Affaires chinoises

Depuis le début du siècle, la Chine est au centre de la réflexion politique et des affaires. On a beaucoup écrit sur la transformation de son économie et de son mode de gouvernance, sur son immense potentiel commercial, et plus récemment sur son influence en tant qu’acteur majeur de l’économie mondialisée. Mais comment la pratique des affaires y est-elle vécue ? Joerg Wuttke est vice-président de la Chambre de commerce européenne en Chine et travaille dans ce pays depuis 16 ans, d’abord avec ABB Chine, puis maintenant chez BASF Chine. Nous avons recueilli ses impressions.

L’Observateur de l’OCDE : Quelle est exactement l’importance de la Chine dans l’économie mondiale ?Joerg Wuttke : La Chine est en elle-même un continent, immense à tous points de vue. Aussi grande que l’Europe occidentale, mais avec 1,3 milliards d’habitants. C’est un défi pour l’imagination. L’Empire du milieu émerge à nouveau depuis 20 ans. Deviendra-t-il la deuxième économie mondiale au cours des 15 prochaines années, ou succombera-t-il au poids de l’histoire et d’attentes irréalisables ? Les expatriés font souvent une erreur de jugement à l’égard de la Chine, en sous-estimant la capacité du pays à se transformer et à évoluer. En tant qu’homme d’affaires, je m’intéresse en premier lieu à l’économie. Je pense que l’économie chinoise va continuer à croître de plus de 7 % par an pendant la prochaine décennie.On dit que les Chinois sont très favorables au libre-échange. Partagez-vous cette impression ?Cela dépend. La Chine demeure un pays autocratique, avec une structure politique communiste, mais une économie très ouverte. Le pays dispose d’un vaste secteur privé, mais de nombreux prix sont fixés, ou maintenus artificiellement bas. Ceci pose des problèmes dans la chaîne d’approvisionnement (pour le pétrole et le gaz, par exemple) et encourage le gaspillage, notamment dans l’eau et l’énergie. Il faut également se souvenir que la Chine comprend de plus en plus les bénéfices qu’elle peut tirer d’une économie ouverte, mais qu’elle doit protéger ses nombreux pauvres : environ 100 millions de personnes vivent avec 1 dollar par jour. Beaucoup d’étrangers oublient cela lorsqu’ils résident au Shangri La de Shanghai. La Chine n’adoptera jamais totalement la philosophie ultralibérale d’Hayek, mais le pouvoir est décidé à encourager plus d’efficacité en relevant les prix, tout en mettant en place des mécanismes pour protéger les pauvres.Est-il difficile d’établir une société en Chine ?Les autorités chinoises sont généralement favorables aux entreprises, et voient des avantages à permettre à des sociétés étrangères de s’établir ici. La procédure en Chine comporte bien moins d’étapes que dans d’autres pays, comme le Brésil par exemple, et est comparable à celles de l’Inde ou du Japon. La différence est manifeste dans le nombre de jours qu’il faut pour remplir les formalités : en Chine, il faut environ 41 jours pour monter une société, contre 89 jours en Inde et 152 au Brésil. Le délai est encore plus court que dans mon propre pays, l’Allemagne, qui est l’une des premières destinations mondiales pour l’investissement direct étranger, mais où la constitution d’une société prend quand même 45 jours.Qu’en est-il pour l’emplacement ?Shanghai est la capitale des affaires, notamment pour les services, bien que son importance dans l’industrie décline suite à une explosion des coûts. Les industries ont commencé à déménager dans les environs, vers les provinces de Jiangsu et Zhejiang, et même plus loin, grâce à une amélioration des infrastructures. Les provinces centrales comme Anhui et Jiangxi se développent rapidement. Beijing reste cependant la ville où aller chercher les autorisations pour de grands projets, ou pour investir dans les grandes entreprises d’État, par exemple (PetroChina, Sinopec, etc.), mais aussi pour les « champions provinciaux » comme Anshan Steel ou Shide du Lianing, qui sont des poids lourds en Asie.Que pensez-vous des compétences professionnelles en Chine ?Elles se sont améliorées. Dans l’ingénierie, par exemple : de nombreuse multinationales transfèrent une partie de leurs travaux d’ingénierie en Chine, où quelque 350 000 étudiants sont diplômés en sciences et technologies chaque année. Cela équivaut au nombre total d’ingénieurs dans la région ASEAN, et représente un immense vivier. Leur ingénierie de base est bonne, même si les travaux plus pointus sont plus difficiles et requièrent une supervision attentive. Il faut aussi être vigilant à la question omniprésente des droits de propriété intellectuelle. Il est indispensable de protéger le capital intellectuel que nous importons de l’étranger. Les infractions sont un obstacle majeur.Et pour la main-d’oeuvre en général, dans les services par exemple ? Les Chinois sont très efficaces, et toujours avides d’apprendre. Il est facile de développer les compétences, ce