De fausses économies

Une crise mondiale de la santé

À une époque où l’on ne parle que d’efficience économique et de baisse d’impôts, il est ironique de constater qu’en laissant les systèmes de santé des pays en développement se détériorer, le monde industrialisé se livre à une des expériences les plus dangereuses de son histoire, avec le faux espoir de faire des économies.

Les Objectifs du millénaire pour le développement des Nations unies, en particulier ceux qui visent à réduire la mortalité des mères et des enfants de moins de 5 ans, et à enrayer la propagation du VIH/sida, du paludisme et de la tuberculose, sont encore loin d’être atteints. Le sida a tué en 2003 quelque 3 millions de personnes. Environ 40 millions de personnes sont infectées par le virus, dont 2,5 millions sont des enfants, et chaque année quelque5 millions d’individus sont contaminés.Il en va de même pour la tuberculose. Un tiers de la population mondiale est infectée. En 2002, 8,8 millions de nouveaux cas ont été recensés, et la maladie a fait environ 2 millions de morts. Il existe des traitements, mais seuls quelque 37 % des tuberculeux peuvent en bénéficier faute de ressources et d’un approvisionnement fiable en médicaments de qualité. C’est ce qui explique la nette progression de la tuberculose polypharmacorésistante avec300 000 nouveaux cas chaque année. Or, le traitement de cette forme de tuberculose est 100 fois plus onéreux que celui de la tuberculose classique.Le paludisme est une autre maladie meurtrière et, comme avec la tuberculose, la résistance aux médicaments devient un problème sérieux. Chaque année, 300 à 500 personnes sont infectées, faisant entre 1 et 3 millions de morts, essentiellement des enfants. Le coût social et économique d’une telle infection endémique est catastrophique. Les économistes estiment que si le paludisme avait été éradiqué en 1965, le produit intérieur brut (PIB) de l’Afrique subsaharienne en 2000 aurait été de US$400 milliards au lieu de US$300 milliards. Et le paludisme continue à faire reculer de quelque 1,3 points de pourcentage par an le taux de croissance du PIB par habitant de l’Afrique subsaharienne.Ce sont là trois grandes maladies, mais il en existe bien d’autres, qui trouvent leur origine dans les difficultés d’accès à l’eau potable, les mauvaises conditions d’hygiène et la malnutrition. En effet, plus d’un milliard d’individus n’ont toujours pas accès à l’eau potable et 2,4 milliards de personnes vivent dans des conditions d’hygiène insuffisantes.Nous ne devons pas accepter de laisser la maladie et la pauvreté prendre ainsi le dessus. Si les pays pauvres ne peuvent compter sur une main-d’œuvre instruite et en bonne santé, ils n’auront guère de chance de connaître un développement économique et social durable. La malnutrition et la maladie infantile nuisent au développement physique et intellectuel. Nous savons tous que l’éducation est fondamentale, mais des enfants malades et affamés sont souvent dans l’incapacité d’aller à l’école et d’apprendre dans de bonnes conditions. C’est pourquoi beaucoup de pays doivent compter avec une jeunesse nombreuse, sans instruction, au chômage et en définitive, marginalisée. Autant de facteurs peu propices à la stabilité politique, à la cohésion sociale et à un climat d’investissement favorable au développement.L’édition 2003 du Rapport sur la santé dans le monde de l’Organisation mondiale de la santé (OMS ) souligne l’urgence de reconstruire les systèmes de santé des pays en développement, ce qui ne peut être fait sans une augmentation substantielle des ressources. À l’heure où de nouveaux engagements sont pris pour accroître l’aide, nous devons mener une action concertée dans des domaines spécifiques si nous voulons éviter une catastrophe mondiale en matière de santé publique.1 Soutenir la santé : Les moyens financiers disponibles pour combattre les épidémies mondiales et l’effondrement des systèmes de santé sont limités. À titre d’exemple, les ressources totales consacrées à la lutte contre la tuberculose dans les pays à forte charge de morbidité n’ont pas dépassé les US$884 millions en 2002. Depuis sa création en janvier 2002, le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme n’a reçu queUS$5,4 milliards de promesses de dons à l’horizon 2008 surles US$10 milliards nécessaires.Ce sont là de fausses économies, et il est inutile d’évoquer les pays pauvres pour le comprendre. Prenons l’exemple de New York. À la suite des réductions de crédits affectés à la lutte contre la tuberculose à la fin des années 1970, une épidémie s’est déclarée, entraînant l’apparition de nouveaux 20 000 cas entre 1979 et 1994 et qui ne seraient jamais apparus sans ces coupes budgétaires. Environ 20 % des patients ont développé une forme de tuberculose polypharmacorésistante, portant le coût total de l’épidémie à plus de US$1 milliard. Ce fut certes un triomphe en matière de santé publique que d’éradiquer cette épidémie, mais il a fallu 20 ans pour ramener les taux d’infection à leur niveau de 1980. La Russie se trouve face à un défi bien plus grave encore. On estime que sur le million de détenus en Russie, environ 100 000 souffrent de tuberculose infectieuse, et jusqu’à 30 000 d’entre eux sont atteints