Garantir l’avenir de l’eau

Secrétaire général adjoint de l'OCDE

Chaque jeudi à midi le Tribunal de las aguas (tribunal de l’eau) se réunit devant la cathédrale de Valence, sur la côte méditerranéenne de l’Espagne. On dit que depuis plus de mille ans, ce tribunal règle les différends concernant l’irrigation des huertas, terres arables plantées de citronniers, d’orangers et d’autres cultures qui donnent à cette région ses parfums et ses saveurs caractéristiques, et font vivre bon nombre de ses habitants.

Il n’y a pas de vie sans eau : elle est indispensable à la santé, à l’agriculture, à l’industrie et au maintien des écosystèmes. La gestion des ressources en eau et l’accès à ces ressources sont devenus des problèmes planétaires qui influent sur les relations sociales et politiques dans de nombreuses régions du globe.

Selon les estimations des Nations unies, environ 1,8 milliard de personnes devront survivre dans des régions confrontées à des situations de « rareté absolue de l’eau » en 2025. Si rien n’est fait, les pénuries augmenteront et il n’y aura tout simplement plus assez d’eau pour assurer la production alimentaire ou répondre aux besoins des ménages, de l’industrie ou de l’environnement, surtout dans les zones les plus arides.La plupart des pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord entrent déjà dans cette catégorie. La croissance de la population, de la production industrielle et de la consommation dans les pays émergents et en développement devrait encore allonger la liste de ces pays, qui seront rejoints en 2025 par le Pakistan, l’Afrique du Sud et de larges zones de l’Inde et de la Chine. La variabilité du climat, en particulier dans de nombreuses régions semi-arides, complique encore la situation.Les problèmes sanitaires sont également très préoccupants. Par exemple, un comprimé dans un verre d’eau suffit à soigner les maladies diarrhéiques dans un pays développé. Mais dans de nombreux pays en développement, elles sont la première cause de mortalité infantile en raison de l’insalubrité de l’eau.C’est dans ce contexte qu’il faut envisager l’action à mener pour atteindre les Objectifs du millénaire pour le développement concernant l’eau, approuvés au Sommet mondial sur le développement durable en 2002. « Réduire de moitié, d’ici à 2015, le pourcentage de la population qui n’a pas accès de façon durable à un approvisionnement en eau potable et à des installations d’assainissement appropriées » ne sera pas chose facile.Si l’accès à l’eau pose un très grave problème dans les pays pauvres, la distribution d’eau potable constitue également un véritable défi pour les pays développés. La Stratégie de l’environnement de l’OCDE pour les dix premières années du XXIème siècle*, adoptée par les ministres de l’Environnement en mai 2001, inscrit à juste titre l’eau douce parmi les priorités des pays de l’OCDE. La salubrité de l’eau est compromise par la pollution des bassins hydrographiques, et les infrastructures de distribution et d’assainissement de nombreuses villes vieillissent et doivent être réparées ou remplacées. En Amérique du Nord, certains réseaux de distribution ont presque 200 ans ! Tout cela coûtera extrêmement cher et il faut trouver des solutions.La rareté est un autre problème. Les nappes souterraines ont atteint de nouveaux minima dans de nombreuses régions, par exemple aux États-Unis et en France, souvent à cause d’une surexploitation ou d’une utilisation inefficace de l’eau par l’agriculture, de la pollution et de la salinisation des eaux souterraines, etc. La BBC a annoncé récemment qu’au Royaume- Uni, les habitants du Kent, qui n’est pourtant pas une zone aride, seront cette année confrontés à d’importantes mesures de restriction, les réserves d’eau potable ne s’étant pas rechargées pendant l’hiver. D’autres pays de l’OCDE sont confrontés à des problèmes similaires.La raréfaction de l’eau n’est cependant pas inéluctable. L’eau douce est certes une ressource fragile (à peine plus de 2 % des réserves totales de la planète sont des réserves d’eau douce, en grande partie gelées), mais elle devrait rester abondante à condition d’être gérée correctement. Il faudra non seulement mettre en place des politiques adaptées, mais aussi veiller à les appliquer de façon rigoureuse et cohérente.L’eau est une ressource naturelle, elle dépend donc des phénomènes naturels, notamment des effets éventuels du changement climatique sur les précipitations. Néanmoins, l’eau est gaspillée pratiquement partout, et d’énormes quantités se perdent faute d’infrastructures adéquates ou bien entretenues. La nature, ici, n’est pas en cause et c’est notre responsabilité