Tracer l’avenir numérique

©David Rooney

Tous les réseaux numériques ont mené à Rome en janvier dernier, alors que des centaines de représentants de gouvernements, d’experts et d’entreprises se sont rendus dans la capitale italienne pour une conférence sur l’avenir de l’économie numérique. Conjointement organisée par l’OCDE et le gouvernement italien, la rencontre a marqué un tournant dans le débat sur les contenus numériques, mettant au premier plan des préoccupations depuis longtemps latentes.

Les discussions ont souligné deux approches concurrentes concernant la création et la distribution de contenu numérique à l’ère d’Internet. La première, soutenue par les fournisseurs de contenu classique comme les industries musicale et cinématographique, ainsi que par le gouvernement américain, insiste sur la nécessité pour les technologies de gestion des droits numériques (Digital Rights Management ou DRM) de « verrouiller » les contenus. Ils soutiennent que la DRM leur permet de poser des limites spécifiques à l’utilisation des contenus, facilitant ainsi les modèles commerciaux comme le téléchargement individuel ou les services d’abonnement global.Les partisans de la DRM ont assuré aux délégués que leurs modèles recevaient un accueil favorable sur le marché, tandis que les propriétaires de contenus se disaient prêts à autoriser leur diffusion sur des plateformes multiples comme Internet et les lecteurs portables.Alors que cette approche était attendue, les délégués ont été davantage surpris par l’approche alternative qui mettait l’accent sur les contenus produits par les utilisateurs, ou contenus « amateurs ». La conférence a accueilli de nombreux exposés sur la façon dont l’association de technologies faciles à manipuler et de l’accès généralisé à Internet avait fait naître une créativité nouvelle.Il y eut notamment des débats sur Creative Commons, une organisation à but non lucratif dont le système de distribution alternatif a permis à des individus de rendre plus de 60 millions de travaux accessibles aux internautes ; sur Flickr, le site canadien de partage de photos qui accueille plusieurs millions de photos numériques ; et sur le système « Creative Archive » de la BBC, qui permet aux Britanniques de réutiliser les contenus originaux de cette chaîne de télévision publique.La popularité des blogs a également été l’objet de beaucoup d’attention. Jason Sifry, le fondateur et PDG de Technorati, un moteur de recherche répertoriant les blogs, a rapporté que sa société référençait actuellement plus de 27 millions de blogs, et que 75 000 nouveaux blogs étaient créés chaque jour. Ce phénomène ne se limite plus au nord de l’Amérique : en janvier dernier, Technorati a relevé plus de mises en ligne de blogs en japonais qu’en anglais. Les blogs explosent également en Europe, notamment en France.Au-delà de leur soutien aux DRM ou au contenu amateur, les deux parties sont face à une même menace qui pourrait entraver leur développement.Les tenants de la DRM semblaient prêts à reconnaître que la technologie créait des préoccupations chez les consommateurs. Cependant, il y a eu peu de débats sur les questions de protection de la vie privée et de sécurité, illustrées l’année dernière lorsque Sony a distribué des CD protégés par DRM qui ont causé des failles de sécurité dans les ordinateurs personnels. Sony a finalement retiré ces CD de la vente, et accepté un recours collectif aux États-Unis qui assurait plus de protection et de sécurité aux consommateurs. De nombreux intervenants ont reconnu qu’à cause du manque de compatibilité, il était difficile pour les consommateurs de transférer un contenu légalement acquis d’un support à un autre. Le système de téléchargement de musique Napster, handicapé par son incompatibilité avec l’iPod d’Apple, en est un bon exemple.Cependant, plutôt que de s’attaquer au problème en réduisant leur dépendance à l’égard de la DRM, les propriétaires de contenu accusent les fabricants de matériel électronique. L’objectif serait la « neutralité du contenu », et les supporters de la DRM voudraient que la loi demande aux fabricants de reconfigurer leurs produits afin que les contenus verrouillés soient lisibles sur tous les supports. Parallèlement à cette bataille, deux menaces pèsent sur le développement des contenus amateurs. La première vient de la protection par la DRM, qui peut sérieusement limiter ou empêcher une modification légale du contenu. Par exemple, un contenu appartenant au domaine public verrouillé par DRM deviendrait inaccessible à de nombreux usagers. Ou encore, il n’est pas toujours possible d’exploiter légalement un DVD acheté à l’étranger et verrouillé, puisque la DRM peut même empêcher sa simple lecture. Ces préoccupations ont récemment été abordées par des organisations respectées comme la British Library, lors d’une séance parlementaire britannique sur la DRM.Les contenus amateurs doivent également faire face à la menace de l’Internet à deux vitesses, qui a suscité de plus en plus d’intérêt aux cours des derniers mois : les fournisseurs d’accès Internet envisagent de restreindre l’accès des abonnés à des logiciels lourds (et donc coûteux) tels que BitTorrent, fréquemment utilisé pour la diffusion de contenu amateur comme les films indépendants, ou de logiciels libres.L’Internet à deux vitesses pourrait également gêner le développement d’instruments pour répertorier les contenus amateurs, étant donné que des fournisseurs d’accès comme BellSouth, Verizon et Telus ont tous envisagé de faire payer aux sites le droit de livrer du contenu à leurs abonnés. Des sites bien établis pourraient s’acquitter de ces tarifs, mais cette exigence contraindrait les plus petits à disparaître.La période d’innocence d’Internet sera-t-elle bientôt étouffée par les sociétés plus « e-matures » ? Les conclusions de la conférence sur l’avenir de l’économie digitale étaient en tout cas partagées. Internet a déclenché une remarquable effusion de créativité nouvelle, et fournit de nouveaux débouchés très stimulants pour la diffusion des contenus classiques. Cependant, il est possible que la législation doive intervenir pour assurer la protection des consommateurs face aux lourdes restrictions amenées par la gestion des droits numériques, et pour empêcher les fournisseurs d’accès d’utiliser leur position de « gardiens d’Internet » pour étouffer l’innovation.*Michael Geist occupe la chaire de recherche du Canada en droit d’Internet et du commerce électronique à l’université d’Ottawa. Il peut être contacté sur mgeist@uottawa.ca ou sur le site www.michaelgeist.ca, où figure une autre version de cet article. L’avenir de l’économie numérique : création de contenu numérique, distribution et accès. Conférence organisée par l’OCDE et le ministère italien de la technologie et de l’innovation, à l’Institut San Michele de Rome, les 30 et 31 janvier 2006.Voir www.oecd.org/sti/digitalcontent/conference (en anglais). Consulter http://fr.creativecommons.orgL’Observateur de l’OCDE n° 254, mars 2006


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