d’une forme polypharmacorésistante. Chaque année,300 000 prisonniers sont libérés : 30 000 environ souffrent de tuberculose infectieuse, dont 10 000 sont atteints de la forme polypharmacorésistante. Les pays de l’OCDE ne doivent pas vivre dans l’illusion qu’ils ne seront pas touchés par la maladie.2 Un accès plus large aux marchés : Malgré la détérioration des termes de l’échange pour les produits de base, les pays en développement se plaignent à juste titre de ne toujours pas bénéficier d’un accès équitable aux marchés des pays riches. Ils sont toujours pénalisés sur les marchés d’exportation par les importantes subventions à l’agriculture versées par l’Union européenne et les États-Unis. Il est tout simplement scandaleux qu’environ six fois plus soit dépensé pour subventionner l’agriculture dans les pays de l’OCDE que pour financer l’aide.Toutefois, la dépendance d’un pays à l’égard d’un nombre restreint de produits à l’exportation pose un problème tout aussi important que l’accès aux marchés. Un rapport récemment publié par World Vision, intitulé Risky Development, explique que cette concentration d’exportations va généralement de pair avec une plus grande instabilité des termes de l’échange, une plus forte mortalité infantile, une moindre immunisation contre la rougeole et la diphtérie, la coqueluche et le tétanos, une plus faible espérance de vie des femmes et un taux plus élevé d’analphabétisme des femmes, aussi bien chez les jeunes que chez les adultes. La nature des produits exportés a également son importance. Généralement, plus les quantités de biens exportés sont élevées, meilleurs sont les résultats des différents indicateurs de pauvreté. L’approche de la politique commerciale doit être plus globale, s’inscrire dans la durée, et aller bien au-delà d’une simple libéralisation des échanges. Il faut donner aux pays en développement les ressources et l’espace politique dont ils ont besoin pour développer les capacités indispensables à la diversification de leurs produits de base à l’exportation.3 Mettre un terme à « la fuite des cerveaux » : Le manque de personnel qualifié est l’un des principaux obstacles à l’intensification des efforts que déploient les pays les plus pauvres en matière de santé publique. Pourtant, au lieu d’aider les systèmes de santé des pays en développement, certains pays industrialisés participent à leur dégradation en recrutant des professionnels de santé pour leurs propres systèmes de santé qu’ils ont systématiquement sous financés. Ainsi, entre un tiers et la moitié des médecins diplômés d’Afrique du Sud émigrent. Il est donc urgent de parvenir à une solution multilatérale en s’appuyant sur des protocoles de recrutement conformes à l’éthique et sur l’indemnisation des pays qui perdent du personnel qualifié. Le Code of Practice élaboré en 2001 par le gouvernement britannique, s’applique au recrutement international de professionnels de la santé et condamne fermement leur recrutement dans les pays en développement, sauf dans des conditions très strictes. C’est certes encourageant, mais toute solution à long terme doit reposer sur des mesures qui incitent la main-d’œuvre locale à rester sur place. Là encore, c’est une démarche qui exige des ressources, ce dont beaucoup de pays ne disposent tout simplement pas.4 Des médicaments et des vaccins de meilleure qualité : Entre1975 et 1997, seuls 13 des 1 223 nouveaux médicaments commercialisés concernaient des maladies tropicales, et aucune nouvelle classe de médicaments antituberculeux n’a été produite depuis 1966. Les maladies des pays pauvres n’incitent généralement guère les laboratoires pharmaceutiques à mettre au point de nouveaux médicaments. Il serait possible de créer des incitations, en faisant en sorte que des instances telles que le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme s’engagent à l’avance à acheter les nouveaux vaccins et médicaments.5 Assouplir la conditionnalité : Les pays gravement touchés par le sida, notamment en Afrique, devraient bénéficier d’un traitement particulier et de conditions financières plus souples pour les prêts accordés par la Banque mondiale et le FMI. Cela permettrait à leurs gouvernements de centrer plus efficacement leur action sur la lutte contre le sida.L’absence de réaction face à la crise mondiale du financement de la santé risque de coûter très cher aux pays de l’OCDE. Cette attitude ne fera que retarder le jour où les pays pauvres seront suffisamment riches pour créer de nouveaux marchés d’exportations florissants. En outre, le flux de demandeurs d’asile augmentera ; les interventions coûteuses pour venir en aide aux pays en difficultés seront plus nombreuses ; et les maladies polypharmacorésistantes potentiellement catastrophiques pourront se propager de façon incontrôlée.Combien cela coûterait-il de s’attaquer sérieusement à ces problèmes ? Selon Jeffrey Sachs, Président de la Commission macroéconomie et santé de l’OMS, il faudrait obtenir des pays riches quelque US$25 milliards supplémentaires par an, soit un millième de leur revenu annuel. Ce ne sont là que de fausses économies. Et vous parlez de baisse d’impôts ?© L’Observateur de l’OCDE, N°243, Mai 2004


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