La résistance française

La France a quelquefois été décrite comme « un pays irréformable, mais néanmoins nécessitant des réformes ». Les études de l’OCDE montrent que l’économie française peut encore progresser dans des domaines comme le marché du travail, les grands secteurs de l’industrie, tandis qu’un manque d’efficacité et des goulets d’étranglement ont découragé le potentiel de croissance français ces dernières années. Mais pour Christine Clerc, une journaliste française renommée, certes son pays connaît de graves problèmes, mais ces derniers ne doivent pas nous faire oublier les points positifs. Madame Clerc a récemment publié un nouveau livre, Le bonheur d’être Français, en réaction, dit-elle, « contre tous ceux parus ces dernières années sur le thème du déclin français ».

Bien que je sois une journaliste politique plutôt qu’économique, je me préoccupe des réalités économiques. Mais je me méfie des experts… fussent-ils de l’OCDE ! Peut-être que mon scepticisme est typiquement français, mais j’y reviendrai dans un instant.) Je leur reproche de ne pas tenir compte de tous les éléments lorsqu’ils examinent la situation de la France et évaluent ses atouts pour l’avenir. Je veux parler notamment de la qualité de vie élevée, du niveau de compétence de la population, de la qualité des routes, des trains et des services publics. Dans ces domaines, nous ne nous défendons pas si mal, comparés à nos voisins britanniques par exemple. Récemment, les chefs d’entreprises d’outre- Manche ne se sont-ils pas plaints haut et fort que les mauvaises infrastructures du pays nuisent à leur compétitivité ?De plus, je ne crois pas que certains experts échappent à une certaine idéologie. En tout cas, il leur arrive de se tromper.Voyez ceux d’Eurostat, l’institut de statistiques de l’Union européenne (UE). En 2002, ils lançaient le débat sur le déclin français en nous apprenant que notre PIB n’était plus qu’au 12e rang européen. Deux ans plus tard, ils annonçaient (trop discrètement) qu’ils s’étaient trompés dans leurs calculs : la France était bien mieux placée : à la 5e place. Ce n’est peut-être pas si brillant que cela, mais ce n’est déjà pas si mal.Certes, la France a de sérieux problèmes à résoudre, et on ne peut pas nier les chiffres alarmants de la dette publique et des déficits, ni surtout ce mal français : un taux de chômage qui ne décroche pas des 10 %.Pourtant tout espoir n’est pas perdu : petit pays de 60 millions d’habitants, la France garde des atouts extraordinaires. Elle est encore capable d’exploits, seule ou, de plus en plus, avec ses partenaires européens, dans l’aviation, l’énergie, l’ingénierie, la médecine, etc… La France, comme ses voisins, s’est montrée tout à fait capable de surmonter des crises très graves. C’est ce que j’ai voulu montrer à mes compatriotes dans mon livre.Partons du Nord Pas de Calais, une région triplement sinistrée, il y a 20 ans par la crise de la sidérurgie, du charbon et du textile. Région noire, alors, avec ses terrils, ses crassiers fumants, ses hauts fourneaux rouillés, ses usines de briques noircies et abandonnées… région florissante, aujourd’hui, très cosmopolite, offrant en abondance aux millions de touristes qui la fréquentent (et qui ont permis la création de 55 000 emplois !), parcs culturels, musées, lieux de loisir. Dans cette région comme dans les autres, la mondialisation a produit des ravages : délocalisations d’usines. Mais elle a apporté aussi de nouveaux marchés. À Roubaix, la vénérable Lainière, qui dans ses beaux jours, il y a 25 ans, employait 15 000 personnes et qui a même reçu la visite de la Reine d’Angleterre, s’est éteinte. Depuis est née il y a cinq ans une « pépinière » de 49 entreprises de confection : elles vendent des vêtements « Made in France » aux Chinois embourgeoisés.La Lorraine est une autre région exemplaire où le boom de la croissance chinoise a provoqué d’étonnants retournements. On a même vu repartir la production de coke ! Du nord au sud de la France, j’ai rencontré des hommes et des femmes créatifs, profitant d’opportunités comme celles-ci et dans tous les domaines.Avec de telles perspectives et de telles ressources, pourquoi ce pessimisme ? Il tient peut-être d’abord à un trait de