Repenser notre avenir économique

Les pressions sur les ressources naturelles s’accentuent. Le modèle économique actuel est-il en train d’atteindre son point de rupture ? Que pouvons-nous faire ?
fondateur et président du Earth Policy Institute *
De nombreuses civilisations anciennes se sont engagées sur une voie économique qui n’était pas écologiquement viable. Certaines ont compris la situation et ont su procéder aux ajustements nécessaires pour survivre, voire prospérer. D’autres n’ont pas compris la gravité des menaces ou, lorsqu’elles en ont pris conscience, n’ont pas pu s’adapter à temps. Elles se sont effondrées.
Notre civilisation mondiale est engagée sur une voie écologiquement intenable, une voie qui nous conduit vers le déclin puis l’effondrement économique. Les spécialistes de l’écologie soulignent depuis longtemps que les fondements de l’économie mondiale sont progressivement sapés par les phénomènes de perturbation et de destruction de l’environnement : recul des forêts, expansion des déserts, baisse des nappes phréatiques, érosion des sols, effondrement des ressources halieutiques, hausse des températures, fonte des glaces, élévation du niveau des mers ou force de plus en plus destructrice des tempêtes.Il est évident qu’aucune société ne peut survivre à la dégradation de ses ressources environnementales. Pourtant, de nombreuses personnes ne semblent pas convaincues de la nécessité d’une restructuration de l’économie. Mais tout cela est en train de changer avec les nouvelles preuves apportées par la Chine.Pendant plusieurs décennies, les États-Unis ont consommé, avec 5 % de la population mondiale, un tiers des ressources de la planète. Mais la Chine est aujourd’hui devenue le premier consommateur de la plupart des ressources naturelles, hormis le pétrole. Le modèle économique occidental – fondé sur les combustibles fossiles, l’économie autocentrée et le « tout jetable » – ne fonctionnera pas dans le cas de la Chine. Et s’il n’est pas adapté à la Chine, il ne le sera pas non plus à l’Inde, dont la population devrait dépasser celle de la Chine en 2031.Ce modèle ne fonctionnera pas non plus pour les 3 autres milliards d’êtres humains dans les pays en développement, qui se projettent également dans le « rêve américain ». Dans une économie de plus en plus mondialisée, où tous les pays se disputent les mêmes ressources en pétrole, en céréales et en acier, le modèle économique actuel ne fonctionnera pas davantage pour les pays industriels. Il est temps de passer au Plan B, de construire une nouvelle économie et un monde nouveau.Ce Plan B comporte trois dimensions : restructurer l’économie mondiale afin qu’elle puisse assurer la survie de la civilisation, déployer un effort maximum pour éliminer la pauvreté et stabiliser la population afin de favoriser la participation des pays en développement, et s’employer de manière systématique à inverser la tendance à la destruction de l’environnement.On peut avoir un aperçu de cette nouvelle économie dans les parcs éoliens d’Europe occidentale, les toits photovoltaïques du Japon, le parc de véhicules automobiles hybrides qui grandit rapidement aux États-Unis, les montagnes reboisées de Corée du Sud et les rues remplies de bicyclettes d’Amsterdam. À peu près tout ce dont nous avons besoin pour construire une économie permettant un progrès durable existe déjà dans un ou plusieurs pays.Dans le cadre de cette restructuration, les mutations les plus profondes auront lieu dans le secteur de l’énergie, alors que le monde s’efforcera de stabiliser la quantité de dioxyde de carbone dans l’atmosphère et de réduire sa dépendance à l’égard du pétrole. Au cours des cinq dernières années, la production de pétrole et de charbon a augmenté au rythme de 2 % par an, tandis que l’utilisation de l’énergie éolienne et solaire a enregistré une progression de plus de 30 % par an. La transition énergétique est déjà en cours, mais elle est très loin d’être assez rapide.Parmi les nouvelles sources d’énergie – équipements éoliens, cellules photovoltaïques, installations solaires thermiques et géothermiques, centrales hydroélectriques de petite taille et biomasse – l’éolien est en train de prendre une nouvelle dimension. En Europe, qui ouvre la voie au reste du monde dans ce secteur, environ 40 millions de personnes sont aujourd’hui approvisionnées en électricité domestique par des parcs éoliens. D’après les prévisions de l’Association européenne pour l’énergie éolienne, d’ici 2020, la moitié de la population de la région – qui compte 195 millions d’habitants – sera alimentée en électricité d’origine éolienne. La croissance rapide de cette forme d’énergie tient à six raisons : elle est abondante, peu coûteuse, inépuisable, largement répandue, propre et inoffensive sur le plan climatique. Aucune autre source d’énergie ne réunit de telles caractéristiques. Bien que les producteurs céréaliers