collective d’y remédier.Le problème est en grande partie d’ordre économique : l’eau est une ressource fragile soumise à des demandes concurrentes. Selon un principe économique de base, elle doit être traitée comme une ressource précieuse, et son prix doit encourager les économies et prévenir le gaspillage. Mais l’eau est également un bien social : nous en avons tous besoin pour vivre, c’est pourquoi l’accès à une eau abordable, en particulier pour les plus pauvres et les plus vulnérables, doit faire partie des priorités.L’eau revêt en outre un caractère intrinsèquement politique : l’action publique ne peut se passer de coopération et de concertation à tous les niveaux, des opérateurs internationaux aux utilisateurs privés, en passant par les industriels et les collectivités locales. La participation des populations, illustrée par les associations d’utilisateurs dans de nombreux pays en développement et les partenariats public-privé, peut encourager les acteurs intéressés à se rassembler face aux défis de la gestion de l’eau.Les travaux menés à l’OCDE montrent que les politiques de prix marchent lorsque les tarifs sont calculés de façon à couvrir l’intégralité des coûts, c’est-à-dire les coûts réels d’extraction et de distribution, ainsi que d’exploitation, de maintenance et d’investissement. Cette formule incite les utilisateurs à maîtriser leur consommation et permet de financer les investissements nécessaires dans les infrastructures de l’eau. Il apparaît donc souhaitable, en termes d’efficacité et de bien commun, que les utilisateurs privés, industriels ou agricoles, payent les quantités d’eau effectivement consommées.Même les mesures prises en faveur des catégories pauvres doivent inciter les usagers à économiser l’eau ; ce principe doit valoir pour tous. L’eau, à la différence de nombreux autres produits, est un bien public. Certains estiment donc que tous doivent y accéder à bas prix. Mais même lorsque les prix sont bas, beaucoup de personnes n’ont toujours pas accès à l’eau ou payent un prix inéquitable. Sans parler du risque de voir les groupes d’intérêt les plus bruyants bénéficier d’un traitement « plus égal » que les autres.La distribution d’eau bon marché pour tous est inefficace et subventionne le gaspillage de l’eau aussi bien par les riches que par les pauvres. Les systèmes de tarification doivent toutefois être assortis de dispositions pour assurer aux catégories pauvres un accès équitable à l’eau. Dans cette optique, de nombreux pays ont élaboré des mesures ciblées, tout en encourageant les économies d’eau : par exemple, des mesures de soutien des revenus, notamment par le biais d’une augmentation générale des aides sociales comme au Chili, ou des dispositifs tarifaires destinés à réduire les prix payés par les ménages à faible revenus comme en Grèce et dans certains pays d’Asie tels que l’Indonésie. Mobiliser les parties intéressées peut également être positif. En France, en plus de la législation et d’une Charte solidarité eau, une convention nationale de 2000 évite les coupures d’eau aux familles avec nourrisson ou personne âgée dépendante, quelle que soit leur situation financière.Dans la plupart des pays, notamment de la zone OCDE, les utilisateurs industriels ou privés paient leur eau plus de cent fois plus cher que les agriculteurs, riches ou pauvres. Pourtant l’agriculture est de loin le plus gros consommateur d’eau. Est-ce juste ? Bien sûr, la qualité de l’eau d’irrigation est inférieure et les réseaux de distribution moins sophistiqués que ceux qui desservent les ménages, mais cette eau est tout de même subventionnée par d’autres utilisateurs parfois plus pauvres. Paradoxalement, les agriculteurs bénéficient souvent d’exemptions spéciales en cas de restrictions d’eau.Si l’utilisation de l’eau reflétait son coût réel, les agriculteurs auraient à choisir entre maîtriser leur consommation ou s’orienter vers des produits moins exigeants en eau. C’est ce qui se passe déjà dans certains pays arides où certaines cultures moins rentables ont même été abandonnées.Il est difficile, politiquement et socialement, d’augmenter les prix ou de réduire les subventions, notamment pour l’agriculture, compte tenu des facteurs historiques, culturels et politiques en jeu. Le maintien de la sécurité alimentaire peut également entrer en ligne de compte, même s’il existe des moyens plus efficaces de l’assurer que de subventionner l’eau. Enfin, puisque la gestion durable de l’eau est aujourd’hui une nécessité, il faut s’attaquer aux réformes ; le statu quo n’est plus une possibilité.Certaines réserves d’eau ont déjà atteint des niveaux inférieurs aux minima ou sont polluées, ce