Universités et responsabilité sociale

Directeur de l’Institut d’études politiques (Sciences Po) de Paris

©André Faber

Loin de rester cantonnées à la seule transmission du savoir, les universités ont un réel rôle social à jouer. Grâce à leur expérience de terrain, elles sont à même de participer à la définition du projet éducatif, et d’accompagner la société dans ses mutations économiques, politiques et sociales. C’est dans cet esprit que Sciences Po a lancé ses Conventions éducation prioritaire.

Au-delà de leurs missions de formation, initiale et continue, de recherche, de documentation à travers les bibliothèques et de publication à travers les maisons d’édition, les universités ont-elles une responsabilité particulière à l’égard de la société ? Et, plus précisément, ont-elles un rôle à jouer dans l’évolution des systèmes éducatifs ?Oui, répondent les universités. Une vingtaine d’entre elles, rassemblées dans un groupe de réflexion constitué par le Secrétaire général des Nations unies, mettent en commun leurs expériences et examinent la façon dont chacune fait face aux enjeux et défis auxquels nous sommes les uns et les autres confrontés. Parmi les thèmes abordés, la responsabilité sociale des universités a nettement émergé. En février dernier, nous nous sommes réunis à Princeton et avons travaillé sur la façon dont les universités doivent contribuer de façon nouvelle et innovante aux mutations intellectuelles, scientifiques, politiques et économiques de nos sociétés.Bien évidemment, la recherche doit être diffusée, l’expertise mobilisée, au service de l’économie et de la société. Mais les universités peuvent et doivent aussi agir directement dans leur champs : l’éducation. En mettant par exemple à profit les fruits de leurs recherches sur les inégalités scolaires et leurs liens avec les phénomènes de ségrégation urbaine, mais aussi leurs compétences en matière de pédagogie ou de gouvernance d’un établissement d’enseignement. Elles peuvent également mobiliser leurs réseaux de partenaires dans l’entreprise, l’administration ou encore les médias. En tant qu’institutions sociales, les universités doivent devenir des acteurs de la solidarité, et ne pas se contenter d’assurer leur propre développement.C’est dans cet esprit que Sciences Po a lancé en 2001 des Conventions éducation prioritaire avec des lycées des zones défavorisées. Aujourd’hui, nous travaillons avec 33 établissements et avons recruté 189 étudiants, particulièrement brillants, mais dont l’accès à l’enseignement supérieur sélectif était a priori impossible, en raison des biais sociaux des procédures traditionnelles de sélection – fondées sur des dissertations – et d’une forme d’autocensure des élèves eux-mêmes. Notre seul mérite est d’être allés les chercher et de les avoir sélectionnés en nous appuyant sur leurs professeurs, puis sur un entretien très approfondi à Sciences Po. Six ans plus tard, quel est le bilan ? Une diversification sociale parmi les élèves de Sciences Po, bien sûr, mais aussi des initiatives similaires dans d’autres établissements d’enseignement supérieur, des évolutions dans les pratiques des entreprises qui placent la diversification de leurs recrutements au coeur de leur politique de ressources humaines ; même la fonction publique française imagine de nouvelles formes de sélection. Surtout, ce véritable partenariat avec les établissements a considérablement amélioré l’investissement des lycéens dans leur scolarité et hissé le niveau de leurs ambitions : ils s’orientent aujourd’hui davantage vers des formations de haut niveau. Notre action a donc eu un impact qui va bien au-delà de Sciences Po.Forts de cette expérience, nous lançons une nouvelle initiative, avec la même philosophie : partir des établissements, des personnes, qui sont seuls à même de repérer les réussites et d’analyser les échecs. Le système éducatif français reste encore bien souvent impuissant à mobiliser tous les élèves des quartiers défavorisés. De leur côté, les entreprises commencent à s’inquiéter de ne pas trouver suffisamment de candidats motivés et formés pour remplacer les générations du baby-boom sur le point de prendre leur retraite. Pourtant, des professeurs et des proviseurs innovent en permanence pour dynamiser les établissements et motiver leurs élèves. Mais le système d’organisation et de gestion sait mal identifier, recenser et diffuser les bonnes pratiques.Un collectif de proviseurs, professeurs et acteurs de terrain a élaboré un projet-cadre, en rassemblant tout simplement les méthodes pédagogiques qui marchent ailleurs mais que peu de monde songe à mutualiser : des relations régulières avec les familles, un accompagnement personnalisé des élèves sous forme de tutorat, des enseignements pluridisciplinaires, une vraie coopération avec les entreprises, un travail avec les collèges et l’enseignement supérieur pour mettre en oeuvre de vrais processus d’orientation… Ce projet pédagogique sera mis en oeuvre à la rentrée 2006 dans quatre lycées de Seine-Saint-Denis, un département de la banlieue parisienne particulièrement touché par les difficultés sociales, avec l’objectif de travailler en réseau avec tous les établissements qui le souhaitent. Un nouveau lycée pourrait également être créé. Les débats sur l’éducation ont une nature politique, voire idéologique, et se déploient dans chaque État, entre les partis politiques et entre le gouvernement et les syndicats. Mais nous avons la conviction que nous ne réussirons à faire évoluer le système éducatif qu’en partant d’initiatives de terrain.Il est passionnant de constater comment une expérimentation change la façon d’aborder les questions. Les syndicats d’enseignants se prononcent régulièrement contre le « recrutement » des enseignants dans les lycées en fonction de l’adéquation de leur profil au projet de l’établissement. C’est un système complexe, lié principalement à l’ancienneté, qui décide de l’affectation des professeurs, quelle que soit la reconnaissance de leurs qualités professionnelles. Quatre lycées mettent en oeuvre un nouveau projet pédagogique et tous aboutissent à la même conclusion : il faut recruter des professeurs sur la base du projet.Beaucoup s’inquiètent des blocages des sociétés contemporaines et des difficultés à mener des réformes. Nous sommes au contraire convaincus que nos sociétés savent s’adapter, innover en permanence, mais à la condition de partir d’expériences concrètes. Les universités sont prêtes à se mobiliser pour y contribuer.©L’Observateur de l’OCDE, n°255, mai 2006


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