Économie japonaise : les premiers rayons de soleil ?

Les années 90 n’auront pas été très brillantes pour l’économie nippone, surtout si l’on se réfère aux performances économiques des deux décennies précédentes. Quelques signes d’une relance timide se sont toutefois manifestés en 1999.
Département des affaires économiques
Coup de masse de la crise asiatique, systèmes bancaires nationaux en débandade, apparition d’un déficit budgétaire et grave récession en 1997-98 marquée par une montée du chômage sans précédent et jusqu’à des niveaux supérieurs aux chiffres américains : la nuit a été plutôt longue ces derniers temps au pays du Soleil levant ! Mais les récessions ne sont pas forcément éternelles, et à l’horizon de la deuxième économie mondiale semble poindre aujourd’hui une lueur d’espoir. Serait-on à l’aube d’une véritable reprise pour l’an 2000, ou bien les signes sont-ils trompeurs ?
La dernière récession japonaise a été l’une des plus sérieuses que le pays ait connue depuis 1945 : la baisse cumulée de la production à la fin 1998 s’est élevée à environ 5,25 % depuis le dernier pic cyclique atteint sept trimestres auparavant. Face à l’effondrement des ventes, les entreprises ont été contraintes de réduire leurs dépenses pour préserver leur marge. Pratique rare auparavant, les licenciements secs se sont multipliés. On a également mis un frein aux primes et aux heures supplémentaires. Autant de mesures qui, associées à une baisse du niveau des salaires, ont fait fléchir les revenus disponibles et les dépenses des ménages. Nourrie par la montée du chômage, la crainte de perdre son emploi s’est intensifiée. L’état des finances publiques s’aggravant, les Japonais ont commencé à s’inquiéter aussi bien pour leur couverture maladie que pour le montant de leur retraites et de leurs impôts. Il n’est donc pas étonnant que les ménages aient freiné leurs dépenses. Même le commerce extérieur, durement ébranlé par la crise asiatique, n’a pu compenser le ralentissement économique.Mais voit-on enfin la lumière au bout du tunnel ? La plupart des indicateurs suggèrent que l’économie a connu une certaine croissance en 1999, le PIB ayant augmenté en termes réels d’environ 1,4 %. Cependant, il est difficile de faire des prévisions pour l’an 2000, notamment du fait que les reprises économiques présentent souvent des signes contradictoires. Le marché du travail est encore déprimé : le taux de chômage a atteint presque 5 % contre une moyenne de 4,1 % en 1998 et de seulement 2,1 % en 1990. Il est probable qu’il se maintienne ainsi encore quelque temps car le cycle économique dans son ensemble tarde toujours à se répercuter sur le niveau de l’emploi. Ailleurs, en revanche, les perspectives sont encourageantes. La confiance est revenue, les marchés financiers se sont redressés et les dépenses des ménages ont augmenté. Résultat : on assiste à une baisse des stocks et à une reprise de la croissance de la production.Qu’est-ce qui a fait renaître la confiance ? Tout d’abord l’action des pouvoirs publics. Dans un premier temps, ils ont pris des mesures draconiennes pour que le système bancaire national recouvre la santé et fonctionne normalement – du moins pour quelque temps. Puis ils ont considérablement assoupli leur politique macro-économique, par exemple en essayant d’y inclure une politique de taux d’intérêts nuls : une première mondiale ! Ils ont aussi dépensé sans relâche depuis un an et demi afin de stimuler l’économie, et ont accordé de nouveaux prêts publics, fort généreux, ainsi que des garanties de crédit. Ces initiatives se sont finalement avérées suffisantes pour ranimer, chez les consommateurs et les investisseurs, l’envie d’alléger leur porte-monnaie.Apparition de déficitsUne politique macro-économique traditionnelle de dépenses publiques a donc réussi à donner le coup d’envoi de la relance économique. L’envers de la médaille, c’est un déficit public qui oscille autour de 7,5 % du PIB. Déficit qui, pour une large part, a été accumulé par les 3 300 collectivités locales que compte l’Archipel, et qui ont joué un rôle clé dans la stratégie gouvernementale de redressement de l’économie. Mais le déficit des administrations centrales a lui aussi dérapé quelque peu. On considère que la majeure partie de ce déficit, qui s’élève à environ 6,7 %, est structurel. La reprise économique ne pourra donc à elle seule y remédier, d’où l’urgence d’un ajustement. De plus, en raison de la faible croissance actuelle, l’endettement public est monté en flèche. La dette brute de l’ensemble du secteur public, sécurité sociale incluse, devrait atteindre 114 % du PIB au cours de l’an 2000, soit un niveau comparable à celui enregistré en Italie.Les pouvoirs publics sont-ils capables de redresser la situation financière, d’autant qu’ils risquent en plus d’être confrontés à une hausse des coûts liés au vieillissement de la population ? Le défi est de taille et il ne sera sûrement pas relevé avant quelques années. La croissance, qui d’après les prévisions, ne devrait pas être très dynamique, pourrait bien être devancée par les taux d’intérêt réels. La dette publique devrait donc continuer à gonfler, de sorte qu’on devra par ailleurs procéder à des compressions budgétaires, par exemple du côté des dépenses de santé où il est encore possible de faire des économies. D’autres possibilités s’offrent également à l’administration