Innovation chinoise

La Chine peut raviver sa grande inventivité d’antan, à condition peut-être de faire certaines réformes.

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Le grand sinologue du XXè siècle, Joseph Needham, a un jour dressé la liste de 24 innovations techniques ramenées de Chine en Occident. Y figuraient la poudre à canon et la brouette, l’imprimerie et la fonte, le compas magnétique et le pont suspendu.
En 1600, le flambeau de l’innovation était passé à l’Ouest. Reviendrait-il aujourd’hui sur ses pas ? En 2003, la Chine devenait la troisième nation à envoyer un homme dans l’espace et elle a été très active dans le lancement de satellites depuis. Des sociétés chinoises de télécommunications, comme Huawei et ZTE, concurrencent désormais directement Ericsson et Nokia.Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que la Chine soit l’un des plus importants investisseurs mondiaux dans la recherche-développement. Ses dépenses de R-D ont ainsi augmenté de 19 % par an depuis 1995, pour atteindre 30 milliards de dollars en 2005 et amener la Chine au sixième rang mondial – au taux de change courant, car en parité de pouvoir d’achat, la Chine se classerait en fait troisième !Cependant, selon un nouveau rapport sur l’innovation en Chine, ce progrès peut à certains égards être trompeur : les dépenses de R-D sont toujours faibles en proportion du PIB par habitant, bien en dessous de la moyenne OCDE. De la même manière, la Chine est deuxième, derrière les États-Unis, pour le nombre de chercheurs, mais leur proportion est faible comparée à la taille du pays, et nettement inférieure à celle observée dans les pays de l’OCDE. Les chercheurs chinois ont certes été à l’origine de 6,5 % des articles publiés dans les revues scientifiques en 2004, contre seulement 2 % dix ans auparavant, et ils se classent par exemple au deuxième rang après leurs confrères américains pour les publications en nanotechnologie, mais le système d’innovation chinois n’est toujours pas à la hauteur de son potentiel.De manière plus profonde, la Chine a encore une importante marge à combler pour passer du statut de chef de file en R-D à celui de moteur d’une société moderne et véritablement innovante.

Les raisons en sont simples. Grâce à sa remarquable renaissance économique, la Chine s’est hissée au rang de quatrième économie mondiale, mais elle ne pourra garder le rythme sans déstabiliser la « société harmonieuse » promulguée par ses dirigeants. On constate déjà une pression sur les ressources naturelles, un exode rural massif et de profondes inégalités entre les provinces et entre populations urbaines et rurales. Ces évolutions poussent les autorités chinoises à miser sur l’innovation, à la fois pour trouver des solutions aux problèmes engendrés par un progrès économique rapide et pour remonter dans la chaîne de valeur, vers un modèle de croissance plus durable. La Chine a plus que jamais besoin d’innovation.En résumé, la recherche est à la base de l’innovation et les autorités doivent trouver un meilleur équilibre entre cette réalité et leur politique privilégiant une production de haute technologie, à forte intensité d’investissement. Entre le début des années 90 et 2005, la part de la Chine dans les exportations totales de haute technologie est passée de 5 % à 30 %, principalement dans les secteurs des appareils de radio, de télévision et de communications, et des machines de bureau. Il s’agit principalement d’activités à faible valeur ajoutée, pour la plupart sous-traitées par des entreprises de l’OCDE. La diffusion des compétences techniques et administratives dans les entreprises locales n’est pas suffisamment large ou profonde, en partie parce qu’il manque à la Chine le système d’innovation nécessaire.Certes les transferts de savoir et de technologie ne sont pas négligeables, d’où l’insistance actuelle des Chinois sur la mise en commun des connaissances dans le cadre des gros contrats d’investissements étrangers, par exemple dans l’aéronautique et l’énergie. Mais la Chine ne pourra véritablement concrétiser ce potentiel qu’en améliorant les conditions systémiques sous-jacentes et en reconstruisant son infrastructure innovante. Ceci nécessitera une stratégie patiente et cohérente à long terme.