qui crée des problèmes d’approvisionnement. L’acheminement d’eau de régions voisines peut offrir une solution. La technologie peut également être mise à profit, notamment pour dessaler l’eau.Quelle que soit la solution aux problèmes de l’eau, la volonté politique et les instruments économiques sont inutiles sans financement. Il faut mobiliser des fonds pour créer de nouvelles installations et moderniser les infrastructures existantes. La plupart des pays peuvent mobiliser ces fonds en associant recettes locales et investissements privés complétés par des investissements publics stratégiques. Les pays en développement pourront aussi chercher du côté de l’aide. Si la fiscalité peut avoir son rôle dans certains cas, la sécurité des approvisionnements en eau ne pourra être durable qu’avec un solide dispositif de financement reposant principalement sur les redevances, assorti de subventions pour les pauvres.Cependant, sauf dans les endroits les plus pauvres, la part de l’aide publique au développement (APD) consacrée à l’eau a fortement diminué ces dernières années par rapport à celle des autres secteurs, et se concentre sur quelques pays. La distribution d’eau et l’assainissement ne représentaient en 2004 que 6 % de l’aide sectorielle des pays du CAD de l’OCDE, contre 9 % en 1999-2000. L’Afrique sub-saharienne n’a guère bénéficié d’aides nouvelles dans le secteur de l’eau. L’investissement direct étranger dans les services de l’eau s’est trouvé confronté à la dure concurrence de secteurs plus rentables comme l’énergie. Il faudra davantage de volonté politique pour mobiliser des ressources et renforcer l’APD en faveur de l’eau, et pour améliorer les conditions d’investissement. La dimension internationale de l’eau donne encore plus d’acuité à tous ces problèmes. Les bassins hydrographiques transfrontaliers (cours d’eau, lacs, nappes souterraines ou calotte glaciaires) alimentent près de 40 % de la population mondiale et représentent près de 60 % des réserves d’eau douce de la planète. L’eau est une ressource stratégiquement vitale et géopolitiquement sensible. Les pays et régions qui partagent des sources devront collaborer pour appliquer des pratiques de gestion adéquates, en particulier si l’eau est peu abondante, sensible à la pollution ou essentielle au commerce.Le seul moyen d’y arriver est d’engager le dialogue le plus tôt possible. L’OCDE, créée pour rapprocher des pays autrefois opposés, est bien placée pour le savoir. Des négociations peuvent aboutir à des accords sur, par exemple, le partage des informations, les niveaux de prélèvement et des normes communes d’émission de polluants. Les accords transfrontaliers, qui sont déjà nombreux, peuvent améliorer la gestion conjointe des bassins. Ces accords peuvent être assortis de compensations financières, comme c’est le cas à la station de traitement des eaux usées de Tijuana entre le Mexique et les États-Unis. Des accords ont aussi été conclus pour contrôler les eaux usées rejetées dans la mer Baltique et la pollution du Rhin et du Danube. Des organismes des Nations unies ont contribué au lancement d’une initiative sur l’eau et la sécurité en Asie centrale, où cette ressource pourrait susciter des conflits. La concertation et la cogestion peuvent contribuer à éviter l’extension et l’embrasement des conflits autour de l’eau.L’eau deviendra pour nous tous un bien de plus en plus précieux. Tous les habitants du village planétaire doivent aujourd’hui unir leurs efforts pour que chacun puisse à l’avenir jouir de cette ressource. À cet égard, le séculaire Tribunal de las aguas de Valence nous donne une belle leçon de sagesse.Selon un principe économique de base, l’eau doit être traitée comme une ressource précieuse, et son prix doit encourager les économies et prévenir le gaspillage.Références*La Stratégie de l’environnement de l’OCDE souligne la nécessité de gérer l’utilisation des ressources en eau douce et des bassins versants correspondants, de façon à maintenir un approvisionnement en eau douce à usage humain en quantité et qualité suffisantes et à subvenir aux besoins des écosystèmes aquatiques et autres. En adoptant cette stratégie, les pays de l’OCDE se sont engagés à prendre des mesures nationales pour relever ce défi et ont retenu trois grands indicateurs pour mesurer les progrès accomplis : la réduction de l’intensité d’utilisation des ressources en eau ; l’amélioration de la qualité de l’eau ambiante ; l’accroissement de la part de la population raccordée aux installations de traitement secondaire et tertiaire des eaux usées. Pour plus d’information, voir www.oecd.org/env-frL’Observateur de l’OCDE, n°254, mars 2006


