Le marché de l’eau

Président d’AquaFed

Le secteur privé de l’eau est plus grand qu’on ne le croit, avec des milliers d’entreprises qui travaillent chaque jour, principalement pour exécuter des politiques publiques. Ces entreprises en font-elles assez ? Peuvent-elles faire plus ?

Les défis liés à l’eau potable et à l’assainissement se gèrent localement ou régionalement au niveau du bassin hydrographique. L’eau douce est trop coûteuse à transporter pour qu’il en soit autrement. Cependant, vu l’insuffisance des efforts entrepris et l’accroissement des difficultés en de nombreux endroits, les organisations internationales et les conférences intergouvernementales se préoccupent de plus en plus des problèmes liés à l’eau potable et aux eaux usées.AquaFed, la Fédération internationale des opérateurs privés de services d’eau, a été créée en 2005 pour faciliter le dialogue entre la communauté internationale et les entreprises privées du secteur de l’eau. Elle rassemble plus de 200 prestataires de services travaillant dans 38 pays à travers le monde. Ses membres veulent contribuer activement à la résolution des défis collectifs en mettant leur expérience de terrain à la disposition des organisations internationales. Parce que l’eau potable et l’assainissement sont des services publics qui font inévitablement l’objet de multiples débats politiques, ils veulent aussi mieux faire comprendre la réalité du travail des entreprises privées et ce que les pouvoirs publics peuvent leur demander.Les opérateurs privés sont très nombreux dans le domaine de l’eau, et certains, de stature internationale, comme Thames Water ou Aguas de Barcelona, sont très visibles. Mais ces grandes entreprises ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Les acteurs locaux, moins connus de la communauté internationale, sont plus nombreux. La Banque mondiale a dénombré 10 000 petites entreprises dans les pays en développement. Entre ces extrêmes, il y a un continuum d’entreprises locales de toutes tailles. Les plus petites assurent l’alimentation en eau de quelques centaines de personnes localement, tandis que les plus grandes gèrent l’eau potable ou les eaux usées de millions d’habitants en de multiples endroits.Même si les projets liés à l’eau sont complexes et longs à développer, la demande est forte dans ce secteur, aujourd’hui très dynamique. Chaque année, des autorités publiques confient une partie de la gestion de l’eau de nouvelles agglomérations urbaines à des opérateurs privés. Ce fut récemment le cas, en de nombreux endroits en Chine mais aussi à Ténérife en Espagne, à Selangor (Malaisie), à Alger, etc. Au Ghana, une entreprise néerlandaise agissant comme un opérateur privé, bien que ses actionnaires soient publics, a gagné un appel d’offres international pour un contrat de partenariat public-privé de gestion de l’eau.La structure des marchés n’est pas figée. Elle évolue de façon dynamique avec, régulièrement, des créations d’entreprises, des changements d’actionnaires, des mises en bourse. Ainsi des entreprises locales importantes se créent ou se renforcent, comme Manila Water aux Philippines, Punçak Niaga en Malaisie ou Aguas Nuevas au Chili. Des entreprises autrefois détenues par des acteurs internationaux voient leur actionnariat local devenir prépondérant : LYDEC au Maroc, Tallinna Vesi en Estonie, ou ESSBIO au Chili en sont des exemples.Pour les plus solides de ces entreprises locales, ce développement progressif permet la naissance de nouveaux acteurs internationaux. Ainsi, Manila Water s’est lancée sur les marchés chinois et indiens après un beau parcours aux Philippines, et Aqualia (Espagne) vient de prendre pied en Italie.Aujourd’hui, l’alimentation en eau potable de toute la population mondiale reste l’un des plus grands défis de l’humanité. C’est, à juste titre, l’objet de l’un des Objectifs du millénaire pour le développement de l’ONU. Malgré les avancées sur le terrain, plus de 1 milliard de personnes ne bénéficient toujours pas d’un accès satisfaisant à l’eau potable. Les projets d’accès à l’eau ne sont pas assez nombreux pour rattraper ce retard. Les progrès actuels suivent tout juste le rythme de la croissance démographique.L’urgence est de concevoir des politiques publiques pour les populations nécessitant un accès amélioré à l’eau, de développer davantage de projets dans ce domaine, et d’accélérer l’exécution des programmes existants.Dans ce contexte, les controverses inépuisables sur les mérites respectifs des secteurs publics et privés sont hors sujet. Il y a urgence, et le statu quo est inacceptable. Ceux qui attendent un accès à l’eau ont besoin des efforts de toutes