Changements au Moyen-Orient

Malédiction ou espoir ?

Lorsque l’OCDE a lancé en partenariat le projet MENA en février dernier, on a beaucoup parlé de changement et d’ère nouvelle. Peu de temps après les élections irakiennes, on pouvait nourrir cet espoir, mais pour les spécialistes de la région, c’est un discours rebattu, également concernant le projet MENA. Bien entendu, toute initiative doit intervenir au moment propice. Est-ce le cas pour ce projet ?

Il est très tentant de voir dans les événements de ces derniers mois au Moyen-Orient, qui ont suivi l’action menée sous l’égide des États-Unis en Irak, la preuve que la démocratie a fini par pousser les populations de la région dans la rue pour imiter l’expérience irakienne.De toute évidence, la réalité est un peu différente. Une bonne part du monde arabe a accueilli avec joie le départ de Saddam Hussein, et certains espèrent que les pressions américaines ou internationales encourageront leur propre gouvernement à relâcher l’étreinte autocratique qui s’exerce presque uniformément de Rabat à Téhéran. Mais au vu du lourd tribut de victimes que l’Irak paye chaque jour, rares sont ceux qui restent convaincus que la seule solution possible est le changement imposé de l’extérieur.Bien souvent, les changements constatés ne datent pas d’hier. Pour prendre l’exemple de la dégradation des relations entre la Syrie et le Liban, il faut se rappeler que Rafic al-Hariri y a joué un rôle clé pendant plus d’une décennie. Ces événements sont dûs autant à un relâchement du régime syrien suite au décès du père de l’actuel président qu’à une volonté d’imiter ce qui s’est produit en Irak. Quant aux protestations en Égypte au sujet d’un cinquième mandat du président, elles s’expliquent davantage par la crainte ancienne d’une succession dynastique forcée que par une nouvelle doctrine d’inspiration américaine.L’origine du changement dans la région se trouve plus certainement dans les problèmes économiques de grande ampleur qui ont été aggravés par l’autocratisme des régimes dominants. C’est dans ce contexte qu’on évaluera le succès du projet MENA et, à vrai dire, de toute transformation de la région.Les pressions démographiques s’intensifient au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, mais à la différence des pays de l’OCDE, le déséquilibre ne se fait pas dans le sens du vieillissement ; c’est la population jeune qui ne cesse de s’accroître. Les taux globaux de fécondité restent supérieurs à trois naissances par femme dans presque tous les pays, sauf en Iran, en Tunisie et en Algérie. Les gouvernements ont fait savoir qu’ils voulaient s’attaquer aux problèmes démographiques, mais peu se sont montrés prêts à prendre des mesures radicales, de crainte de heurter les populations en paraissant transgresser les normes sociales traditionnelles. En conséquence, dans toute la région, les jeunes constituent désormais la majorité de la population. Certes, c’est la tendance de la plupart des économies en développement, mais dans certains États arabes, le déséquilibre pose d’ores et déjà de graves problèmes. En Arabie saoudite, par exemple, le taux de fécondité reste supérieur à cinq naissances par femme et, à en juger par des données non officielles, au rythme actuel, les moins de 17 ans représenteront 60 % de la population en 2010.La croissance démographique n’est pas un mal en soi ; elle peut même au contraire être l’un des moteurs de la croissance économique. Mais certains de ces régimes autocratiques s’agrippent tellement au pouvoir qu’ils ne sont pas près d’adopter les réformes économiques nécessaires, sachant en particulier que c’est souvent grâce au contrôle de l’accès aux devises qu’ils parviennent à se maintenir en place.Dans les économies pétrolières comme la Libye ou l’Irak, cela signifie qu’il faut conserver la maîtrise absolue des sociétés pétrolières nationales, et donc des recettes à l’exportation. Dans les pays qui ne produisent pas de pétrole, comme l’Égypte ou la Tunisie, il s’agit généralement de distribuer les autorisations de commerce extérieur aux principaux soutiens, favorisant les intérêts tribaux, familiaux ou militaires. En conséquence, l’investissement en provenance de l’étranger se limite à des secteurs spécifiques et contrôlés, généralement au bénéfice des partisans du régime, alors que le rythme global de la croissance économique a tendance à être inférieur à l’expansion démographique.Les gouvernements gèrent leurs dépenses budgétaires en naviguant entre expansion et récession, leur planche de salut étant souvent une hausse des prix du pétrole. Les pays qui ne sont pas exportateurs de pétrole, comme l’Égypte ou la Jordanie, y gagnent également, car les États du Golfe recrutent davantage de main-d’oeuvre chez eux lorsque les prix du pétrole sont élevés.Est-ce une politique à courte vue ? Certains observateurs en sont convaincus, mais