Données économiques

Courriel gratuit

Recevez les dernières nouvelles de l’OCDE :

Flux Twitter

Abonnez-vous dès maintenant

Pour recevoir notre édition papier par courrier


Edition en ligne
Editions précédentes

Ne manquez pas

  • G20: « Le temps est venu d’accroître les dépenses publiques » (Le Monde)
  • En France, les inégalités salariales se réduisent chaque année. Les salaires des femmes cadres de moins de 30 ans sont « seulement » inférieurs de 5 % à celui des hommes, selon l’Association pour l’emploi des cadres (APEC) dans une étude publiée en mars 2015.Les réseaux féminins ont-ils encore un rôle à jouer dans le monde du travail ? (Le Monde)
  • Pourquoi les fils d’immigrés ne réussissent-ils pas à l’école aussi bien que leurs sœurs? Un article du journal Le Monde.
  • L'intégration rapide des réfugiés est la clé de la croissance économique en Europe, selon le FMI et l'OCDE, présents à Davos, le forum économique mondial qui se déroule du 20 au 23 janvier. Lire l'article du Monde ici.

  • Expliquez-nous... l'OCDE par FranceInfo
  • "Nous avançons à une vitesse d'escargot" sur le climat, estime Ban Ki-moon. Le secrétaire général des Nations Unies confie au journal Le Monde son optimisme sur la conclusion d’un accord international permettant de contenir le réchauffement en cours, en dépit des obstacles.
  • La France est "l'un des pays où l'anxiété en classe est la plus fortement ressentie" explique Eric Charbonnier, analyste à l'OCDE.
  • Après le vote des mesures sociales demandées par l'Union européenne et le FMI, prévu pour le 22 juillet au soir, le gouvernement grec "va reprendre immédiatement les négociations avec les institutions, UE, BCE et FMI, qui doivent durer jusqu'au 20 août au plus tard".
  • Peut-on réduire l'immigration légale? Le député français de l’Yonne Guillaume Larrivé, membre de l'opposition, a proposé que les parlementaires fixent des plafonds d’immigration annuels. Thomas Liebig, spécialiste des migrations internationales à l’OCDE, analyse cette proposition pour le journal La Croix.
  • "Les 40% les plus pauvres, les classes moyennes, manquent de moyens pour investir dans le capital humain", explique à L'Express l'économiste Michael Förster, spécialiste des inégalités à l'OCDE.
  • La lutte contre le travail au noir franchit un nouveau seuil. Selon le bilan 2014 publié par Les Echos, le montant total des redressements imposés par les Urssaf pour « travail dissimulé » s’est élevé à 401 millions d’euros, contre 320 millions l’année précédente.
  • Le Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon rallie le soutien de l’OCDE: « 2015 est une année des plus cruciales pour l’humanité ».

Articles les plus lus

Blog OECD Insights

NOTE: Les articles signés expriment l’opinion de leurs auteurs
et pas nécessairement celle de l’OCDE ou de ses pays membres.

©Tous droits réservés. OCDE 2016