La science, l’Homme et l’année internationale de la physique

Secrétaire exécutif du Forum mondial de la science de l’OCDE

Bien qu’abondamment débattu, l’impact de la science sur la société suscite une attention particulière en 2005, année qui marque le centenaire de la découverte de la théorie de la relativité par Albert Einstein, et a été de ce fait désignée année internationale de la physique. Pour les dirigeants des pays de l’OCDE, il est prioritaire d’investir dans la physique et les disciplines voisines, et un certain nombre de projets, comme un nouveau collisionneur électron-positron ou un radiotélescope géant, sont à l’étude. Mais dans un monde de concurrence et de budgets serrés pour la recherche, les scientifiques doivent se demander quel est véritablement l’impact de ces projets pour les citoyens « ordinaires ».

Les frontières de la physique moderne sont constamment repoussées et elles restent floues. Au début du XXème siècle, la double découverte de la relativité et de la mécanique quantique a transformé la physique traditionnelle, mais aussi l’astronomie, la biologie, les sciences de la Terre, la recherche sur les matériaux, le traitement de l’information et d’autres disciplines. C’est cette somme combinée de connaissances – et non pas simplement la physique stricto sensu – dont il convient d’évaluer l’impact sur la société. La physique moderne, ou plutôt la science moderne, a influé sur deux aspects de la vie dans notre société. Considérons d’abord le côté matériel, ou pratique, de la vie : travail, loisirs, transports, communication, industrie, agriculture, guerre, soins de santé, etc. L’impact de la science du XXème siècle dans ces domaines a bien évidemment été immense. Les objets familiers qui nous entourent tirent leurs propriétés essentielles des résultats de la recherche scientifique de pointe. Par exemple, tous les appareils électroniques modernes, que ce soit le téléphone ou l’ordinateur portable, existent parce qu’en 1947, trois chercheurs américains ont produit l’une des plus grandes inventions du siècle : le transistor.Étant donné l’énorme influence de la science dans la vie quotidienne, il est surprenant que l’homme de la rue soit aussi peu informé dans ce domaine. Si vous interrogez la première personne venue, il est douteux qu’elle puisse dire deux choses de vrai sur la théorie quantique ou la relativité. Cette ignorance généralisée, cause de bien des tourments dans les cercles politiques, appelle une explication.Considérons aussi un autre aspect de la vie moderne – plus difficile à nommer, moins facile à définir et moins aisé à comprendre : le côté abstrait, mental, spirituel, émotionnel… En un mot, le côté personnel de nos vies. C’est l’aspect qui régit la façon dont nous donnons un sens et un but à notre existence, En ce qui concerne cette dimension essentielle de l’existence, on peut dire que l’incidence de la science moderne est quasiment nulle. C’est comme si Albert Einstein n’avait jamais vécu, ni les autres grands de la physique moderne : Bohr, Heisenberg, Landau, Gell-Mann et les autres.Cette affirmation doit cependant être nuancée. Il est certain que la sensibilité moderne est empreinte d’un matérialisme diffus et omniprésent, de déterminisme également : la conscience qu’il n’y a qu’une seule forme de substance réelle. Même les pensées et les sentiments sont souvent considérés comme le simple reflet de phénomènes physiques corporels, comme l’a dit de façon si imagée l’informaticien Marvin Minsky : « le cerveau n’est qu’un ordinateur fait de viande ». Les attitudes populaires à l’égard de la nature ont certes changé, mais cela est avant tout l’héritage de Darwin, plutôt que d’Einstein. On pourrait aussi présumer que les attitudes à l’égard des autres êtres humains ont évolué sous l’influence de la science et de la technologie. Il se pourrait, par exemple, que la possibilité de voyager et de communiquer ait entraîné un recul du chauvinisme, des préjugés raciaux, de l’intolérance religieuse ou de l’homophobie. Indépendamment de cela, toutefois, notre monde psychique et mental reste celui de Moïse et de Mahomet, d’Aristote, de Galilée et de Newton, plutôt que celui d’Albert Einstein ou de Richard Feynman.Pourtant, la science moderne nous a révélé un univers physique mystérieux, d’une grande beauté, et profondément troublant. C’est un univers dans lequel le temps et l’espace, qui ne font peut-être même pas partie de ses propriétés les plus fondamentales, s’entremêlent d’une façon qui échappe à l’intuition, où la réalité ne peut être décrite qu’en termes de probabilités, et où il n’y a pas de démarcation claire entre la matière vivante et non vivante, ou entre des états d’existence humains et non humains. C’est un univers qui est né d’une vaste et chaotique déflagration nucléaire, mais avec des propriétés finement ajustées, qui ont apparemment finalement garanti l’émergence d’une complexité quasi-infinie et d’un équilibre délicat entre stabilité et évolution. Surtout, la description scientifique de la réalité ne soutient pas la croyance intuitive, et pratiquement universelle, selon laquelle le monde physique n’est qu’un décor, une scène pour l’évènement le plus important de tous : la grande aventure humaine. Pour reprendre le physicien Steven Weinberg qui formule âprement une vision scientifique orthodoxe : « plus l’univers est compréhensible, plus il semble dépourvu de sens ». Pourquoi les avancées de la science moderne se reflètentelles si peu dans la vie psychique et spirituelle de la société ? Peut-être la science n’est-elle pas suffisamment avancée ou cohérente pour attirer les citoyens ordinaires, malgré les magnifiques succès des cent dernières années. Les scientifiques soulèvent des questions profondes, mais ils sont encore loin d’apporter des réponses satisfaisantes. Ils ont gagné le droit de demander : « Pourquoi la réalité est-elle comme ceci, et non pas comme cela ? » Mais leurs réponses, évoquant des univers multiples ou diverses formes du principe anthropique, ne peuvent être considérées comme définitives à ce jour.Dans la vision réductionniste de la réalité qui prévaut – et dans laquelle la biologie est basée directement sur la chimie, et la chimie sur la physique – tout repose en définitive sur la théorie la plus fondamentale de la physique, le modèle standard de la physique des particules. Bien que représentant un succès majeur et durement gagné de la physique, ce modèle ne trouve que peu d’écho dans la pensée populaire. Les gens veulent assurément comprendre les fondements de la réalité, mais ils n’aiment pas qu’on leur dise que tout ce qui existe et a jamais existé est composé de quarks, de leptons, de bosons de jauge, et de rien d’autre. L’idée que l’extrême diversité de notre réalité, et de fait l’intelligence propre de l’Homme, s’explique entièrement avec un petit nombre de concepts physiques n’est guère convaincante et n’a pas de sens pour la plupart des gens. Ce groupe de sceptiques compte aujourd’hui un nombre non négligeable de physiciens qui élaborent des moyens nouveaux pour l’étude des phénomènes complexes, comme la vie elle-même, mais leurs travaux n’en sont qu’à leurs débuts et ils sont loin d’être universellement acceptés par leurs collègues.Il y a aussi le problème de l’origine de la vie, qui pour les scientifiques reste non résolu. Des progrès énormes ont été faits, et la synthèse moderne de l’évolution darwinienne avec la biologie moléculaire est assurément l’une des plus grandes réussites de l’humanité. Les biologistes ont fait la découverte étonnante que les structures essentielles de la matière vivante opèrent à l’échelle de l’atome, qui est considérablement plus petite que les structures des objets, même les plus sophistiqués, fabriqués par l’homme, comme les mémoires et microprocesseurs d’ordinateurs. Mais cette découverte est aussi un piège, car elle laisse entendre que l’explication de l’origine de la vie, bien qu’elle ne soit pas encore connue en détail, sera réductible à des phénomènes physiques et chimiques standard. Mais les êtres humains ne sont-ils que de simples objets, au même titre qu’un bloc de plomb ou un microprocesseur ? Cette proposition contredit les opinions traditionnelles, elle choque profondément beaucoup de gens, et elle suscite la fureur de certains groupes conservateurs religieux, parents et éducateurs. Et même les physiciens qui ont soutenu leurs collègues biologistes dans le conflit culturel et politique provoqué par cette proposition sont nombreux à être gênés, dans leur for intérieur, par l’interprétation scientifique traditionnelle de la relation entre le vivant et le non vivant.Autre obstacle à un plus grand impact de la physique, le secret inavouable de la communauté scientifique : les physiciens eux-mêmes ne comprennent pas ce qu’ils ont fait. La théorie de la mécanique quantique, vieille maintenant de près d’un siècle et si immensément productive, est constituée d’éléments dont la nature reste un profond mystère. Des questions embarrassantes, qu’Einstein a été le premier à formuler, demeurent sans réponse à ce jour. Par exemple, quelle est la signification exacte de la construction la plus fondamentale de la théorie, la fonction d’onde ? Est-ce une description complète des objets physiques, ou simplement un outil de calcul ? Quelle est la nature de l’acte le plus basique de la théorie, la mesure ? Pourquoi comporte-t-il une discontinuité bizarre ? L’observateur humain joue-t-il un rôle dans cet acte ?On pourrait citer d’autres facteurs pour expliquer le faible impact de la science sur la vie de l’esprit humain. Cette situation changera-t-elle un jour ? Si l’on se fie aux arguments avancés plus haut, il faudra d’abord de nouvelles avancées scientifiques, et les diverses branches de la science devront former un tout cohérent plus unifié. La propre conjecture de l’auteur, qui n’est rien d’autre qu’une conjecture, est qu’une telle transformation est probable, mais certainement pas de notre vivant. Une spiritualité ou une conscience sociale véritablement fondée sur la science pourrait finir par voir le jour, mais son analyse empirique ne sera sans doute pas possible avant le bi ou tricentenaire des découvertes miraculeuses d’Einstein.* Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles de l’OCDE ou de ses membres, ni celles du Forum mondial de la science. Cet article est adapté d’une présentation à un colloque intitulé La physique moderne dans la société contemporaine à travers les objets, organisé par le Conservatoire national des Arts et Métiers (www.cnam.fr) et le Musée des Arts et Métiers, à Paris, du 24 au 26 mai 2005.©L’Observateur de l’OCDE, n°251, septembre 2005


