Des avantages du prêt

Cliquer sur l'image pour l'agrandir

L’annulation de la dette des pays pauvres est certes une avancée, mais il ne faut pas négliger le rôle des prêts à des conditions libérales dans la promotion du développement et la lutte contre la pauvreté.
Sir Bob Geldof, la rock star « humanitaire », milite depuis longtemps pour l’annulation de la dette. Il entend faire du Live 8, nouvelle version du Live Aid organisé en 1985, un « événement de sensibilisation » avant le Sommet du G8 qui se tiendra en Écosse en juillet 2005. L’objectif est de faire pression en faveur de l’accroissement de l’aide et de l’allègement de la dette de l’Afrique.La communauté internationale s’intéresse aussi à cette question. En mars 2000, la commission d’étude sur les institutions financières internationales a présenté au Congrès américain l’important rapport Meltzer, d’où il ressortait que l’annulation de la dette des pays pauvres était une mesure nécessaire pour le développement et que les banques multilatérales de développement devaient abandonner les prêts au profit des seuls dons assortis d’un contrôle des performances.Le plaidoyer de Sir Bob et le rapport Meltzer en faveur d’un effacement de la dette, du moins pour les pays pauvres très endettés (PPTE), ont été entendus. Les ministres des Finances du G8 sont parvenus mi-juin à un accord sur l’annulation de 56,5 milliards de dollars de dettes contractées auprès de la Banque mondiale, de la Banque africaine de développement et du Fonds monétaire international.L’accord prévoit l’effacement immédiat de la dette de 14 pays d’Afrique et de quatre pays d’Amérique latine, tous concernés par l’initiative PPTE de la Banque mondiale qui engage les pays à une bonne gouvernance publique, à respecter un programme économique approuvé par le FMI et à combattre la corruption.Ce résultat est très encourageant. Le risque contre lequel nous voudrions mettre en garde est celui de renoncer définitivement à l’instrument des prêts subventionnés, au profit des seuls dons. Or, ce n’est pas nécessairement la meilleure formule pour le développement.Ces 30 dernières années, les donateurs bilatéraux ont progressivement privilégié les dons au détriment des prêts, comme le montre notre graphique. Récemment, cette pratique s’est étendue aux organismes d’aide multilatéraux, notamment la Banque mondiale.Quels que soient les avantages respectifs des dons et des prêts, la part croissante des dons n’a pas permis de réduire la pauvreté dans les pays en développement. De fait, dans les pays où la pauvreté a reculé, en Asie de l’Est notamment, la proportion des dons dans l’aide publique au développement (APD) est moindre qu’ailleurs, et diminue.À l’inverse, en Afrique, qui fait l’objet de tant d’initiatives politiques aujourd’hui, le pourcentage de dons dans les dépenses d’APD augmente, mais le taux de pauvreté aussi. Il y a certes plusieurs raisons à cela, et le sous-développement n’est pas imputable aux seules sources de financement. Mais les faits enseignent que l’allègement de la dette et le recours exclusif aux dons ne parviendront pas à eux seuls à éradiquer la pauvreté. Le mode de financement influe sur les comportements en instaurant une discipline budgétaire, et en facilitant les mécanismes financiers nécessaires à l’investissement. Examinons les trois principes suivants :Premièrement, l’aide est un transfert qui donne aux pays bénéficiaires les moyens de financer leurs déficits. L’abandon des prêts assortis de conditions favorables au profit des dons peut réduire la valeur du transfert car les remboursements en provenance des pays se développant avec succès cessent, et n’alimentent donc plus de nouveaux prêts. Cet avantage des prêts sur les dons est rarement pris en considération : en théorie du moins, la valeur d’un dollar d’aide peut être démultipliée dans le sens où les remboursements de l’emprunteur initial contribuent à financer le prêt du second, et ainsi de suite. C’est par exemple grâce à ce cercle vertueux que certains pays asiatiques, en sortant de la pauvreté, ont pu contribuer à reconstituer les ressources de l’Association internationale de développement.Cet argument en faveur des prêts a toutefois une limite : les bailleurs de fonds peuvent être tentés de continuer à prêter « à titre défensif ». En effet, les banques multilatérales ont tendance à prêter aux pays déjà endettés des fonds qui vont, selon toute vraisemblance, servir à rembourser leurs dettes. Nos données montrent que l’octroi de prêts à titre défensif à de nombreux pays africains était une pratique courante dans les années 90, mais pas une décennie auparavant. Cela peut s’expliquer par le fait que la dette de ces pays était trop élevée dans les années 90 pour qu’ils puissent la rembourser, même s’il ne s’agit pas là d’une caractéristique