L’égalité des sexes engendre-t-elle la croissance ?

L’égalité hommes-femmes est-elle liée à la croissance économique ? Bien plus qu’on ne pourrait le croire. Elle pourrait même expliquer en partie les écarts récents de croissance dans les pays de l’OCDE. Pour les auteurs, cette question peut être déterminante pour la croissance à long terme des pays développés.

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L’égalité des sexes renforce le développement économique à long terme. Cette affirmation n’est pas un slogan incantatoire, elle se fonde sur une nouvelle analyse des rapports entre les taux de natalité et les positions sur l’égalité des sexes dans un échantillon de pays.

Nos constatations sont surprenantes : les économies modernes où prévalent des structures familiales plus traditionnelles enregistrent des taux de natalité chroniquement faibles. Par contre, dans les pays où l’égalité hommes-femmes est plus avancée dans le milieu de travail, l’évolution du taux de natalité est positive, et la structure démographique plus équilibrée. Pour ces pays, cela crée moins de problèmes liés au vieillissement, ainsi qu’un taux d’activité plus élevé et une économie plus robuste.

L’économie mondiale traverse une phase de bouleversements dans de nombreux domaines, mais deux facteurs se dégagent : l’évolution démographique et l’évolution économique et institutionnelle.

Nul ne conteste plus l’importance du lien entre la réforme institutionnelle et la croissance économique ; c’est l’une des grandes avancées de la recherche économique de la fin des années 1990, avec l’attribution du Prix Nobel d’économie à l’économiste historien Douglass C. North. Désormais, il faut aussi nous préoccuper sérieusement de l’évolution démographique, non seulement à cause du poids des pensions, mais aussi en raison du postulat que les populations qui évoluent et s’adaptent seront vraisemblablement économiquement plus solides à long terme.

Selon les projections des Nations unies, de l’Union européenne (UE) et d’autres instances, la population de la plupart des pays d’Europe occidentale et du Japon diminuera fortement au cours des prochaines décennies. La population en âge de travailler diminuera encore plus rapidement, d’où un ralentissement de la croissance économique et un ratio de dépendance de plus en plus déséquilibré (et insoutenable).

La Commission européenne a même achevé une analyse qui indique une redistribution fondamentale de l’économie mondiale et des rapports de puissance d’ici à 2050. Si, comme l’indiquent les prévisions, la population japonaise passe de 126 à 105 millions, la part de ce pays dans le PIB mondial sera divisée par deux, tombant de 8 à 4 %. La part de l’UE dans le PIB mondial chutera de 18 à 8-10 %, alors que celle des États-Unis augmentera de 23 à 26 %. Les parts de la Chine et de plusieurs autres pays devraient augmenter sensiblement à mesure que leurs économies combleront leur retard sur celles des pays développés.

La plupart des pays de l’OCDE, qui utilisent déjà les technologies de production les plus avancées, ne peuvent compter sur un tel effet de rattrapage. Des gains de productivité supplémentaires sont possibles (par des innovations dans la gestion et dans l’utilisation des technologies, par exemple), en particulier dans le secteur des services, mais il n’est pas certain que ces gains aideraient les pays à conserver leur avance économique. La croissance à long terme des économies développées sera influencée, sinon déterminée, par l’offre de main-d’œuvre et l’efficacité avec laquelle cette ressource sera utilisée. Ces facteurs seront à leur tour conditionnés par les comportements et le dynamisme institutionnel ou l’inertie.

Il est frappant de constater les importants écarts entre les taux de natalité et la structure des populations des différents pays européens. En Suède et dans les pays nordiques, les questions démographiques font l’objet d’un vrai débat, bien que les tendances démographiques y soient relativement bien orientées selon les standards internationaux, avec un taux de natalité en hausse (bien que peu élevé) et une forte présence des femmes sur le marché du travail. La France est dans une situation similaire (voir références). À l’opposé, les populations de l’Allemagne et de l’Italie devraient respectivement diminuer de 82 à 73 millions et de 57 à 41 millions d’ici à 2050. La population russe devrait également chuter de 147 à 121 millions.

Théoriquement, de telles baisses dans l’offre de main-d’œuvre compromettront la croissance. Il ne suffit pas de prôner un taux d’activité plus élevé ou une réforme du marché du travail. Un changement de mentalité s’impose. Dans les économies développées, les attitudes à l’égard de l’égalité hommes-femmes et les aménagements pour concilier vie de famille et vie professionnelles jouent un rôle décisif. Les pays dominés par des attitudes traditionnelles de domination masculine risquent une stagnation économique à long terme, car les politiques familiales peu favorables aux mères se traduisent par un faible taux d’activité, des taux de natalité bas et une croissance molle, ces facteurs conduisant à la mise en place d’un cercle vicieux.

