Résister au protectionnisme

Il semble y avoir une forte réaction au sein d’importants gouvernements de l’OCDE contre la liberté des échanges et de l’investissement. Les entreprises sont inquiètes.
Secrétaire général du Comité consultatif économique et industriel auprès de l’OCDE (BIAC)
Une nouvelle tendance dangereuse se profile dans de nombreux pays industrialisés. Des poussées de fièvre antimondialisation, qui seraient justifiées par des considérations de sécurité nationale et la prétendue nécessité de protéger des secteurs « stratégiques », ont débouché sur une résurgence du protectionnisme. Même dans des pays qui ont longtemps encouragé la mondialisation des marchés, et en ont bénéficié, des barrières cachant des motivations politiques sont érigées. Ce mauvais vent a temporairement ralenti le progrès économique.
Nous avons tous assisté à une débâcle commerciale lorsque les gouvernements ont joué à « donnant-donnant » lors des négociations de l’OMC sur le programme de Doha pour le développement, sans se soucier des conséquences sur le développement mondial. Cet échec pour conclure un accord sur l’agriculture et les produits industriels avant la date limite du 30 avril n’était que le dernier chapitre d’une longue série d’occasions manquées de s’engager à livrer au monde les bienfaits du libre-échange. Les dirigeants politiques doivent arrêter la surenchère, et donner aux négociateurs le feu vert dont ils ont besoin pour faire de vraies avancées.Pourtant, les récentes évolutions dans le domaine de l’investissement semblent suggérer que le soutien des gouvernements à la libéralisation du commerce décline, et des dirigeants des pays de l’OCDE tentent de freiner certains investissements transnationaux. Ceci est inquiétant. Des gouvernements sont récemment intervenus dans des opérations impliquant des entreprises « nationales » et « étrangères », sans se préoccuper de leur légitimité.Au début de l’année, les Français ont accéléré la fusion d’entreprises énergétiques nationales pour contrer l’offre d’achat d’une entreprise étrangère. Dans le sillage de l’OPA impliquant Arcelor, le Luxembourg a flirté avec l’idée d’une législation anti-fusion. Plusieurs pays européens sont intervenus pour empêcher des fusions dans leur secteur bancaire. En Asie, la dynamique Corée a récemment résisté à l’OPA lancée par une société américaine sur une entreprise de tabac. Les législateurs américains, dans une affaire qui a fait grand bruit, on montré également qu’ils n’étaient pas des anges en s’opposant avec vigueur à un projet de prise de contrôle de certains ports par une société étrangère.Personne ne saura jamais le nombre de projets de rachat d’entreprises qui ont avorté car les investisseurs potentiels anticipaient les réflexes protectionnistes des autorités publiques. Mais il ne faut pas confondre protectionnisme et patriotisme. Les dirigeants politiques peuvent recourir au protectionnisme pour accroître leur popularité à court terme. Mais en réalité, ce genre de réponses cause des dommages aux industries et aux économies qu’ils prétendent protéger. Comment ? En premier lieu, la protection prive les entreprises concernées d’apports de capitaux. Une gestion plus efficace, la restructuration des stratégies d’entreprises, l’ouverture de nouveaux marchés : tout cela est sacrifié. Le protectionnisme n’est pas seulement synonyme d’opportunités ratées, il fait aussi perdurer des gestions médiocres et le sous-emploi des travailleurs. C’est pourquoi il appauvrit les pays.En revanche, il existe de nombreux exemples de secteurs et d’économies qui ont profité de rachats ou de fusions. Votre employeur, votre ligne aérienne ou votre banque en résultent peut-être. Et l’activité dans les fusionsacquisitions ne décroît pas : de janvier à mars, la valeur totale de celles-ci était d’environ 10 milliards de dollars US par jour. C’est le niveau le plus haut depuis le boom de l’Internet en 2000. À travers de bonnes pratiques, les gouvernements ont contribué à de tels succès. Ils devraient continuer à accueillir les acheteurs étrangers, au lieu d’essayer de les faire fuir.Cela ne signifie pas que les fusions soient toujours la meilleure solution. Elles peuvent être fructueuses ou non, mais c’est aux entreprises d’en décider. Lorsqu’une fusion s’avère mauvaise, les marchés