Capital humain

Une révolution ?
Direction des Relations extérieures et de la communication de l’OCDE

David Rooney

Si nous voulons construire des économies compétitives, nous avons besoin d’une révolution du capital humain. Une nouvelle publication de l’OCDE explore cette question ainsi que le côté humain de l’homme économique. Son auteur nous fait part de quelques réflexions personnelles sur la nécessité de comprendre la constitution du capital humain et le rôle joué par l’enseignement.

Nos valeurs et nos croyances nous empêchent de considérer les êtres humains comme des biens d’équipement, sauf dans le cas de l’esclavage, que nous abhorrons » écrivait l’économiste américain Theodore Schultz en 1961, dans son analyse pionnière du rôle du capital humain dans la croissance économique.Schultz ne partageait pas cette inhibition. Dans le même article, il rejetait l’idée qu’il y ait quoi que ce soit d’humiliant dans la volonté d’investir délibérément sur soi-même – à travers l’éducation et la formation, par exemple – afin de se constituer un « capital » rapportant des rendements à long terme. « En investissant sur eux-mêmes, les individus élargissent l’éventail de leurs possibilités », écrit-il. « C’est un des moyens par lesquels les hommes libres peuvent améliorer leur bien-être. »Schultz, et de nombreux économistes après lui, ont contribué à remodeler nos comportements sociaux et politiques. Aujourd’hui, il est difficile d’imaginer un dirigeant s’opposer à l’investissement dans le capital humain. D’après le Premier ministre britannique Tony Blair, « Dans l’économie du XXIème siècle, le savoir et le capital humain représentent l’avenir ». À l’autre bout du monde, M. Kevin Rudd, chef de l’opposition en Australie, estime qu’« il est temps d’entreprendre une troisième vague de réforme économique : une révolution du capital humain, une révolution de l’enseignement, une révolution des compétences ».Le problème des révolutions, c’est qu’elles se déroulent rarement comme prévu. Des erreurs sont commises puis se multiplient, en déchaînant des forces que personne n’aurait pu soupçonner. La révolution du capital humain comporte de nombreuses possibilités d’erreur, à commencer par la question de sa définition : qu’est-ce exactement que la « révolution du capital humain » ? En réalité, les sans-culottes modernes parlent principalement d’un bouleversement de l’éducation.Pourquoi les révolutions du capital humain et de l’éducation sont-elles ainsi confondues ? En premier lieu, l’enseignement représente un facteur important de la construction du capital humain, même si ce n’est pas le seul. Le contexte social compte également : être né dans une famille aisée accroît généralement le niveau du capital humain, grâce à des résultats scolaires meilleurs et à une meilleure santé. Mais le type de transformation sociale qui pourrait aplanir ces différences serait inacceptable dans la plupart des pays. Malheureusement, des changements beaucoup plus modestes qui pourraient atténuer l’influence du milieu social sur la constitution du capital humain, comme des investissements publics dans les systèmes de garde d’enfants et d’éducation préscolaire, en particulier pour les enfants issus de l’immigration et de milieux défavorisés, semblent également difficiles.Ainsi, lorsque les pouvoirs publics tentent de développer le capital humain de leur pays, ils considèrent que le système éducatif – de la scolarité obligatoire jusqu’à l’enseignement supérieur – offre les moyens d’action les plus larges et les plus visibles. Le choix de ces moyens doit être étudié de très près : de mauvaises décisions auront des conséquences sur la population, principalement sur les enfants et les adolescents, qui représentent l’avenir de nos sociétés. (Paradoxalement, ce sont précisément les jeunes qui ont le moins voix au chapitre dans ces décisions).La volonté de stimuler la croissance ne doit pas être l’unique motivation : l’éducation et le capital humain représentent des questions trop complexes, tant individuellement que dans leurs interactions, pour être des vecteurs au service d’un objectif unique. Ce point a été bien pris en compte dans l’indice du capital humain élaboré par Peer Ederer pour le Conseil de Lisbonne, un groupe de réflexion installé à Bruxelles qui étudie les défis auxquels l’Europe est confrontée. Cet indice inclut naturellement l’enseignement scolaire, mais il s’efforce également de prendre en compte des aspects tels que le rôle parental et celui de la formation professionnelle, qui sont ignorés dans les mesures classiques du capital humain, telles que le nombre d’années de scolarité des adultes.De même, si l’enseignement est important pour développer le capital humain, il a également une fonction bien plus large de diffusion des valeurs de la société. Si nous nous limitons à la logique selon laquelle « plus de formation égale plus de capital humain égale plus de croissance », nous risquons de perdre de vue cette perspective globale. Nous risquons également de créer des systèmes éducatifs si étroitement configurés pour répondre aux besoins de certains secteurs que nous aurons de moins en moins d’espace pour les élèves qui sortent de l’ordinaire.Aussi, avant de démarrer la révolution du capital humain, et notamment avant de nous jeter dans la bataille de l’éducation, nous devons nous arrêter et réfléchir. La précipitation, en particulier dans le domaine de l’éducation, peut être dangereuse.Prenons par exemple la révolution des mathématiques modernes, qui s’est propagée dans les pays de l’OCDE dans les années 1960 et 70 en réaction aux compétences techniques apparemment phénoménales de l’Union soviétique, symbolisées