lorsque l’ambition première des régimes se résume à perpétuer le système actuel de gouvernement, les impératifs à plus long terme sont souvent relégués au second plan. Comme pour tout régime totalitaire, ces tendances se traduisent en definitive par une sous-performance très marquée des économies de la région, avec des revenus en termes réels dont la croissance n’a rien de comparable à celle d’autres marchés émergents. Une démographie qui reste extrêmement dynamique et une croissance lente et inégale du PIB alimentent le mécontentement politique.Sur le plan économique, il y a peu d’exceptions notables dans la région. Il y a bien longtemps que les spécialistes de ces pays et les producteurs de pétrole dénoncent la dépendance pathologique à l’égard de l’extraction, mais même lorsque les exportations d’hydrocarbures ne jouent qu’un rôle secondaire, voire négligeable, le poids de l’autocratie persiste. Le programme MENA peut-il favoriser un changement fondamental dans la gestion économique, et donc dans le mode de gouvernement ? Observe-t-on sur le terrain des signes de changement ? Cela est difficile à dire. Certes, les téléspectateurs des États-Unis, d’Europe et du Japon observent avec enthousiasme les manifestants qui réclament davantage de réformes démocratiques à Beyrouth, au Caire, ou même à Riyad et Téhéran. Mais le changement viendra plus d’une extension du pouvoir économique réel au-delà du centre autocratique que d’une modification superficielle des processus électoraux nationaux. Reste qu’en Égypte, le développement de l’investissement sur les marchés financiers dans les années 90 n’a pas suffi, et que l’expansion de marchés financiers manipulés et soumis à restrictions en Arabie saoudite et dans le Golfe ne suffira pas non plus.Il paraîtrait logique de commencer par des accords de libre-échange. Mais si de tels accords s’inscrivent tout à fait dans l’esprit de certains traités et d’organisations internationales telles que l’OMC, ils ne peuvent guère contribuer à élargir le pouvoir économique dans les États signataires. En signant des accords de «libre-échange» qui traitent uniquement des tarifs douaniers et non du droit d’obtenir de façon concurrentielle la possibilité de commercer dans ces économies, on court le risque de cristalliser le pouvoir économique entre les mains de nouveaux oligarques, au lieu de promouvoir le changement démocratique.Pour éviter les déceptions auxquelles ont abouti les initiatives passées de ce type, le programme MENA devra aller au-delà des négociations habituelles sur la gouvernance et tenter d’instaurer dans les États de la région de réels changements et un véritable esprit de responsabilité. Si les impératifs actuels de sécurité risquent d’entraver ce processus, la création de marchés financiers, en particulier, pourrait permettre de décentraliser le pouvoir économique. Dans les marchés émergents, les normes d’informations exigées des sociétés cotées sont souvent bien moins strictes qu’à Wall Street ou à Londres. L’application des normes internationales par les marchés du programme MENA clarifierait la nature du pouvoir économique dans un grand nombre des États concernés.Néanmoins, tout espoir n’est pas perdu. Dans les pays à forte tradition autocratique, comme l’Algérie et le Maroc, les impératifs économiques qui résultent des relations avec l’UE suscitent un élan de réforme. Mais si Abdelaziz Bouteflika se repose trop sur son succès électoral de l’an dernier, et si Mohammed VI garde les yeux rivés sur le dossier du radicalisme islamiste, cet élan pourrait bien tourner court. Il incombera au programme MENA, en particulier grâce aux pratiques de bonne gouvernance promues par l’OCDE, de tirer les leçons du passé.On peut craindre que, lorsqu’il s’agira de pousser les gouvernements à sauter le pas vers une plus large répartition du pouvoir économique, les réticents ne jouent une fois encore la carte de la «stabilité», en décourageant le changement dans un contexte où les menaces de groupes insurgés ne visent pas seulement l’État concerné, mais aussi l’UE et les États-Unis. Après tout, même si une réforme est éminemment souhaitable, la sécurité à court terme doit toujours primer. Bien que la volonté de démocratisation des États-Unis ne doive pas être sous-estimée, il faut également compter avec leur pragmatisme.La démocratisation peut être une entreprise de longue haleine ; rappelons-nous que les pays de l’OCDE n’étaient pas tous démocratiques lorsqu’ils ont rejoint l’Organisation. Aujourd’hui, ils le sont. Il reste à savoir si l’OCDE pourra jouer efficacement de son influence et favoriser un changement réel et durable au Moyen-Orient.*M.Hawes a été économiste du Moyen-Orient à l’Economist Intelligence Unit à Londres, ainsi que directeur pour l’Afrique et le Moyen-Orient du groupe Eurasia à New York.©L’Observateur de l’OCDE n° 249, mai 2005