Dans l’enquête des Nations unies, les personnes interrogées devaient donner leur sentiment sur l’affirmation suivante : « le rôle d’un homme est de gagner de l’argent ; le rôle d’une femme est de s’occuper du foyer et de la famille ». Cette vision semble surannée dans les pays de l’OCDE, pourtant, même dans une société aussi égalitaire que la Suède, près de 10 % des personnes interrogées y ont souscrit. Encore s’agissait-il de la proportion la plus faible de tous les pays visés par l’enquête et, comme l’indique notre graphique, on observe une grande diversité dans les attitudes envers l’égalité hommes-femmes.

Des résultats proches de ceux de la Suède ont été enregistrés pour les autres pays nordiques, les États-Unis et le Canada. L’Irlande, dont l’économie est actuellement en plein essor, se trouve également dans ce groupe « progressiste » (la France ne faisait pas partie des pays étudiés). Mais en Allemagne, en Italie, au Japon et dans plusieurs autres pays, le pourcentage des personnes approuvant l’assertion proposée était compris entre 30 et 60 %. En Pologne, il frôlait les 70 %.

Ces résultats sont en eux-mêmes intéressants, mais nous avons décidé de pousser plus loin et de les comparer avec les taux de natalité. Nous avançons l’hypothèse que, dans les sociétés modernes, les mentalités qui assignent les hommes au travail et les femmes au foyer rendent difficile pour les deux sexes de concilier la vie familiale et d’autres priorités – un emploi rémunéré, mais aussi l’éducation – et que le taux de natalité en pâtit.

Comme le montre le graphique, ces conclusions semblent irréfutables. On peut diviser les pays représentés en deux catégories. L’une, comprenant les pays nordiques, les États-Unis et le Canada, où les chiffres font apparaître des attitudes fortement ou modérément favorables à l’égalité hommes-femmes. Dans ces pays, le taux de natalité est relativement élevé ou en augmentation, et semble créer des conditions plus propices à un développement démographique et économique à long terme. Le cercle vicieux caractérisé par des taux de natalité et de croissance faibles perdurera au contraire en Allemagne, au Japon, en Italie et en Espagne si notre hypothèse se confirme.

Il est intéressant de noter que ces deux groupes de pays correspondent aux groupes retenus par les économistes de l’OCDE pour illustrer les écarts de croissance du PIB entre ses pays membres, écart qui s’est creusé au cours des dernières années. Mais leurs explications économiques s’appuient essentiellement sur la productivité, la technologie ou la réforme des marchés. La nécessité d’une augmentation de l’emploi des femmes est reconnue, mais on y voit une question de réglementation. Le problème de fond des mentalités semble sous-estimé, voire ignoré. L’ironie est que dans les sociétés plus « traditionnelles », les femmes retardent ou refusent la maternité. Ce qui affecte la croissance à long terme de ces pays.

Une analyse plus fouillée des données de l’enquête montre que, dans les pays comme la Suède, l’égalité des sexes jouit d’un soutien massif, tant auprès des hommes que des femmes, chez les actifs de tous les âges. Dans les pays moins « égalitaires », les jeunes tendent à se rapprocher de la position suédoise, alors que les personnes plus âgées sont comparativement moins favorables à l’égalité hommes-femmes.

Certes, les sociétés évoluent. Mais les changements peuvent être lents, et des conflits intergénérationnels sont à craindre. Un développement harmonieux à long terme suppose des conditions économiques appropriées, notamment un climat propice aux affaires, une main-d’œuvre éduquée et le cadre institutionnel approprié. Mais notre interprétation de l’enquête des Nations unies apporte une preuve supplémentaire de la nécessité d’offrir, en particulier aux femmes, les moyens de concilier obligations familiales et professionnelles.

À l’OCDE et ailleurs, les tendances en matière d’égalité des sexes devraient être intégrées dans les modèles économiques simulant la croissance à long terme. Ces modèles montreraient probablement deux choses. Premièrement, l’égalité hommesfemmes est un facteur déterminant de l’écart entre les performances économiques des différents pays de l’OCDE ; deuxièmement, les perspectives de croissance d’un trop grand nombre de pays de l’OCDE demeureront sérieusement compromises faute d’un changement de mentalités.

Références

Nations unies (1994), International Social Survey Programme.

© L’Observateur de l’OCDE, N°250, juillet 2005




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