centrale : réduire l’investissement public ; vendre une partie de son patrimoine, foncier par exemple, de ses équipements et de ses immeubles ; se départir de certains de ses actifs financiers, comme sa participation de 59 % dans Nippon Telegraph & Telephone. De telles ventes n’auraient toutefois pas beaucoup d’impact sur la diminution de la dette.La mauvaise santé financière des administrations publiques publics ne semble pas avoir encore fragilisé la confiance des Japonais. Bien sûr, l’économie du pays pourrait chuter à nouveau en l’an 2000, notamment si la restructuration des entreprises remettait en cause la sécurité de l’emploi et que le chômage augmentait. Ce scénario est cependant peu probable car la réduction des effectifs se fera surtout sous la forme de retraites anticipées. Et puis les ménages ont refoulé pendant trop longtemps une demande qui n’attend que d’être assouvie. Quant aux entreprises, elles reprennent confiance.Un chômage en hausseIl n’empêche que la restructuration des entreprises, qu’on aurait dû amorcer il y a plusieurs années, va peut-être ralentir la croissance économique l’an prochain. Du coup, les salaires seront entraînés vers le bas – la rémunération moyenne du travailleur a fléchi de 1,4 % en 1998 – et des licenciements semblent inévitables, cela en dépit du fait que les entreprises continueront de réduire les coûts de la main-d’œuvre par un gel des embauches et une restriction des primes. L’emploi total a fléchi de 0,7 % en 1998, soit la première baisse enregistrée depuis 1975, celle-ci ayant été particulièrement prononcée dans les secteurs de la construction et de la production manufacturière. Les travailleurs manuels n’en n’ont pas été les seuls victimes. L’emploi des cadres, dont l’offre serait en excès par rapport à la demande selon le ministère du Travail, a chuté de 5,8 % en 1997 et de 1,9 % en 1998. Si les retraites anticipées et autres systèmes volontaires pèsent encore dans la balance, on peut imputer aux départs forcés plus de 60 % de la hausse du chômage en 1998. On sait que le taux des sans-emploi au Japon a finalement dépassé le taux américain en décembre 1998, une première depuis la fin de la guerre. Aujourd’hui, l’écart n’a beau être que de un demi point – 4,7 % comparé à 4,2 %, – c’est encore trop pour une économie nippone déjà bien affaiblie.La récession a provoqué une baisse des dépenses dans toutes les tranches de revenus et une diminution significative des mises en chantier de logements. Elle a également entraîné une montée en flèche du nombre des faillites. Depuis, les pouvoirs publics ont pris des initiatives pour limiter les dépôts de bilan ; mais les sociétés qui ont survécu doivent maintenant faire face au triple défi que représentent la réduction de leur endettement – qui s’est considérablement accru pendant la crise –, la hausse de leur rentabilité et le dégagement de bénéfices que réclament leurs actionnaires. Sous la pression des marchés financiers, certaines d’entre elles ont déjà réagi en comprimant leurs investissements avec une férocité qu’on ne leur avait pas connue depuis 1945. Elles ont également pris goût à la rationalisation que ce soit sous forme de fusions, de fermetures d’usines ou de ventes d’actifs. Mais tout cela suffit-il ? Pour que les entreprises réalisent leurs objectifs de profits et augmentent le rendement de leurs actifs et de leurs capitaux engagés, il faudra plus qu’une reprise conjoncturelle ordinaire. La gouvernance d’entreprise devra elle aussi évoluer et la rentabilité figurer au premier rang des préoccupations des dirigeants. Les salariés devront également accepter que leur part du revenu national diminue de quelques points. Il est toutefois peu probable que la restructuration des entreprises secoue vraiment l’économie, même si elle réussit à la modifier. En fait, cette restructuration sera surtout menée dans les grandes entreprises, qui emploient moins du cinquième de la main-d’œuvre. Si les licenciements s’accélèrent, les Japonais se consoleront peut-être en se rappelant que les grandes sociétés américaines ont elles-mêmes, depuis près de vingt ans et en dépit des problèmes d’ajustement rencontrés au début, comprimé leurs effectifs d’une façon analogue, et que ces délestages de main d’œuvre n’ont empêché ni une expansion économique rapide, ni une baisse du chômage. Un phénomène que Joseph Schumpeter a surnommé la « destruction créatrice ».Le Japon n’est cependant pas habitué au chômage, il faut le reconnaître. Qu’il y ait ou non reprise économique, la perspective de réductions massives d’effectifs, comme celle annoncée chez Nissan en octobre, restera une pilule très amère. Des pressions sociales s’exerceront sans aucun doute sur les pouvoirs publics qui devront résister, maintenir le cap et faire en sorte que l’économie s’ouvre aux investissements étrangers. Et si la réforme structurelle se poursuit de façon à ce que le marché joue davantage dans l’affectation des ressources, le jour se relèvera sûrement au pays du Soleil levant.Bibliographie:« Études économiques de l’OCDE : Japon », 1999.Andersson, T., & Avery, P., « La crise industrielle en Asie : ce qui s’est réellement passé », L’Observateur de l’OCDE n°217/218, Été 1999.Kawamoto, A., « Relancer la réforme japonaise », L’Observateur de l’OCDE n°216, mars 1999eco.contact@oecd.org


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