Données économiques

Courriel gratuit

Recevez les dernières nouvelles de l’OCDE :

Flux Twitter

Abonnez-vous dès maintenant

Pour recevoir notre édition papier en anglais par courrier


Edition en ligne
Editions précédentes

Ne manquez pas

  • G20: « Le temps est venu d’accroître les dépenses publiques » (Le Monde)
  • En France, les inégalités salariales se réduisent chaque année. Les salaires des femmes cadres de moins de 30 ans sont « seulement » inférieurs de 5 % à celui des hommes, selon l’Association pour l’emploi des cadres (APEC) dans une étude publiée en mars 2015.Les réseaux féminins ont-ils encore un rôle à jouer dans le monde du travail ? (Le Monde)
  • Pourquoi les fils d’immigrés ne réussissent-ils pas à l’école aussi bien que leurs sœurs? Un article du journal Le Monde.
  • L'intégration rapide des réfugiés est la clé de la croissance économique en Europe, selon le FMI et l'OCDE, présents à Davos, le forum économique mondial qui se déroule du 20 au 23 janvier. Lire l'article du Monde ici.

  • Expliquez-nous... l'OCDE par FranceInfo
  • "Nous avançons à une vitesse d'escargot" sur le climat, estime Ban Ki-moon. Le secrétaire général des Nations Unies confie au journal Le Monde son optimisme sur la conclusion d’un accord international permettant de contenir le réchauffement en cours, en dépit des obstacles.
  • La France est "l'un des pays où l'anxiété en classe est la plus fortement ressentie" explique Eric Charbonnier, analyste à l'OCDE.
  • Après le vote des mesures sociales demandées par l'Union européenne et le FMI, prévu pour le 22 juillet au soir, le gouvernement grec "va reprendre immédiatement les négociations avec les institutions, UE, BCE et FMI, qui doivent durer jusqu'au 20 août au plus tard".
  • Peut-on réduire l'immigration légale? Le député français de l’Yonne Guillaume Larrivé, membre de l'opposition, a proposé que les parlementaires fixent des plafonds d’immigration annuels. Thomas Liebig, spécialiste des migrations internationales à l’OCDE, analyse cette proposition pour le journal La Croix.
  • "Les 40% les plus pauvres, les classes moyennes, manquent de moyens pour investir dans le capital humain", explique à L'Express l'économiste Michael Förster, spécialiste des inégalités à l'OCDE.
  • La lutte contre le travail au noir franchit un nouveau seuil. Selon le bilan 2014 publié par Les Echos, le montant total des redressements imposés par les Urssaf pour « travail dissimulé » s’est élevé à 401 millions d’euros, contre 320 millions l’année précédente.
  • Le Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon rallie le soutien de l’OCDE: « 2015 est une année des plus cruciales pour l’humanité ».

Articles les plus lus

Blog OECD Insights

NOTE: Les articles signés expriment l’opinion de leurs auteurs
et pas nécessairement celle de l’OCDE ou de ses pays membres.

©Tous droits réservés. OCDE 2016