Le tourisme spatial est-il sûr ?

L’ère spatiale pourrait entrer dans une nouvelle phase. Mais les visions ambitieuses concernant les voyages à grande échelle d’hommes et de femmes, notamment de touristes, se heurtent toujours à la question de la sécurité.

« Nous ne savons pas où le périple se terminera. Une chose est certaine, l’homme est en route vers le cosmos ». C’est dans ses termes que le Président des États-Unis, George W. Bush, présentait, en janvier dernier, son ambitieuse vision du nouveau programme américain d’exploration spatiale humaine. Le lancement d’ici 2015 d’une nouvelle navette spatiale, emportant à bord des passagers qui effectueraient non une simple visite de la lune, mais un séjour d’une certaine durée ouvrirait la voie à des missions humaines vers « d’autres mondes », notamment vers Mars.L’allocution du Président américain est intervenue peu après que l’Agence spatiale russe (Rosaviacosmos) ait annoncé son projet d’envoyer, d’ici 2005, sur la Station spatiale internationale une fusée Soyouz avec, à bord, deux « touristes de l’espace », accompagné d’un cosmonaute professionnel. Ce vol de Soyouz sera, en outre, le premier vol spatial habité, financé par des capitaux privés.Les passionnés de l’espace se réjouissent de ce regain d’intérêt alors que l’envoi réussi d’un homme dans l’espace par la Chine a élevé les enjeux tout en intensifiant la concurrence. De leur côté, les Européens commencent à se mobiliser et à élaborer une stratégie destinée à leur permettre d’aller sur Mars, dans les 50 prochaines années.Il serait, toutefois, exagéré de considérer que ces initiatives inaugurent une nouvelle ère pour le tourisme spatial. L’on doit, certes, se réjouir que l’espace soit à nouveau placé en tête des priorités internationales, notamment en raison de son potentiel commercial (voir encadré). Il n’en reste pas moins que l’on peut se demander pourquoi cela a-t-il pris tant de temps. L’exploration spatiale a débuté il y a plus de 40 ans. Mais, à l’heure actuelle, seuls trois pays – et encore le cas de la Chine demeure incertain – semblent capables d’envoyer des humains dans l’espace. De plus, aucun n’a réussi à organiser des voyages spatiaux, sur une base commerciale et viable.Même si le programme américain entend relever le défi, il faut faire preuve de réalisme. Certes, le budget de lancement prévu est élevé, la Maison Blanche ayant indiqué que la majorité des fonds nécessaires proviendrait de la ré-allocation de US$11 milliards puisés dans le budget quinquennal de la NASA, lequel représente US$86 milliards, plus encore US$1 milliard sur cinq ans. Cependant, malgré l’importance de ces sommes, certains observateurs estiment qu’elles seront insuffisantes. Cela dit, il ne faut pas se focaliser sur les seuls aspects financiers, la sécurité représentant la question la plus délicate.À ce propos, l’explosion tragique de la navette Columbia le 1er février 2003, a rappelé le risque élevé toujours lié aux voyages spatiaux, malgré nos 40 ans d’expérience dans ce domaine. De fait, les voyages dans l’espace sont bien plus dangereux que n’importe quelle autre forme de transport, y compris la conduite automobile. C’est ainsi que 17 des 732 astronautes partis en mission dans le cadre du programme spatial habité américain ont trouvé la mort, ce qui correspond au chiffre astronomique de 2 320 victimes pour 100 000 passagers, soit une dangerosité 45 000 fois plus élevée que celle de l’aviation commerciale. S’agissant des navettes spatiales, on déplore la perte de deux véhicules sur 113 lancements. Ce taux d’échec de 1,8 % serait inacceptable s’il s’agissait d’avions commerciaux ; dans ce dernier cas, en effet, le taux moyen d’accident est de 0,4 pour 100 000 vols par an, aux États-Unis.Aussi attrayants soient-ils, les voyages spatiaux sont donc beaucoup trop risqués pour permettre le développement d’une activité touristique importante. Ils sont même plus dangereux que des sports dits « extrêmes » tels que la plongée en scaphandre ou le saut en parachute.La Russie a rencontré, toutefois, plus de