrement dit, loin de tuer la poule aux oeufs d’or, ces licences novatrices peuvent laisser présager de nouveaux modèles d’entreprise pour les auteurs, les diffuseurs et les enseignants. Il n’est pas étonnant qu’une centaine de millions de licences de ce type aient été émises en moins de cinq ans.

Les REL offrent des perspectives enthousiasmantes. Mais cette évolution comporte trois importants défis pour l’avenir. La première concerne le contrôle de la qualité : qui garantira la pertinence et l’exactitude des documents ? La deuxième vise les droits de propriété intellectuelle : les législations en vigueur peuvent-elles suivre le développement des REL ? Enfin, les innovations sur lesquelles sont fondées les ressources éducatives libres peuvent-elles être développées sans le soutien de fondations caritatives ou les deniers publics ?

Sur la base de ces interrogations, nous soulignons quatre types d’action :

1. Les dirigeants d’universités doivent se demander s’il est sage de ne rien faire. Les établissements d’enseignement supérieur devraient élaborer une stratégie en matière de technologie de l’information pour couvrir les possibilités et les risques liés à l’émergence des REL.

2. Les pays doivent déterminer comment les REL peuvent servir à étayer la formation continue, car elles peuvent de toute évidence largement contribuer à diversifier l’offre de ressources pédagogiques, et donc à individualiser les modes de formation.

3. Les régimes de droits d’auteur existants devraient être revus pour permettre un plus grand partage du savoir tout en réglant les questions de coûts de production, de paternité, etc. Cela suppose au moins de définir une politique neutre établissant un équilibre entre les intérêts commerciaux ou financiers, et ceux des REL. Lorsque cela est possible, il faudrait privilégier des normes ouvertes acceptables et recourir à des licences de logiciels libres.

4. Les problèmes techniques doivent être résolus, et il faudrait viser la compatibilité, assortie d’une certaine harmonisation des normes techniques entre les différents utilisateurs et pays.

Les ressources éducatives en libre accès possèdent sans aucun doute un grand potentiel. Leur développement soutenu nécessitera des politiques gouvernementales solides et novatrices que le CERI contribuera à favoriser par ses travaux sur les ressources pédagogiques numériques.

*Jan Hylén, ancien analyste au Centre de l’OCDE pour la recherche et l’innovation dans l’enseignement, travaille maintenant chez Metamatrix, cabinet de conseil basé à Stockholm. Tom Schuller est le directeur du CERI.

**Les auteurs tiennent à remercier la Fondation Hewlett qui a contribué au financement de l’étude. La Fondation Hewlett est un grand défenseur des REL à travers le monde. À l’instar du philanthrope écossais Andrew Carnegie qui oeuvra au 19ème siècle pour la création des bibliothèques publiques, la Fondation Hewlett a pour ambition d’aider à combler le « fossé numérique » entre les pays riches et les pays pauvres.

Références

OCDE (2007), Giving Knowledge for Free : The emergence of Open Educational Resources, disponible gratuitement sur le site Internet du CERI: www.oecd.org/cer. Friedman, Thomas L. (1999), « Foreign Affairs : Next, It’s E-education », New York Times, 17 novembre.

©L’Observateur de l’OCDE n°263, octobre 2007



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