Enseignement supérieur : s’adapter aux mutations

Obtenir un enseignement supérieur de qualité et le maintenir représente un défi de taille, qui pourrait nécessiter l’établissement d’un nouveau contrat social. La mise en place de meilleurs indicateurs de performance contribuerait à éclairer la voie.
Directrice, Direction de l'Éducation de l'OCDE
L’enseignement supérieur suscite un intérêt sans précédent dans les pays de l’OCDE. En Allemagne, le projet de création d’universités d’élite provoque un débat passionné. En France, les discussions continuent sur le fossé entre universités à la traîne et Grandes Écoles mieux loties. Le débat britannique porte sur l’éducation comme bien public par opposition à la gestion des universités selon les lois du marché. Aux États-Unis, le problème demeure celui de l’accessibilité, de la compétition et des tarifs élevés.
Ces débats sont naturels, étant donné l’importance du savoir dans nos économies. Ils reflètent également la mondialisation de l’enseignement supérieur, qui connaît, notamment en Europe, une sorte de dilemme. Dans les universités américaines, les frais de scolarité sont peut-être chers, mais elles attirent l’élite et semblent donner de meilleurs résultats que la plupart des universités européennes dans de nombreux domaines. Pourquoi cela ? Influences historiques, évolutions institutionnelles, rôle de l’éducation dans la société, attitudes à l’égard du financement, de la qualité et de l’accessibilité : pour juger de la qualité, de la pertinence et de l’impact des universités, nous avons besoin de plus d’éléments.Partout, les établissements d’enseignement supérieur sont fortement encouragés, voire obligés, à tirer une part croissante de leurs ressources de financements privés. De même que le système de santé et les fonds de pension ne peuvent plus être uniquement financés par l’argent public, les « consommateurs » de l’université vont de plus en plus être amenés à verser une contribution financière.La situation est paradoxale. D’un côté, les gouvernements et le public réclament un plus large accès à l’université, une meilleure qualité d’enseignement et des coûts moindres. De l’autre, le financement public est réduit. En conséquence, l’accès à l’enseignement supérieur pourrait être de plus en plus limité dans certains pays. Des changements d’approche ou structurels semblent inévitables.Dynamisme régionalLa réforme de l’éducation ne se limite pas au financement, ou à la transformation du système éducatif en entreprise. Elle consiste à présenter un nouveau contrat social incluant tous les acteurs, et pas uniquement les gouvernements, les professeurs et les étudiants. Les termes du contrat social à la base des institutions actuelles – financées principalement par les impôts – changent rapidement. Les pouvoirs publics doivent répondre rapidement à ce défi, étant donné que l’économie du savoir s’appuie largement sur l’enseignement supérieur pour générer son capital humain.Il est important d’examiner l’enseignement supérieur dans un contexte mondial, mais aussi régional. Les instituts de recherche et d’enseignement supérieur ont fait leur entrée dans la politique régionale au cours des années 80, lorsque l’entrepreneuriat est devenu central pour le développement régional. De nouvelles incitations ont mené au resserrement des liens entre les universités et les industries. La Silicon Valley, la Route 128 et d’autres centres de haute technologie ont montré l’exemple. L’idée de centres de croissance, comprenant une université ou un institut de recherche, a conquis le monde, de Tokyo à Paris en passant par Helsinki et Munich.Les universités et les régions ont établi de nouvelles feuilles de route pour tendre vers un dynamisme local capable de jouer le jeu de la concurrence au niveau mondial et de favoriser le bien-être social. Un tel programme requiert une infrastructure stable comprenant des écoles et universités d’élite, des laboratoires de recherche et une infrastructure technologique en réseau. Comme le dit Bill Gates, les entreprises de pointe décident de leur emplacement en fonction du vivier de talents et de la culture de l’innovation plutôt que de la politique fiscale.Ceci n’est pas pure théorie, et n’arrive pas qu’aux États-Unis. La Finlande en offre un exemple remarquable. Entre 1990 et 2000, les inscriptions en faculté y ont doublé. Cette décision fut prise à une période critique pour l'économie finlandaise suite à la chute du mur de Berlin, lorsque la Finlande sombrait dans une longue et profonde récession. Mais, plutôt que de doubler la taille du système universitaire existant, plutôt rigide, les Finlandais ont décidé de créer un nouveau système, basé sur l’infrastructure régionale. Ceci a abouti à un système d’instituts universitaires de technologie, destiné à moderniser les études professionnelles et à pourvoir aux besoins changeants des régions et du marché du travail. La question de savoir si la reprise économique ultérieure en Finlande, notamment dans le domaine de l’emploi, est due à ces innovations reste ouverte.Mais la régionalisation n’a pas résolu tous les problèmes : la Finlande devra affronter le déclin prévu du nombre d’étudiants, et va en conséquence commencer prochainement à renforcer un certain nombre d’institutions. Sur ce problème, l’OCDE joue un rôle de conseiller.