La lourdeur du dispositif d’innovation chinois a en partie une origine historique : le système de R-D s’est développé à partir d’une conception de type soviétique fondée sur une mission, ce qui a ralenti la transition vers un système davantage axé sur le marché. La géographie joue également : de nombreux îlots d’excellence mènent leurs activités de manière indépendante, sans former un ensemble unifié. La carte révèle également que les centres d’innovation les plus dynamiques sont situés le long de la côte Est, alors que les installations de R-D dans les provinces de l’Ouest et du centre du pays sont rares. Là encore intervient le facteur historique : bon nombre de ces sites ont été choisis pendant la guerre froide, leur éloignement par rapport aux pôles économiques importants étant censé les protéger.Aujourd’hui, ces sites témoignent d’une croissance économique inégale. Dans les provinces intérieures de Yunnan et de Guizhou, où le PIB par habitant est nettement inférieur à la moyenne, les dépenses de R-D ne représentent respectivement que 0,7 % et 0,5 % du total national, tandis qu’à Beijing, où le PIB par habitant dépasse 2 500 dollars US, leur part est supérieure à 16 %. Un rééquilibrage serait bénéfique pour l’innovation, mais aussi, comme le soulignent les autorités, pour la cohésion sociale.Il faut ensuite remédier aux inefficacités à l’intérieur même des centres de R-D, notamment dans les entreprises publiques traditionnelles. Au lieu de les gérer par le haut de manière bureaucratique, les autorités seraient avisées de laisser plus d’initiative à des acteurs fonctionnant selon les lois du marché. Dans un système moderne d’innovation, les pouvoirs publics peuvent toujours influer sur la recherche en devenant un important client de R-D, comme c’est le cas aux États-Unis, mais ils doivent aussi mettre en place l’infrastructure nécessaire. En premier lieu, il faudrait relier les îlots d’innovation, et ouvrir des milliers de parcs scientifiques et technologiques en promouvant des réseaux de partage des ressources humaines et matérielles. Une meilleure coordination nationale et régionale, assurée par des lignes directrices ou la création d’une agence indépendante, pourrait permettre d’éviter un double emploi coûteux. Les autorités pourraient s’inspirer des « pôles de compétence » définis par l’OCDE pour assurer la coordination à long terme entre les organismes de recherche publics, les entreprises et les universités.Le rôle des universités mérite aussi l’attention. Celles-ci représentent un dixième des entreprises scientifiques et technologiques, et sont à l’origine d’un brevet sur cinq. Mais depuis 2000, les effectifs d’étudiants en science et ingénierie baissent. La population vieillit et, si aucune mesure n’est prise, la diminution du nombre de diplômés scientifiques pourrait affaiblir la position de la Chine dans le domaine de la R-D.

Les soutiens institutionnels de la R-D – banques, cadres juridiques, interfaces industrie/universités – doivent aussi être modernisés pour répondre à un environnement d’innovation évolutif et fondé sur le marché. Il s’agit d’inciter davantage de PME à investir dans l’innovation, de favoriser l’amélioration de la gouvernance d’entreprise pour que les responsables, et non les dirigeants politiques, pilotent leurs propres recherches, et d’offrir aux entrepreneurs scientifiques un environnement sûr.La protection des droits de propriété intellectuelle est ici le maillon faible. Signataire de l’ADPIC (Accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce), la Chine respecte la réglementation internationale, mais les infractions continuent de miner le système. La difficulté réside dans l’application de la réglementation. Cette situation décourage les investisseurs, chinois comme étrangers. Pire encore, les violations de DPI posent des risques pour la santé et la sécurité des consommateurs et portent atteinte à la réputation des entreprises chinoises. Le gouvernement ainsi que l’Office chinois des brevets durcissent leur position, mais l’assainissement du système demandera du temps et des efforts.Aux yeux de nombreux historiens et scientifiques, l’éclat de la civilisation chinoise tient à « l’autre manière » qu’ont les Chinois de faire de la science. Selon Joseph Needham, les innovateurs chinois n’ont simplement pas traduit leur savoir en langage mathématique, ce qui les a écartés du dialogue scientifique. Que cela soit le cas ou non, l’économie mondiale a changé et la Chine aussi. En fin de compte, les Chinois sont engagés dans une démarche de renforcement de leur capacité d’innovation, à la fois en expérimentant leur propre stratégie et en s’inspirant des pays avancés de l’OCDE. Si la Chine parvient également à corriger ses défauts systémiques sous-jacents, elle pourrait bientôt être en mesure de s’imposer au coeur du débat scientifique, mais aussi de faire reculer les limites de la connaissance. RJC/LTRéférences         OCDE (à paraître), Reviews of Innovation Policy: China, Paris.       Voir le rapport de synthèse sur www.oecd.org/sti/innovation/reviews/china ou contacter les principaux auteurs du rapport : Jean.Guinet@oecd.org, Gernot.Hutschenreiter@oecd.org et Gang.Zhang@oecd.org.          ©L’Observateur de l’OCDE n°263, octobre 2007


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