propre aux prêts.Un deuxième facteur plus reconnu concerne l’efficacité de l’utilisation du transfert. C’est principalement cet aspect qui déterminera le mieux-être des bénéficiaires. Les modalités de l’aide influent sur la discipline budgétaire, y compris sur l’affectation des dépenses. Le fait que les dons ne soient pas soumis à remboursement leur donne un caractère moins incitatif et peut porter préjudice aux efforts de développement, entraînant ainsi une plus grande dépendance à l’égard de l’aide. Des remises de dettes fréquentes et l’octroi répété de prêts à titre défensif peuvent par ailleurs avoir les mêmes répercussions, si bien qu’en définitive, les pays emprunteurs en viennent à assimiler les prêts assortis de conditions favorables à des dons.Cependant, l’expérience donne l’avantage aux prêts : ces 30 dernières années, en dépit des crises successives de la dette, ils ont été utilisés plus efficacement que les dons. Une étude de l’UNU/WIDER, un institut de recherche sur le développement, montre que les dons favorisent le financement de projets qui ne répondent pas nécessairement aux critères habituels d’efficacité, particulièrement dans les pays les moins développés. De plus, selon le FMI, dans les régimes les plus corrompus, les dons disparaissent sous forme de cadeaux fiscaux aux groupes influents. Il devient alors difficile de défendre les dons en arguant qu’ils stimulent la croissance, surtout lorsque les bénéficiaires sont appelés à cofinancer des projets, ainsi que le suggère le Rapport Meltzer.Le troisième facteur à prendre en considération est celui du risque. L’aide permet aux pays pauvres d’ajuster leur consommation en fonction des circonstances, manoeuvre que les économistes qualifient de « lissage », ce dont les pays les plus pauvres ont particulièrement besoin car ils sont plus vulnérables et manquent d’accès au financement privé. En fait, le financement privé, qu’il prenne la forme de prêts de banques commerciales ou de souscriptions à des emprunts obligataires, accentue les variations de consommation au lieu de les réduire. En d’autres termes, les fonds privés affluent en période de prospérité, mais ont tendance à se tarir lorsque la situation économique se dégrade. C’est là un argument en faveur du financement public du développement.À l’opposé, les dons peuvent être utilisés comme des instruments de stabilisation conjoncturelle, augmentant lors d’un choc externe, tel que l’effondrement des prix des matières premières, et diminuant lors de périodes plus fastes. Toutefois, l’intervalle entre le début de la crise et le versement des fonds risque d’être trop long pour que cette solution soit réellement efficace. En fait, les dons arrivent trop tard ou ne commencent à faire effet que lorsque la reprise économique est déjà amorcée.Le crédit peut au contraire s’avérer plus approprié pour faire face aux chocs car il est rapidement mobilisable et peut être vite remboursé. Mais que faire lorsqu’un un pays se retrouve, suite à des problèmes successifs, face à un endettement intolérable ? C’est l’un des avantages des prêts publics : du fait de la mutualisation des risques, les créanciers publics s’exposent davantage que les créanciers privés.La conclusion est simple. Les prêts, aussi bien que les dons, ont leur place dans le financement de l’aide. Mais il faut dépasser le clivage entre les dons et l’allègement de la dette d’un côté, et les prêts de l’autre. Les pays riches peuvent décider de se montrer généreux et d’alléger la dette des pays pauvres, si c’est un moyen pour eux de continuer à leur octroyer des prêts à des conditions favorables.La mise en place d’un financement du développement avisé doit permettre aux pays pauvres de maintenir leur dette à un niveau acceptable et prévoir éventuellement l’annulation de celle-ci, par exemple pour faire face à des chocs. Les donateurs ne doivent pas pour autant renoncer totalement aux prêts. Alors qu’en dehors de l’OCDE, des donateurs s’engagent aux côtés des pays pauvres dans des projets d’infrastructure et leur consentent de nouveaux prêts, nous devrions nous rappeler qu’au-delà de la charité, et à condition d’être bien gérés, les prêts à des conditions favorables peuvent également stimuler le développement.RéférencesCohen, D. et H. Reisen (2005), «Les enjeux économiques de l’Aide publique au développement», Centre de Développement de l’OCDE.Reisen, Helmut (2004), Financer les Objectifs du millénaire pour le développement : nouvelles approches, Centre de développement de l’OCDE, Cahier de politique économique n°24, Paris.Reisen, Helmut (2004), « Financer la lutte contre la pauvreté », L’Observateur de l’OCDE, n° 244.OCDE/Banque africaine de développement (2005), Les Perspectives économiques en Afrique, Paris.©L’Observateur de l’OCDE n° 250, juillet 2005