Données économiques

Courriel gratuit

Recevez les dernières nouvelles de l’OCDE :

Flux Twitter

Abonnez-vous dès maintenant

Pour recevoir notre édition papier en anglais par courrier


Edition en ligne
Editions précédentes

Ne manquez pas

  • G20: « Le temps est venu d’accroître les dépenses publiques » (Le Monde)
  • En France, les inégalités salariales se réduisent chaque année. Les salaires des femmes cadres de moins de 30 ans sont « seulement » inférieurs de 5 % à celui des hommes, selon l’Association pour l’emploi des cadres (APEC) dans une étude publiée en mars 2015.Les réseaux féminins ont-ils encore un rôle à jouer dans le monde du travail ? (Le Monde)
  • Pourquoi les fils d’immigrés ne réussissent-ils pas à l’école aussi bien que leurs sœurs? Un article du journal Le Monde.
  • L'intégration rapide des réfugiés est la clé de la croissance économique en Europe, selon le FMI et l'OCDE, présents à Davos, le forum économique mondial qui se déroule du 20 au 23 janvier. Lire l'article du Monde ici.

  • Expliquez-nous... l'OCDE par FranceInfo
  • "Nous avançons à une vitesse d'escargot" sur le climat, estime Ban Ki-moon. Le secrétaire général des Nations Unies confie au journal Le Monde son optimisme sur la conclusion d’un accord international permettant de contenir le réchauffement en cours, en dépit des obstacles.
  • La France est "l'un des pays où l'anxiété en classe est la plus fortement ressentie" explique Eric Charbonnier, analyste à l'OCDE.
  • Après le vote des mesures sociales demandées par l'Union européenne et le FMI, prévu pour le 22 juillet au soir, le gouvernement grec "va reprendre immédiatement les négociations avec les institutions, UE, BCE et FMI, qui doivent durer jusqu'au 20 août au plus tard".
  • Peut-on réduire l'immigration légale? Le député français de l’Yonne Guillaume Larrivé, membre de l'opposition, a proposé que les parlementaires fixent des plafonds d’immigration annuels. Thomas Liebig, spécialiste des migrations internationales à l’OCDE, analyse cette proposition pour le journal La Croix.
  • "Les 40% les plus pauvres, les classes moyennes, manquent de moyens pour investir dans le capital humain", explique à L'Express l'économiste Michael Förster, spécialiste des inégalités à l'OCDE.
  • La lutte contre le travail au noir franchit un nouveau seuil. Selon le bilan 2014 publié par Les Echos, le montant total des redressements imposés par les Urssaf pour « travail dissimulé » s’est élevé à 401 millions d’euros, contre 320 millions l’année précédente.
  • Le Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon rallie le soutien de l’OCDE: « 2015 est une année des plus cruciales pour l’humanité ».

Articles les plus lus

Blog OECD Insights

NOTE: Les articles signés expriment l’opinion de leurs auteurs
et pas nécessairement celle de l’OCDE ou de ses pays membres.

©Tous droits réservés. OCDE 2016