caractère, très français : le goût de nous dénigrer nous-mêmes. C’est à nos yeux une forme d’intelligence. Dans le même temps, nous supportons mal la critique des Américains, des Britanniques ou des Allemands. Comme le dit si bien Cyrano de Bergerac « Je me les sers moi-même avec assez de verve mais je ne supporte pas qu’un autre me les serve ».Ce mélange d’arrogance et de goût de l’autoflagellation nous rend-il « irréformables » ? L’actualité plaide en ce sens. Je veux croire, pourtant, que les Français sont capables de sacrifices, comme du temps du Général de Gaulle, dont le gouvernement engagea et mena à bien de 1958 à 1968 des réformes sévères : pourvu qu’on leur explique clairement les enjeux. Les Français veulent qu’on leur dise la Vérité ! Malheureusement, je ne suis pas sûre que la Vérité nous ait été dite depuis la crise pétrolière de 1974. Mais ce que les Français attendent aussi, évidement c’est un espoir, et d’abord de l’emploi pour leurs enfants. Nous traversons une période de mutation accélérée. Si des opportunités s’offrent à certains, la plupart des autres redoutent les conséquences de la mondialisation, voire même de l’élargissement de l’UE. Non qu’ils soient incapables de voir les aspects positifs de ces évolutions. Mais les menaces qui se profilent à l’horizon pour leur emploi et leurs revenus leur semblent grandir de jour en jour. Voilà pourquoi, à mon avis, l’Europe ne répondra aux aspirations de notre peuple que si elle se donne des objectifs de cohésion sociale et de solidarité. Il lui faudra, par exemple, inventer un système qui compense les pertes causées par les délocalisations d’entreprises. L’UE élargie ne fonctionnera pas si elle permet seulement aux investisseurs de dénicher à l’Est la main-d’œuvre disponible la moins chère en faisant, à l’Ouest, des centaines de milliers de chômeurs.Ce qui me ramène à nouveau à ce « mal français », qui est pour moi le problème crucial : comment un pays si attractif et bien équipé comme la France, peut-il détenir un quasi record européen du chômage ?Tous nos problèmes – déficit de la Sécurité sociale, endettement – découlent de là. Paradoxalement, pourtant, le chômage ne paraît plus être au premier rang de nos préoccupations. Comme si nous nous y étions habitués ! Il s’agit pourtant d’un drame qui touche 3 millions de familles, et qui a depuis 20 ans, un effet terriblement destructeur sur notre société. En comparaison, la canicule de l’été dernier qui a certes provoqué la mort de 15 000 personnes âgées a fait l’objet d’un traitement médiatique beaucoup plus important.Je le répète, l’emploi est le défi principal qui se pose à la France aujourd’hui. Y répondre suppose une réforme de la Bureaucratie – notamment une révision de la semaine des 35 heures qui a eu un effet dévastateur pour les petites entreprises françaises, réputées très dynamiques. Mais cela suppose surtout une réforme très profonde de l’École et de l’Université. Les standards doivent être relevés, et nous nous devons d’être beaucoup plus exigeants. Pourquoi encourager la sélection et l’excellence au football et pas dans les sciences, les mathématiques, l’apprentissage des langues étrangères, etc ?Je ne voudrais pas conclure sans insister sur le rôle que jouent les femmes en France. J’en ai rencontré beaucoup, de milieux différents : agricultrices, ouvrières, chefs d’entreprises, enseignantes, infirmières, animatrices culturelles, etc. Elles sont courageuses, mobiles, inventives, travailleuses. Que ce soit pour maintenir la qualité de vie ou pour transmettre le savoir-faire et les valeurs qui font la force de la « vieille Europe » encore jeune, tout repose sur leurs épaules.* Christine Clerc, journaliste française renommée, est actuellement chroniqueur pour le quotidien Le Figaro. Elle a écrit cet article spécialement pour L’Observateur de l’OCDE. Elle est l’auteur de plus d’une douzaine d’autres livres, notamment Le Journal intime de Jacques Chirac. Le deuxième volume de Le bonheur d’être Français a été publié chez Plon en mars 2004. Le premier volume, aussi intitulé Le bonheur d’être Français et publié en 1982 a remporté le Prix Albert Londres.© L’Observateur de l’OCDE, N°243, Mai 2004


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