succès : sa fusée Soyouz n’a eu, depuis 1971, aucun accident de vol habité. La raison en est que les Russes privilégient les systèmes simples, basés sur des composants fiables, « fabriqués en série ». Ces systèmes, conjugués à des coûts de main-d’œuvre faibles, leur permettent de produire l’un des lanceurs les moins chers du marché.Il faut, toutefois, relativiser cet avantage. Le coût d’une fusée Soyouz non habitée avoisine les US$35 millions, et celui d’un véhicule habité est bien supérieur. Comment le lanceur Soyouz, qui représente l’un des véhicules les moins chers du monde, peut-il avoir un coût aussi prohibitif ?Le principal problème de la fusée Soyouz tient au fait qu’aucune des pièces – y compris la petite capsule qui ramène les cosmonautes sur Terre – n’est réutilisable. C’est pourquoi la plupart des experts considèrent qu’un accroissement de la présence humaine dans l’espace ne sera réellement possible que lorsque l’on réussira à combiner une capacité de réutilisation totale ou quasi totale avec un temps de rotation rapide et une bonne inspectabilité. À la fin des années 1960, après le succès des missions sur la lune, la NASA a commencé à s’intéresser à la création d’un lanceur réutilisable, qui permettrait de réduire considérablement les coûts du voyage spatial. Mais la navette spatiale américaine n’a pas encore permis d’atteindre cet objectif. Même si certaines des pièces sont réutilisables, elle représente le lanceur le plus cher au monde : les estimations varient entre US$350 millions et US$500 millions par vol.À quoi tiennent ces coûts si élevés ? La navette spatiale nécessite, tout d’abord, une véritable armée d’employés au sol, chargés d’inspecter le véhicule après chaque vol et de le préparer pour le vol suivant. En fait, elle n’est réutilisable qu’après démontage et remontage presque total. L’inspection, la révision et la réinstallation du système de protection thermique nécessitent à elles seules 30 000 heures de travail, soit 3 750 jours ouvrables, après chaque vol. Ce processus très consommateur de main-d’œuvre contribue à expliquer le faible nombre de vol des navettes spatiales américaines : pas plus de neuf fois au cours d’une même année. La performance est beaucoup trop faible pour permettre le développement d’un grand marché touristique.Justement, en admettant qu’il existe une demande pour le tourisme spatial, on peut s’interroger au sujet de l’importance du marché. Tout d’abord, il faut rappeler que les vols spatiaux habités ne sont pas à la portée de toutes les bourses. Jusqu’à présent deux touristes spatiaux, tous deux multimillionnaires, auraient payé quelque US$20 millions pour embarquer dans la fusée Soyouz et passer 10 jours dans la Station spatiale internationale. Peu de personnes au monde – environ 100 000 au total – peuvent se permettre de payer une somme pareille. Et seule une petite minorité parmi elles – 1 % selon les experts – serait prête à payer pour effectuer un vol spatial.Alors que les coûts de lancement sont restés relativement stables depuis le début des vols spatiaux à la fin des années 1950, on peut aussi se demander quelles seraient les incidences si le prix du billet était ramené à US$1 million par lancement en orbite ? Cela aurait pour effet d’élargir considérablement le marché : sur la base des mêmes hypothèses, environ 72 500 personnes seraient concernées. C’est beaucoup, mais certainement pas assez pour une révolution de masse.Tout le monde ne partage pas ce scepticisme, à commencer par la fondation X Prize, que beaucoup considèrent comme le précurseur dans le domaine du tourisme spatial. Cette fondation a annoncé qu’elle remettrait un prix de US$10 millions à la première équipe qui aura construit un véhicule capable d’envoyer trois passagers à une altitude suborbitale de 100 km et de répéter cet exploit dans un délai d’une semaine. Peut-être qu’un modèle plus ouvert et concurrentiel pourrait obtenir des résultats à des coûts largement inférieurs aux coûts actuels ? De fait, certains estiment que l’initiative de la X Prize Foundation