obligent les entreprises à apporter des changements qui se font alors plus vite, et à des coûts bien moindres que lorsqu’il s’agit de corriger une maladroite décision gouvernementale.Bien sûr, les gouvernements ont le devoir de s’assurer que les intérêts stratégiques et la sécurité du pays sont préservés. Mais on abuse trop souvent de cet argument. Dans les ports, par exemple, l’intérêt national peut-être servi par une gouvernance et une surveillance appropriées, peu importe qui dirige l’entreprise. En ce qui concerne l’acier, on voit mal comment le fait d’empêcher une fusion transnationale promettant une meilleure production, dans ce secteur sinistré, peut servir l’intérêt national.En définitive, la plupart des gouvernements de l’OCDE savent bien que le protectionnisme ne stoppera pas l’activité générale des fusions transnationales. D’ailleurs, grâce aux règles internationales adoptées dans le cadre de l’OCDE, de l’OMC et des accords régionaux, les gouvernements ne disposent plus que d’une marge de manoeuvre limitée pour s’opposer effectivement à ces opérations. Les gouvernements eux-mêmes voulaient qu’il en soit ainsi ! Après tout, ils ont mis en place ces organisations pour éliminer les obstacles à la croissance et au développement, et non pour introduire des barrières. Cependant, les forces qui poussent à la mondialisation restent vives. Les entreprises ont diminué leurs coûts, réduit leur endettement, restructuré leurs bilans et augmenté leurs bénéfices. Les ressources financières abondent, l’endettement peut être financé à bas prix et la plupart des économistes, dont ceux de l’OCDE, sont plutôt optimistes à propos de l’économie mondiale, malgré quelques risques de baisse. Dans ce contexte, les entreprises continueront à se restructurer, à rechercher des économies d’échelle et à augmenter leurs parts des marchés mondiaux grâce à des fusions transnationales.Les responsables politiques disposés au protectionnisme ne pourront pas enrayer ce processus, mais leur ingérence peut le rendre plus coûteux, et instaurer un climat d’incertitude qui contraint les entreprises à rechercher des alternatives moins favorables. Ceci ne fait que rendre la vie des secteurs, entreprises, et employés concernés plus difficile. Les responsables politiques devraient mettre en place un environnement favorable à la croissance et développer un cadre juridique et réglementaire permettant aux entreprises et aux économies de s’adapter sans heurts à la mondialisation. De récentes actions gouvernementales montrent clairement que les pays ont encore beaucoup à faire avant que cette leçon ne soit bien comprise.L’OCDE est la mieux placée pour changer cette situation. Elle a oeuvré plus qu’aucune autre organisation internationale pour promouvoir l’investissement étranger au cours des quatre dernières décennies. Ses membres, qui hébergent la grande majorité des investisseurs mondiaux, ont tous souscrit des engagements contraignants au titre du Code de l’OCDE sur la libéralisation des mouvements de capitaux et de la Déclaration de l’OCDE sur l’investissement international et les entreprises multinationales en vue de promouvoir l’investissement international bien longtemps avant que l’OMC ne démarre des négociations sur l’investissement dans le cadre du GATS. De plus, les Principes directeurs de l’OCDE à l’intention des entreprises multinationales ont exercé une influence positive en contribuant à responsabiliser les multinationales et à renforcer ainsi les avantages de l’investissement direct étranger. Actuellement, le Cadre de politiques pour l’investissement poursuit ce travail.Mais l’OCDE doit avertir les gouvernements de manière plus énergique sur les dangers de l’installation de barrières inutiles au commerce ou à l’investissement. Il faut faire plus pour défendre les avantages de la mondialisation, et mettre les cyniques et les dirigeants protectionnistes au pied du mur. Nous ne disons pas que la mondialisation est parfaite, ou que les investisseurs ont toutes les réponses aux problèmes du monde. Mais le choix de davantage de protection, moins d’échanges, d’investissement, de création de richesses et d’emplois serait désastreuse pour tous, riches comme pauvres.©L’Observateur de l’OCDE, n°255, mai 2006


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