militent en faveur de la production d’éthanol de céréales comme carburant automobile, cette option fait pâle figure comparée à l’énergie éolienne. Une grande turbine éolienne sophistiquée, installée sur un terrain de 1 000 mètres carrés dans le nord de l’Iowa peut aisément produire 100 000 dollars US d’électricité par an. Ce même terrain de 1 000 mètres carrés planté de céréales produirait 40 boisseaux, soit environ 380 litres d’éthanol, d’une valeur approximative de 200 dollars.Pour les carburants automobiles aux États-Unis, une réduction forte de la consommation de pétrole et des émissions de CO2 passe par des véhicules hybrides fonctionnant à la fois au gaz et à l’électricité. Cela n’impliquerait aucun changement du nombre d’automobiles ou de kilomètres parcourus, mais une simple réorientation vers la technologie de propulsion automobile la plus efficace à ce jour. En outre, un véhicule hybride fonctionnant au gaz et à l’électricité, muni d’une batterie supplémentaire et d’une capacité de raccordement au réseau électrique, nous permettrait d’utiliser le courant électrique pour les trajets courts, notamment pour les déplacements quotidiens. Cela se traduirait par une réduction supplémentaire de 20 % de la consommation d’essence aux États-Unis, soit une baisse globale de 70 %.Construire une économie permettant un progrès économique durable exige un effort de coopération mondiale. Cela suppose d’éliminer la pauvreté et de stabiliser la population – autrement dit, de rendre espoir aux plus démunis. Comme nous le rappelle régulièrement Jeffrey Sachs, le monde possède maintenant les ressources nécessaires pour y parvenir. Aucune stratégie d’élimination de la pauvreté ne pourrait réussir si les ressources environnementales disparaissent. Il faut donc constituer un budget spécifiquement affecté à régénérer la terre, reboiser la planète, reconstituer les ressources halieutiques, éliminer le surpâturage, protéger la diversité biologique, et accroître la productivité de l’eau jusqu’à pouvoir stabiliser le niveau des nappes phréatiques et restaurer le débit des cours d’eau. Ces mesures exigeraient des dépenses mondiales supplémentaires de 93 milliards de dollars par an. La restructuration de l’économie ne nécessite pas pour sa part de budget propre, puisqu’elle passe avant tout par une réaffectation des aides existantes, des combustibles fossiles vers les sources d’énergie renouvelables par exemple.L’association d’objectifs sociaux et de régénération de la terre dans le Plan B se traduira par des dépenses supplémentaires de 161 milliards de dollars par an. Ce ne serait pas un don charitable, mais un investissement dans le monde où vivront nos enfants. Si nous ne parvenons pas à construire une nouvelle économie avant que le déclin ne s’installe, ce ne sera pas faute de ressources budgétaires, mais en raison de priorités périmées. Le monde engage actuellement 975 milliards de dollars par an en dépenses militaires. Mais les menaces militaires pesant sur la sécurité nationale sont aujourd’hui secondaires par rapport aux risques de destruction environnementale, qui mettent en péril la viabilité du système économique en place, et donc de la civilisation mondiale ellemême. De nouvelles menaces appellent de nouvelles stratégies. Les menaces résident désormais dans la dégradation de l’environnement, le changement climatique, la persistance de la pauvreté et le désespoir. La restructuration de l’économie mondiale pour éviter son déclin et son effondrement constitue certes une tâche ardue, mais l’histoire nous a appris qu’une restructuration économique rapide était possible.Parmi toutes les ressources nécessaires à cette restructuration, aucune n’est plus rare que le temps. Compte tenu du changement climatique et de la rapide fonte des glaces arctiques, nous approchons peut-être du point de non-retour. Nous voudrions retarder nos montres, mais n’en avons pas la possibilité. La nature est seule gardienne du temps. Il faut donc prendre une décision. Comme les civilisations antérieures qui se sont trouvées en difficulté sur le plan environnemental, nous pouvons faire le choix du statu quo et regarder notre économie mondiale décliner jusqu’à l’effondrement. Nous pouvons aussi passer au Plan B, et construire une économie qui préserve le progrès économique. Dans cette situation, l’inaction revient à choisir la voie qui mène au déclin et à l’effondrement.* Cet article est adapté d’une communication de Lester Brown à l’OCDE le 2 février 2006. La version intégrale de cette intervention intitulée « Is China Forcing the World to Rethink its Economic Future? » est disponible sur www.oecd.org/env.RéférencesVoir l’ouvrage de Lester Brown, Plan B 2.0: Rescuing a Planet Under Stress and a Civilization in Trouble, NY: W.W. Norton & Co., 2006, ISBN 0393325237.©L’Observateur de l’OCDE, n°255, mai 2006


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