Littératie : bien plus que des paroles

Selon une récente enquête, bien trop d’adultes n’ont pas les compétences de base nécessaires pour décrypter le « monde de l’écrit ». Les gouvernements ont un rôle à jouer, notamment pour améliorer l’accès à la formation des adultes.
Direction de l’Éducation

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La révolution technologique réaffirmerait-elle la prééminence de l’un des plus vieux outils de la civilisation : l’écrit ? Ce qui, il n’y a guère plus d’une décennie, relevait au moins partiellement de l’oral, au téléphone par exemple, transite désormais par courrier électronique ou SMS. Chez certaines compagnie aériennes, il est même moins cher de commander des billets en ligne que par téléphone !
Travailler, faire ses courses, voyager : l’écrit est bien de retour, et il est devenu d’autant plus difficile de tirer parti de la société actuelle lorsqu’on n’en maîtrise pas les outils. Or, selon un nouveau rapport de l’OCDE, entre le tiers et plus des deux tiers de la population adulte n’atteignent pas le niveau minimal de maîtrise des compétences de base pour participer pleinement à la société.Prenons l’exemple, cité à l’envi à l’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme en France, d’un chauffeur-livreur qui avait réussi à passer le permis de conduire grâce à une mémoire prodigieuse et qui fonctionnait très bien sur son secteur jusqu’au jour où… il a été muté ! La difficulté à décoder les signes qui l’entourent affecte toute la vie d’un individu, sa capacité à s’adapter au monde dans lequel il évolue et à prendre des décisions informées. Au-delà du monde du travail, comment gérer de manière responsable les questions d’assurance, de santé ou de retraite, sans avoir les compétences requises pour lire et remplir un formulaire ? Les déficits de compétences de base représentent aussi des coûts pour la société dans son ensemble, en créant des obstacles à l’innovation et en augmentant les risques d’exclusion sociale.Un rapport récent de l’OCDE sur la littératie des adultes, basé sur l’enquête internationale ALL (Adult Literacy and Life skill survey) menée dans quelques pays représentatifs de l’OCDE (Canada, États-Unis, Italie, province de Nuevo León au Mexique, Norvège et Suisse) et aux Bermudes, aborde ces questions. Cette enquête examine les processus d’acquisition et de perte des compétences, et éclaire les liens entre le niveau de compétence de base et l’emploi, les salaires ou la santé, par exemple. Les individus ont été testés sur leur capacité à utiliser des chiffres, à résoudre des problèmes ou à comprendre des textes et des documents schématiques tels que des fiches de paie. Ils sont enfin interrogés sur leur usage de l’ordinateur.Ce qui surprend en premier lieu, c’est la faiblesse relative de la proportion de personnes qui atteignent le niveau minimal permettant de comprendre et d’utiliser l’information contenue dans un texte. Plus des deux tiers des Norvégiens se classent à ce niveau ou à un niveau supérieur. Mais cette proportion passe à environ 60 % des personnes aux Bermudes et au Canada, pour tomber à un peu moins de 50 % en Suisse et aux États-Unis, à environ 20 % en Italie et à 11 % au Nuevo León. Il y a donc bien sûr des inégalités entre pays, mais aussi au niveau national. Ainsi, l’écart entre les niveaux les plus faibles et les plus élevés de compétences de base est faible en Norvège et en Suisse, mais beaucoup plus grand en Italie ou aux États-Unis. Cet écart est significatif, car l’étude montre qu’il varie de concert avec la répartition des performances sociales, économiques, sanitaires et éducatives d’un pays.Si les femmes ont tendance à mieux maîtriser les textes, alors que les hommes se montrent plus habiles avec les chiffres et les documents schématiques, l’écart de compétences global entre les sexes est faible. En revanche, l’écart de maîtrise de l’écrit entre les âges est saisissant (voir le graphique). Dans tous les pays étudiés, les jeunes obtiennent des résultats plus élevés et sont proportionnellement plus nombreux à atteindre des niveaux supérieurs de compétences de base.Ce résultat confirme l’existence d’une perte possible des compétences de base pour certains individus au cours de la vie. La lecture et