Évaluation des performancesIl est évident qu’un financement adéquat est essentiel pour assurer la qualité de tout établissement d’enseignement supérieur. Mais, alors qu’on s’est beaucoup intéressé à l’évaluation de la qualité de la recherche, la qualité de l’enseignement et l’intégration des établissements d’enseignement supérieur à l’environnement régional ont suscité moins d’intérêt. Il faudrait sans doute de multiples approches pour mesurer convenablement l’enseignement supérieur, reste à savoir lesquelles. C’est pourquoi nous avons besoin de mieux comprendre les avantages et inconvénients des différentes manières d’évaluer sa qualité.Il faut appréhender les tableaux de classement avec vigilance. L’un des problèmes principaux avec les classements actuels, surtout lorsqu’ils couvrent les universités globalement, sans les différencier, est qu’ils compilent tous les éléments en un seul indicateur qui ne rend pas compte des significations et objectifs divers de qualité. En d’autres termes, les classements quantitatifs simplistes risquent de nuire aux diverses missions de l’enseignement supérieur. Il peut être utile de mesurer certains éléments en relation avec des disciplines ou des cours précis : nombre d’étudiants, durée des études, coût par étudiant, etc. Mais ces mesures permettent-elles d’élaborer des stratégies globales pour l’enseignement supérieur ? Les mesures de qualité ne peuvent se limiter à des mesures quantitatives sur les coûts, par exemple.Pour évaluer l’implication de la région, des mesures bien différentes sont nécessaires. Nous réalisons une importante étude sur la manière dont les établissements d’enseignement supérieur contribuent au développement économique, social et culturel dans la zone OCDE. C’est une tâche délicate.Pour l’enseignement, l’outil le plus crédible serait sans doute une évaluation des compétences des étudiants, semblable à celui qu’a utilisé l’OCDE dans l’étude PISA sur l’éducation secondaire. Mais cet outil serait cher, et difficile à appliquer. S’il était disponible, il serait également difficile de déterminer dans quelle mesure les bons résultats reflètent un enseignement de qualité, ou l’admission d’étudiants privilégiés. Après tout, les prestigieuses universités américaines doivent-elles leur renom à la qualité de leur enseignement, ou au fait qu’elles n’admettent que les meilleurs étudiants ? Certaines universités européennes vieillottes sont-elles en difficulté à cause du trop grand nombre d’étudiants admis ?Ce qui soulève un autre problème : comment trouver des institutions similaires à comparer ? Chaque pays a ses traditions, et le statut des universités et d’autres institutions varie selon les endroits. Pour prendre un exemple dans l’ingénierie, à quoi comparer Stanford ? À une université traditionnelle française, ou à une école spécialisée comme les Ponts et Chaussées ? Ces écoles produisent-elles suffisamment de talents ? Répondent-elles suffisamment rapidement aux nouveaux besoins des entreprises ? Les universités françaises, allemandes ou d’autres pays européens peuvent-elles pourvoir en cadres compétents des sociétés telles que Siemens, Airbus ou EDF et toutes les industries européennes émergentes fondées sur le savoir ?Ces questions doivent être éclaircies. Les examens de l’OCDE sur l’enseignement tertiaire, ses rapports sur la réforme des réglementations en matière d’éducation, et ses travaux innovants sur les scénarios d’avenir de l’université y contribuent, mais révèlent aussi des incertitudes dans les mesures de comparaisons entre États. Il serait productif d’examiner les opinions des consommateurs sur la qualité de l’enseignement. Par consommateurs, j’entends principalement les étudiants, mais aussi les futurs employeurs et les parents.Il y a de bons exemples de cette démarche, comme le site Internet du Centre allemand pour le développement de l’enseignement supérieur. Son but est de remiser les classements globaux, en faisant des comparaisons par discipline en Autriche, en Allemagne et en Suisse. Le site étant interactif, les étudiants « clients » peuvent classer les établissements selon leurs besoins. Une étude sur les méthodes utilisées pour rassembler ce genre d’informations à travers l’OCDE pourrait être assez simple à mettre en place, relativement peu coûteuse, et serait riche d’enseignements.Les ministres de l’Éducation de l’OCDE se rencontreront à Athènes les 27 et 28 juin. Une question sera au centre de leurs préoccupations : comment obtenir un enseignement supérieur de qualité et le maintenir. L’Inde, la Chine, la Russie, le Chili, ainsi que d’autres États non membres seront aussi représentés. L’intérêt manifesté par le monde entier montre à quel point l’enseignement supérieur est important pour nous tous. Ensemble, nous devons parvenir à relever le défi d’atteindre la qualité dont nous avons besoin, et que nos enfants méritent.©L’Observateur de l’OCDE, n°255, mai 2006


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