par le lancement de Spoutnik en 1957. Inquiets du succès de leur ennemi de la guerre froide, les occidentaux ont cherché à élever les niveaux de compétence en sciences et en mathématiques par une série de réformes des programmes scolaires et des méthodes pédagogiques. L’OCDE a contribué à la formulation de ces changements.Dans ce cadre, la méthode des mathématiques modernes encourageait les élèves – dont l’auteur – à concevoir des structures et des processus mathématiques plutôt que de simplement tenter de résoudre des problèmes. Autrement dit, comme le satiriste américain Tom Lehrer le chantait – non sans justesse – « l’important, c’est de comprendre ce que vous faites plutôt que de trouver la bonne réponse ». Le problème, c’est que très peu de gens savaient ce qu’ils faisaient. Les parents, et sans doute de nombreux enseignants, étaient déconcertés par ces nouveaux concepts, tandis que les établissements du secondaire ne tenaient pas toujours compte du fait que les élèves sortant du primaire avaient été exposés à nouvelle façon de penser les mathématiques. Ainsi, de nombreuses personnes de ma génération peuvent aujourd’hui encore parler avec autorité de la théorie des ensembles, mais nous pourrions être bien en peine de multiplier un nombre à deux chiffres par un autre.Sommes-nous aujourd’hui mieux préparés pour éviter les erreurs de l’ère des mathématiques modernes ? Tout d’abord, nous avons accès à beaucoup plus de données statistiques de qualité, par exemple celles du programme PISA de l’OCDE, pour nous aider à déterminer ce qui fonctionne ou pas. Malheureusement, les décideurs ne prennent pas toujours le temps d’aller au delà des chiffres pour étudier les contextes sociaux, économiques et éducatifs à l’origine des résultats de PISA.Étudions par exemple la Finlande. Les jeunes Finlandais arrivent régulièrement en tête des enquêtes mondiales sur les compétences des élèves, et même les élèves plus faibles ou issus de milieux défavorisés ont de bons résultats par rapport aux autres pays. La Finlande est donc devenue l’exemple à suivre en matière de système scolaire. Pourtant, on oublie parfois que les résultats de la Finlande sont pratiquement égalés par d’autres systèmes scolaires très différents, comme celui de Hong Kong (Chine).En Finlande, les enseignants ont un diplôme de maîtrise ; à Hong Kong, seule la moitié environ des enseignants du primaire est diplômée. En Finlande, les cours particuliers sont rares ; à Hong Kong, les sourires des enseignants vedettes des instituts de soutien scolaire s’étalent sur les panneaux publicitaires. En Finlande, les élèves sont peu nombreux par classe et les enseignants élaborent librement leurs programmes ; à Hong Kong, les effectifs sont importants et les enseignants suivent les instructions des chefs d’établissement, des inspecteurs et du ministère de l’Éducation. Aucune de ces différences majeures ne transparaît néanmoins dans les performances globales des élèves de ces deux pays.Le contexte est crucial à d’autres titres. Si les pays peuvent s’échanger des idées, les systèmes éducatifs ne sont pas simplement le fruit des recherches les plus récentes, ils reflètent les cultures profondément enracinées de sociétés très différentes. Par exemple on privilégie l’égalitarisme social en Finlande, et les élèves ne sont pas répartis selon leur niveau, alors que c’est le cas à Hong Kong, où l’influence des traditions du confucianisme hiérarchique est présente. Sans vouloir trop simplifier, il n’est pas difficile de penser que tout ceci est lié.Si les liens entre sociétés, cultures et éducation sont complexes, c’est également vrai pour le rapport entre l’éducation et la constitution du capital humain. Prenons l’exemple des promesses électorales : proposer de doubler le nombre des places à l’université fera certainement gagner des voix. Mais si les nouveaux diplômés sont exclus du marché du travail ou s’ils ne peuvent créer leurs propres entreprises, cela n’aura en rien stimulé la croissance économique. Sans politiques économiques et sociales appropriées, ces brillants jeunes gens contribueront effectivement à la croissance, mais dans les pays où ils auront émigré.De la même façon, nous devons nous assurer que tout le monde – et pas uniquement ceux qui travaillent dans une partie de l’économie à haut niveau de capital humain et de valeur ajoutée – ait une chance de développer son capital humain. C’est particulièrement vrai pour ceux qui ont cessé de se construire un capital humain économiquement utile pendant leur adolescence. Dans nos nouvelles économies du savoir, de plus en plus de gens risquent d’être maintenus en marge de la vie économique et sociale parce qu’ils n’auront pas été suffisamment éduqués et formés et n’auront donc pas la capacité et la confiance nécessaires pour s’adapter à de nouvelles réalités. À moins que nous ne trouvions des moyens de développer les capacités de tous les citoyens, nos sociétés pourraient avoir à affronter plus qu’une simple révolution du capital humain. Références
  • Ederer, Peer (2006), « Innovation at work: The European Human Capital Index », disponible sur www.lisboncouncil.net.
  • Forestier, Katherine (2005), « Can East Meet West? », The Times Educational Supplement, juillet.
  • Keeley, Brian (2007), Le capital humain, OCDE, Paris.
  • Schultz, Theodore W. (1961), « Investment in Human Capital », The American Economic Review, mars.
  • Wolf, Alison (2004), « Education and Economic Performance: Simplistic Theories and their Policy Consequences », Oxford Review of Economic Policy, vol. 20, n° 2.
 ©L’Observateur de l’OCDE No. 261, Mai 2007


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