l’écriture s’entretiennent comme un muscle, et « ce qui ne sert pas se perd ». Ceci peut être un signe d’espoir : si l’on peut apprendre tout au long de la vie, les compétences d’un individu ne sont pas uniquement déterminées par le niveau de formation des parents, l’origine sociale et le niveau d’éducation. Malheureusement, une forte proportion d’adultes possédant de faibles compétences de base n’a toujours pas accès à des formations formelles. Cet inquiétant cercle vicieux renvoie à l’intérêt grandissant des pays pour la formation des adultes en général, et celle des individus de bas niveaux de compétences de base en particulier. Des programmes doivent être mis en place pour aider les adultes insuffisamment formés, d’autant plus que les difficultés de lecture ont des conséquences sur la vie des individus, et sur la société dans son ensemble.Prenons le cas des travailleurs. En général, ceux qui sont dotés de fortes compétences de base sont en activité pendant plus longtemps, sont moins exposés au chômage et ont des salaires sensiblement plus élevés que les travailleurs ayant des compétences moins élevées. Ils ont aussi tendance à savoir mieux utiliser un ordinateur, d’où, en partie, leur plus grande capacité à accéder à des emplois mieux rémunérés. Selon l’enquête, l’âge et le niveau de revenus exercent également une influence sur l’accès à l’informatique : un individu relativement jeune et ayant une rémunération élevée a plus de chances d’être du bon côté de la « fracture numérique ».Le manque de compétences à l’écrit a aussi des effets non négligeables sur la santé : les risques de ne pas déchiffrer correctement une ordonnance ou le mode d’emploi d’une machine-outil sont évidents. Les effets indirects sont plus importants mais difficiles à mesurer. Il existe en effet une relation entre faible niveau de littératie et pauvreté, métiers dangereux, incapacité à se défendre en cas de contentieux, stress et habitudes de vie considérées comme facteurs aggravants pour la santé, comme l’abus de tabac ou l’absence d’exercice physique. Dans une société où la maîtrise de la lecture n’est pas une option mais une nécessité, on peut aisément imaginer le stress des personnes qui peinent à déchiffrer une phrase.À un niveau macroéconomique, une meilleure maîtrise des compétences de base contribuerait donc à améliorer la productivité des salariés et à diminuer les contraintes pesant sur les systèmes de santé, deux résultats appréciables à une époque où de nombreux gouvernements sont confrontés à des problèmes de vieillissement et de reconversion professionnelle à grande échelle. Au total, toutes ces dimensions sont liées, et seule une approche globale du problème pourrait permettre de faire des progrès sensibles. Il existe des voies prometteuses, comme les programmes familiaux d’apprentissage qui réunissent parents et enfants dans un même effort, les seconds maîtrisant souvent mieux l’écrit que les premiers dans des contextes sociaux difficiles. Ces initiatives sont d’autant plus intéressantes qu’elles permettent de rompre le cycle qui maintient les générations successives d’une même famille dans une situation précaire. D’autres tentatives pour aider les personnes en difficulté de lecture, comme les services d’information et d’orientation, ont aussi beaucoup de mérites. L’utilisation de l’informatique, malgré la difficulté pour certaines personnes de franchir le cap de la technologie, est aussi de plus en plus sollicitée pour un apprentissage de base de la lecture. Enfin, on ne saurait trop souligner la nécessité de généraliser l’accès à la formation des adultes.La littératie doit être une priorité, car l’aptitude à apprendre et à s’adapter semble devoir devenir la compétence la plus importante dans cette nouvelle ère technologique. Donner à tous la possibilité de l’acquérir passe plus que jamais par la maîtrise de l’écrit.RéférencesBéatriz Pont et Patrick Werquin (2000), « La littératie en deux mots », L’Observateur de l’OCDE n°223, p. 49-50, octobre, Paris.OCDE (2003), Au-delà du discours : politiques et pratiques de la formation des adultes, Paris.OCDE (2005), Promouvoir la formation des adultes, Paris.©L’Observateur de l’OCDE, n°251, septembre 2005


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