Données économiques

Courriel gratuit

Recevez les dernières nouvelles de l’OCDE :

Flux Twitter

Abonnez-vous dès maintenant

Pour recevoir notre édition papier par courrier


Edition en ligne
Editions précédentes

Ne manquez pas

  • G20: « Le temps est venu d’accroître les dépenses publiques » (Le Monde)
  • En France, les inégalités salariales se réduisent chaque année. Les salaires des femmes cadres de moins de 30 ans sont « seulement » inférieurs de 5 % à celui des hommes, selon l’Association pour l’emploi des cadres (APEC) dans une étude publiée en mars 2015.Les réseaux féminins ont-ils encore un rôle à jouer dans le monde du travail ? (Le Monde)
  • Pourquoi les fils d’immigrés ne réussissent-ils pas à l’école aussi bien que leurs sœurs? Un article du journal Le Monde.
  • L'intégration rapide des réfugiés est la clé de la croissance économique en Europe, selon le FMI et l'OCDE, présents à Davos, le forum économique mondial qui se déroule du 20 au 23 janvier. Lire l'article du Monde ici.

  • Expliquez-nous... l'OCDE par FranceInfo
  • "Nous avançons à une vitesse d'escargot" sur le climat, estime Ban Ki-moon. Le secrétaire général des Nations Unies confie au journal Le Monde son optimisme sur la conclusion d’un accord international permettant de contenir le réchauffement en cours, en dépit des obstacles.
  • La France est "l'un des pays où l'anxiété en classe est la plus fortement ressentie" explique Eric Charbonnier, analyste à l'OCDE.
  • Après le vote des mesures sociales demandées par l'Union européenne et le FMI, prévu pour le 22 juillet au soir, le gouvernement grec "va reprendre immédiatement les négociations avec les institutions, UE, BCE et FMI, qui doivent durer jusqu'au 20 août au plus tard".
  • Peut-on réduire l'immigration légale? Le député français de l’Yonne Guillaume Larrivé, membre de l'opposition, a proposé que les parlementaires fixent des plafonds d’immigration annuels. Thomas Liebig, spécialiste des migrations internationales à l’OCDE, analyse cette proposition pour le journal La Croix.
  • "Les 40% les plus pauvres, les classes moyennes, manquent de moyens pour investir dans le capital humain", explique à L'Express l'économiste Michael Förster, spécialiste des inégalités à l'OCDE.
  • La lutte contre le travail au noir franchit un nouveau seuil. Selon le bilan 2014 publié par Les Echos, le montant total des redressements imposés par les Urssaf pour « travail dissimulé » s’est élevé à 401 millions d’euros, contre 320 millions l’année précédente.
  • Le Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon rallie le soutien de l’OCDE: « 2015 est une année des plus cruciales pour l’humanité ».

Articles les plus lus

Blog OECD Insights

NOTE: Les articles signés expriment l’opinion de leurs auteurs
et pas nécessairement celle de l’OCDE ou de ses pays membres.

©Tous droits réservés. OCDE 2016