Développement et discrimination sexuelle

Une bataille à gagner
Centre de Développement de l’OCDE

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« La tradition est un guide, pas un geôlier », écrivait W. Somerset Maugham. Se pourrait-il pourtant que certaines traditions, issues d’histoires et de cultures illustres, enferment désormais des pays dans la pauvreté ? Cela semble être le cas, à en juger par l’influence des règles sociales et culturelles sur la condition de la femme.

On estime souvent, notamment dans le monde en développement, que la discrimination est surtout une question d’ordre moral et doit par principe être rejetée. Mais on néglige souvent l’impact économique des restrictions à la participation des femmes à l’économie. La question commence à retenir l’attention dans les pays de l’OCDE et a déjà été abordée (voir références) dans ces pages. Mais elle reste cruellement ignorée dans les régions pauvres du monde, où la discrimination et la répression ont souvent de profondes racines culturelles et religieuses. Or, le succès avec lequel les pays en développement intégreront les femmes dans la population active déterminera dans une très large mesure leur niveau de compétitivité dans l’économie mondiale !Il faut tout d’abord comprendre les causes de cette situation. C’est pourquoi le Centre de développement de l’OCDE a développé un nouvel outil, la base de données Égalité homme-femme, Institutions et Développement (EID, accessible sur le site www.oecd.org/dev-fr), qui recense et analyse les obstacles au développement économique des femmes. Elle couvre 162 pays et comprend une série exhaustive de 50 indicateurs sur diverses sources de discrimination sexuelle. Sa véritable valeur ajoutée réside dans l’intégration novatrice de variables institutionnelles, allant du comportement au sein des ménages aux règles sociales, qui sont à l’origine d’une discrimination endémique dans les pays pauvres. Il s’agit notamment des mariages précoces (principalement forcés), des mutilations génitales et des restrictions à l’héritage ainsi qu’aux droits de propriété.Considérons la répartition des discriminations par région et par niveau de développement. La base de données EID révèle la persistance d’une discrimination et d’une répression plus marquées en Asie du Sud, en Afrique subsaharienne et dans la région de la Méditerranée et de l’Afrique du Nord (voir graphique). Certains des pays les plus riches du monde (par exemple, l’Arabie Saoudite) ont aussi un niveau élevé de discrimination. En revanche, certains pays d’Amérique latine, beaucoup plus pauvres, sont faiblement discriminatoires. En d’autres termes, plus de revenus ou de richesses ne suffisent pas.La base de données EID montre la forte influence des institutions sociales sur le rôle économique des femmes : plus les institutions sont discriminatoires, plus les taux d’activité des femmes sont faibles. Si l’on tient aussi compte du fait que les femmes qui n’ont pas accès à la propriété peuvent difficilement assumer un rôle d’entrepreneur, le problème devient clair.L’intensité de la discrimination sexuelle peut également être évaluée selon les appartenances religieuses. Le sous-développement et un fort attachement aux coutumes et croyances religieuses peuvent certes aller de pair. Ce qui importe réellement, c’est la façon dont les règles et les normes sont appliquées et institutionnalisées. Par exemple, nos recherches montrent que les normes sociales discriminantes sont plus rares dans les pays bouddhistes et chrétiens, mais certains pays majoritairement chrétiens d’Afrique ou d’Amérique latine peuvent avoir des coutumes restreignant les droits des femmes.Inversement, certains pays musulmans, comme la Malaisie, la Turquie, la Tunisie et le Maroc, ont évolué à l’intérieur du cadre institutionnel, en accordant aux femmes plus de droits concernant le mariage, l’autorité parentale, le divorce, la liberté de circuler, la tenue vestimentaire et l’accès à la propriété.Du Maroc et de la Tunisie à certains États du sud de l’Inde, des initiatives sont en cours pour modifier les cadres institutionnels qui limitent l’emploi et la qualification des femmes et, donc, leur contribution à la croissance. Ces efforts portent leurs fruits : en Tunisie, 30 à 50 % des magistrats, des médecins et des instituteurs sont désormais des femmes. En Inde, les femmes ont récemment accédé aux niveaux les plus élevés de la sphère politique et économique. Il s’agit néanmoins de cas relativement isolés, et certains échecs ont été enregistrés. Même en Inde, il subsiste de fortes poches de résistance, en particulier au nord du pays et dans la population immigrée des grandes villes, au point que des femmes sont assassinées dans certains États pour des raisons liées à leur dot. En bref, le changement reste en général un immense défi.Certains spécialistes du développement recommandent davantage de financement, par exemple pour construire des écoles. Mais bien des salles de classe neuves resteraient vides, puisque les filles âgées de 12 ans et plus ne sont pas autorisées à s’y rendre. Des financements supplémentaires sont nécessaires, mais ils ne mèneront à de vrais résultats que si l’on s’attaque également aux causes fondamentales de la discrimination.Pour cela, il faut des réformes juridiques, mais il faut également que les lois existantes soient mieux appliquées. Par exemple, en Inde, la police a été accusée de ne pas enquêter sur les meurtres relatifs à des affaires de dot. Au Kenya, les magistrats locaux n’appliqueraient pas les lois garantissant aux femmes l’égalité de traitement en matière d’héritage. Pour que d’autres initiatives en faveur de l’égalité des sexes aboutissent, il est donc essentiel d’investir dans des institutions et des moyens de formation pour renforcer l’application des lois.Les hommes doivent aussi s’impliquer dans la lutte contre la discrimination sexuelle. Trop de réformes échouent parce qu’elles sont exagérément centrées sur les besoins des femmes et négligent le fait que les sociétés fondées sur une discrimination persistante engendrent pour les hommes des avantages auxquels ils ne sont pas prêts à renoncer facilement. Il