que nous faisons en confrontant les diplômés au « monde réel ». Ils apprécient de mettre la main à la pâte, en essayant plusieurs tâches. C’est important pour les grandes entreprises, bien qu’en Chine, ce ne soit pas évident, étant donné que les gens n’aiment pas déménager loin de leur ville. La fidélité à l’entreprise peut être un problème chez les jeunes, mais ce n’est généralement pas le cas pour le personnel âgé de 30 ans ou plus. Les ingénieurs ou gestionnaires les plus ambitieux apprécient de rester dans la même entreprise.De manière surprenante, les gens n’ont pas toujours l’esprit d’équipe, probablement à cause de la forte compétition. Les individus protègent leur territoire. Ceci pourrait expliquer leur manque de culture de la communication.Je trouve intéressant de noter que les femmes ont souvent une attitude beaucoup plus positive dans le secteur des services que les hommes, surtout dans le nord du pays, où les hommes ont une attitude de mandarins. Les femmes chinoises font d’excellentes commerciales.J’ai remarqué un changement récent dans l’âge des dirigeants d’entreprises. Lorsque je suis arrivé pour prendre mon poste actuel, en 1993, tous les chefs d’entreprises avaient 30 ans de plus que moi. J’ai bien sûr moi-même vieilli, mais je remarque que maintenant, beaucoup de gens haut placés dans les affaires ont autour de 40 ans. La plupart d’entre eux parlent exclusivement chinois, mais ils tendent à s’entourer de personnel formé à l’international, notamment dans les entreprises établies de longue date. Et, dans le secteur de la nouvelle économie, les dirigeants de toutes les principales sociétés parlent anglais.Quels sont les plus importants défis à l’avenir ?Il y a des défis internes et externes. Il faut déjà se demander si la croissance est durable ou non. Le scénario d’un effondrement du PIB ou d’un recul important de la croissance est improbable avec le contrôle administratif du gouvernement actuel et le schéma chinois : une épargne solide, l’urbanisation et la démographie, notamment un avenir proche avec moins d’enfants, et pas trop de retraités. En Chine, le problème du vieillissement de la population se posera après 2020. Il y a d’autres inquiétudes. La croissance varie selon les régions. Elle est particulièrement forte près du littoral, et des problèmes d’inégalités et de disparités sociales pourraient ralentir la croissance, et même mener à des troubles. Le gouvernement met en place de nouvelles politiques pour lutter contre cela, telles que le développement de l’Ouest et des villes secondaires, ainsi que des améliorations du bien-être social.De même, le marché local chinois est fragmenté, et le PIB pourrait sensiblement augmenter grâce à une réduction des obstacles au commerce à l’intérieur des provinces. Le gouvernement s’y attache de façon ciblée, autorisant des approvisionnements nationaux plutôt que régionaux, établissant des lois sur les faillites qui permettent des réclamations au-delà des frontières des provinces, etc. Au-delà de ces questions nationales, le plus important aujourd’hui est d’intégrer la Chine à l’économie mondiale, ce qui n’est pas forcément facile, comme l’Histoire nous l’enseigne. Il suffit de considérer l’ascension de l’Allemagne à la fin du XIXème siècle ! Il faut que les personnes influentes et reconnues expliquent à leurs concitoyens que la Chine n’est pas une menace, mais une opportunité. Beaucoup de gens ont un emploi grâce à l’émergence de la Chine, d’autres perdront le leur. Malheureusement, on se concentre sur les perdants. Les hommes politiques et dirigeants d’entreprises, mais aussi les travailleurs et les autres doivent s’assurer que leurs pays comprennent les bénéfices mutuels. Des organisations internationales comme l’OCDE doivent aussi remplir leur rôle, et s’assurer que des préjugés ne soient pas employés pour servir des buts de politique intérieure. En ce qui concerne les affaires, la Chine doit accepter les règles du jeu. Ce qui signifie le nécessaire respect des droits de propriété intellectuelle. La vente de certains produits, par exemple, ne devrait pas être subordonnée à des transferts de technologie.Et l’accueil culturel ?La manière d’accueillir les étrangers varie. Les Chinois ont tendance à accepter les Américains et les Européens, mais sont hostiles aux Japonais. Ce qui est malheureux car les entreprises japonaises ne sont pas seulement de grands investisseurs et employeurs, mais font aussi preuve d’une bonne gouvernance d’entreprise, ce qui est important pour la Chine. Au niveau individuel, les Chinois ont adopté le mode de vie occidental et sirotent des latte chez Starbucks, mais cela ne fait pas d’eux des Américains. Au contraire, ils sont plus fiers de leur pays que jamais, ce qui est compréhensible. Une grande nation est de retour.©L’Observateur de l’OCDE, n°255, mai 2006


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