les parties prenantes, publiques ou privées.Les entreprises veulent relever ce défi, car développer l’accès à l’eau est au coeur de leur métier. Chaque jour, elles permettent à davantage de personnes d’accéder aux services d’eau ou d’assainissement, et de bénéficier efficacement de leur droit à cet accès. Lorsque les autorités publiques leur ont fixé pour objectif de développer le service public de l’eau, les entreprises privées locales ont pu améliorer l’accès à l’eau de millions de personnes : 400 000 à La Paz-El Alto en Bolivie, 200 000 au Gabon, plusieurs millions en Afrique du Sud, etc. Je ne pourrai moi-même jamais oublier le sourire radieux des habitants d’un bidonville de Manille le jour où l’eau potable est arrivée à leurs domiciles pour la première fois.Lorsqu’ils sont bien construits, les partenariats public-privé sont un excellent moyen de mettre en oeuvre les politiques publiques d’accès à l’eau, les opérateurs locaux agissant comme un instrument pour exécuter les politiques gouvernementales. L’expérience montre qu’aussi longtemps que les partenaires visent un objectif commun et surmontent ensemble les obstacles, on obtient des résultats. Les principales difficultés sont apparues dans certaines villes lorsque les autorités ont changé de politique ou n’ont pu assurer leur propre part du partenariat. Aujourd’hui, les opérateurs privés ont appris à être prudents vis-à-vis de ce genre de risque.Le problème du financement de l’accès à l’eau pour tous est loin d’être résolu. Le rapport Financer l’eau pour tous, souvent appelé « rapport Camdessus », indique que la réussite des Objectifs du millénaire passe par le doublement de tous les flux financiers qui contribuent actuellement aux investissements en infrastructures pour l’eau. (Il s’agit d’une estimation, les chiffres précis sont inconnus). Ce message, pourtant simple, n’a pas encore été bien compris.En effet, il faut distinguer les financements à court terme, comme les emprunts publics ou privés et les investissements financiers privés, des financements à long terme, assurés par les utilisateurs, les contribuables et les dons. Comme les premiers sont appelés à être remboursés par les seconds, ils ne peuvent doubler que si les seconds doublent également. Là où il n’est pas possible de bénéficier de dons, les tarifs de l’eau et les ressources fiscales doivent être fixés à un niveau qui rende possible le doublement des financements de court terme, que l’opérateur soit public ou privé. Ceci a bien été compris en Chine, où les tarifs de l’eau ont été augmentés dans la plupart des grandes villes afin de financer les investissements nécessaires. Mais ce n’est pas le cas général. Dans de nombreuses réunions internationales, ceux qui savent que l’aide publique internationale ne constituera jamais qu’une petite partie des besoins émettent des appels vibrants pour recevoir davantage de financements privés de la part des banques et des investisseurs. Leurs appels ne seront entendus que si les gouvernements assurent une condition nécessaire : convaincre de la capacité de leurs projets à rembourser ultérieurement dettes et fonds investis. Cette confiance dépend largement de leur capacité à mobiliser les paiements des utilisateurs pris collectivement (ils peuvent individuellement bénéficier de subventions permettant que les tarifs soient équitables et accessibles) et des contribuables. Elle dépend aussi du contexte politique et juridique du pays, qui doit être stable et prévisible.Permettre à tous les habitants de la planète de bénéficier d’un accès satisfaisant à l’eau potable est un défi qui requiert la mobilisation de toutes les parties prenantes. Les entreprises privées ont significativement contribué ces dernières années à améliorer l’accès à l’eau. Avec un environnement plus favorable, elles pourraient, et devraient, faire bien davantage.RéférencesPinsent Masons Water Yearbook 2005-2006Segerfeldt, Fredrik (2005), Water for sale, Cato Institute.Galiani, Gertler et Schargrodsky (2005), « Water for life: The Impact of the privatisation of water services on child mortality », Journal of political economy, vol.113, février.Kariuki, M., et Schwartz, J. (2005), « Les fournisseurs des services de distribution d’eau et d’électricité de petite échelle », document de travail de la Banque mondiale n° 3727.Camdessus, Michel, Winpenny, James et al. (2003), « Financer l’eau pour tous », Rapport du Panel mondial sur le financement des infrastructures de l’eau.Water Partnership Council (2003), « Establishing public-private partnerships for water and wastewater systems, a blueprint for success ».©L’Observateur de l’OCDE n° 254, mars 2006