est important d’impliquer les hommes dans les réformes, de mettre en place des incitations, voire de Kenya, un tel débat s’est engagé à propos de la réforme des lois discriminatoires sur l’héritage.Si certains pays ne sont pas favorables à des changements, beaucoup d’autres le sont. La plupart des pays ont ratifié la Convention des Nations unies de 1979 sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, et plus récemment, en 2000, ont adopté l’Objectif du millénaire pour le développement tendant à promouvoir l’égalité des sexes et l’autonomie des femmes. Aider les pays qui veulent lutter contre la discrimination est important, il s’agit d’un engagement international. Reste à savoir par où commencer et comment agir.Investir dans la collecte de données de qualité constitue un bon point de départ. On commence seulement à appréhender l’ampleur de la discrimination dont les femmes font l’objet. Il a trop souvent fallu se fonder sur des données fragmentaires ou ne visant pas à mesurer la discrimination sexuelle. Or, il arrive que cette discrimination s’exerce avant même la naissance : d’après un article publié récemment dans la revue The Lancet, 10 millions de filles ne seraient pas nées en Inde au cours des 20 dernières années en raison d’avortements sélectifs. Il faut rassembler davantage de données de ce type.Par ailleurs, les populations locales doivent elles-mêmes amener des changements durables. C’est pourquoi les donneurs doivent par exemple collaborer avec les syndicats, les entreprises, les associations et les enseignants. Ces alliés locaux peuvent contribuer à exercer des pressions en faveur du changement, et recueillir le soutien du public en apaisant les craintes inévitables que suscite le changement. Ce n’est qu’en faisant appel aux personnes qui connaissent les lois et les coutumes locales que l’on peut faire disparaître la discrimination. Avec l’aide des populations locales, les donneurs peuvent encourager la création d’associations de femmes et former gratuitement leurs responsables. Ils peuvent aussi financer des cours d’alphabétisation, et mettre en place des projets de micro-crédit à l’intention des femmes dans tous les domaines d’activité, de l’agriculture et de l’artisanat aux services.La constitution de réseaux locaux peut contribuer à l’évolution des attitudes sociales et des mentalités persistantes tout en permettant aux donneurs d’adapter leurs stratégies à des situations particulières. Par exemple, dans les communautés rurales, les femmes assument des tâches très lourdes, tandis que le coût élevé des communications et des échanges constitue un obstacle supplémentaire au développement. Cibler l’investissement sur des technologies permettant d’économiser de la main-d’oeuvre, dont les communications, soutiendrait les efforts locaux de lutte contre la discrimination, même dans les régions les plus reculées. Une plus grande ouverture peut aussi contribuer à combattre les idées préconçues et la méfiance qui sous-tendent une discrimination persistante. Les donneurs pourraient financer des échanges culturels, éducatifs et professionnels, à condition que les gouvernements bénéficiaires garantissent une forte participation féminine. Ils peuvent aussi permettre un plus grand accès aux médias internationaux, et les médias locaux peuvent également être incités à promouvoir les questions d’égalité homme-femme, de même que les spectacles de rue et les campagnes publicitaires, éventuellement avec le soutien des acteurs, chanteurs et autres vedettes locales.Les pays de l’OCDE pourraient également agir davantage chez eux pour faire progresser la cause des femmes dans le monde en développement, par leurs politiques d’échange, d’investissement et de migration. Acheter les produits issus du travail féminin peut être utile, certaines études révélant notamment que les conditions de travail des femmes dans le secteur des exportations sont souvent bien meilleures que celles des secteurs orientés vers le marché intérieur. Les gouvernements peuvent davantage promouvoir les investissements directs étrangers – les entreprises multinationales ayant tendance à appliquer des principes de gouvernement d’entreprise opposés à la discrimination sexuelle. Enfin, ils pourraient encourager plus fortement le tourisme vers les pays en développement, pour augmenter les revenus de ces pays et favoriser leur ouverture.Il n’est pas facile de réduire l’inégalité entre les sexes, mais cela est possible. Pour que l’objectif des Nations unies puisse être atteint, les donneurs doivent trouver des moyens autres que financiers pour tirer parti des formidables évolutions en cours. Avec des stratégies cohérentes, intelligentes et globales, la discrimination stérile qui prive les femmes de leurs droits et compromet le développement de pays entiers peut un jour disparaître à jamais.RéférencesForsythe N., Korzeniewicz, R.P. et Durrant, V. (2000), « Gender Inequalities and Economic Growth: A Longitudinal Evaluation », Economic Development and Cultural Change, Vol. 48(3).Jütting, J., Morrisson, C., et Dayton-Johnson, J., Drechsler, D. (March 2006), « Measuring Gender (In)Equality: Introducing the Gender, Institutions and Development Data Base (GID) », Document de travail du Centre de Développement de l’OCDE.Jütting, J., et Morrisson, C. (2006), « L’égalité entre les sexes est un outil du développement », Le Monde, 13 janvier 2006.Klasen, S. (2002), « Low Schooling for Girls, Slower Growth for All? Cross-country Evidence on the Effect of Gender Inequality in Education on Economic Development », The World Bank Economic Review, Vol. 16.Mörtvik, Roger et Spånt, Roland (2005), « L’égalité des sexes engendre-t-elle la croissance ? », L’Observateur de l’OCDE, n° 250, juillet.PNUD (2005), Report of the UN Task Force on Education and Gender Equality, New York. Banque mondiale (2001), Engendering Development – Through Gender Equality in Rights, Resources and Voice, Washington.*Les auteurs souhaitent remercier Silke Friedrich et Jennifer Davies pour leur précieuse aide dans la préparation de cet article.©L’Observateur de l’OCDE n° 254, mars 2006


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