Données économiques

Courriel gratuit

Recevez les dernières nouvelles de l’OCDE :

Flux Twitter

Abonnez-vous dès maintenant

Pour recevoir notre édition papier par courrier


Edition en ligne
Editions précédentes

Ne manquez pas

  • G20: « Le temps est venu d’accroître les dépenses publiques » (Le Monde)
  • En France, les inégalités salariales se réduisent chaque année. Les salaires des femmes cadres de moins de 30 ans sont « seulement » inférieurs de 5 % à celui des hommes, selon l’Association pour l’emploi des cadres (APEC) dans une étude publiée en mars 2015.Les réseaux féminins ont-ils encore un rôle à jouer dans le monde du travail ? (Le Monde)
  • Pourquoi les fils d’immigrés ne réussissent-ils pas à l’école aussi bien que leurs sœurs? Un article du journal Le Monde.
  • L'intégration rapide des réfugiés est la clé de la croissance économique en Europe, selon le FMI et l'OCDE, présents à Davos, le forum économique mondial qui se déroule du 20 au 23 janvier. Lire l'article du Monde ici.

  • Expliquez-nous... l'OCDE par FranceInfo
  • "Nous avançons à une vitesse d'escargot" sur le climat, estime Ban Ki-moon. Le secrétaire général des Nations Unies confie au journal Le Monde son optimisme sur la conclusion d’un accord international permettant de contenir le réchauffement en cours, en dépit des obstacles.
  • La France est "l'un des pays où l'anxiété en classe est la plus fortement ressentie" explique Eric Charbonnier, analyste à l'OCDE.
  • Après le vote des mesures sociales demandées par l'Union européenne et le FMI, prévu pour le 22 juillet au soir, le gouvernement grec "va reprendre immédiatement les négociations avec les institutions, UE, BCE et FMI, qui doivent durer jusqu'au 20 août au plus tard".
  • Peut-on réduire l'immigration légale? Le député français de l’Yonne Guillaume Larrivé, membre de l'opposition, a proposé que les parlementaires fixent des plafonds d’immigration annuels. Thomas Liebig, spécialiste des migrations internationales à l’OCDE, analyse cette proposition pour le journal La Croix.
  • "Les 40% les plus pauvres, les classes moyennes, manquent de moyens pour investir dans le capital humain", explique à L'Express l'économiste Michael Förster, spécialiste des inégalités à l'OCDE.
  • La lutte contre le travail au noir franchit un nouveau seuil. Selon le bilan 2014 publié par Les Echos, le montant total des redressements imposés par les Urssaf pour « travail dissimulé » s’est élevé à 401 millions d’euros, contre 320 millions l’année précédente.
  • Le Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon rallie le soutien de l’OCDE: « 2015 est une année des plus cruciales pour l’humanité ».

Articles les plus lus

Blog OECD Insights

NOTE: Les articles signés expriment l’opinion de leurs auteurs
et pas nécessairement celle de l’OCDE ou de ses pays membres.

©Tous droits réservés. OCDE 2016