pourrait ouvrir la voie à des balades suborbitales à environ US$100 000 le ticket.Dans le même temps, cette option présente des dangers évidents, notamment le risque de rogner sur la sécurité pour parvenir à cette rotation rapide et d’aller, en définitive, au-devant d’un autre désastre. Cocktail cosmiquePour prendre la vraie mesure des difficultés auxquelles se heurte le tourisme spatial, il faut considérer les problèmes évoqués ci-dessus – coûts, sécurité et dimension du marché – non pas isolément mais globalement. En particulier, plus on ajoute d’ingrédients pour renforcer la sécurité – tels des systèmes auxiliaires ou des options d’évacuation – plus les coûts augmentent. En fait, vu la complexité additionnelle du système global, certains estiment qu’il en coûterait autant pour porter la fiabilité des engins spatiaux de 96 % à 99 % que pour l’élever de 80 % à 96 %. Les entrepreneurs du tourisme spatial sont donc confrontés à un dilemme délicat : comment s’y prendre pour effectuer des lancements tout à la fois abordables et sûrs ?Les entreprises spatiales publiques et privées disposent, toutefois, d’un certain nombre de solutions. Dans un premier temps du moins, elles devraient cesser de considérer l’espace comme un lieu à vocation touristique pour se concentrer sur des activités commerciales. Dans cette perspective, le développement du tourisme spatial apparaîtrait comme un bonus. Cela s’est passé ainsi dans le cas des industries automobile, ferroviaire et aéronautique : les besoins commerciaux ont suscité la production de masse et la réduction des coûts, ouvrant la voie au tourisme.De fait, l’espace présente de nombreux attraits commerciaux : perspectives liées à l’exploitation de ressources précieuses, telles l’hélium 3 sur la lune, retombées scientifiques et techniques des activités de recherche et développement nécessaires pour le conquérir, etc. Par ailleurs, dans la mesure où l’eau permet de produire de l’oxygène pour respirer et de l’hydrogène pour le carburant des fusées, la découverte possible d’eau sur Mars pourrait déboucher sur l’exploration humaine et une exploitation éventuelle.Bien sûr, il faudrait aussi améliorer les technologies de manière à pouvoir créer des engins spatiaux présentant les mêmes garanties de sécurité et de fiabilité que les avions commerciaux actuels. Si les recherches se poursuivent à l’échelle mondiale, les financements demeurent insuffisants et la plupart des technologies en cours d’élaboration constituent un prolongement de celles qui sont, aujourd’hui, couramment employées. Il convient donc d’intensifier les efforts pour réaliser une percée à caractère révolutionnaire. Mais l’on peut se demander si les financements nécessaires seront débloqués, la NASA ayant déjà réduit le budget du programme « Next Generation Launcher Technology » (Technologie pour une nouvelle génération de lanceurs) pour pouvoir financer son nouveau programme d’exploration.Enfin, il est essentiel de modifier les procédures de conception des engins spatiaux de manière à respecter les normes en matière d’inspectabilité et de rotation. Il conviendrait également d’envisager certaines modifications afin de pouvoir effectuer des réparations en vol. Dans l’idéal, un engin spatial devrait être construit en utilisant des pièces susceptibles d’être changées facilement et rapidement. Dans le cas contraire, les véhicules ne pourront pas voler suffisamment et il serait peu probable que le marché du tourisme spatial puisse réellement se développer. Imiter les compagnies aériennes et investir dans des flottes bien plus importantes ne constituerait pas non plus une solution, vu les délais exigés pour les inspections et les coûts trop élevés.En dépit des difficultés des voyages spatiaux – coûts de développement notoirement élevés, retards d’exécution, échecs – il n’en reste pas moins que les investisseurs privés demeurent très intéressés par les perspectives commerciales de l’espace. Pourquoi ? Cela pourrait être simplement parce qu’ils y sont poussés par la nécessité de se développer. Dans ces conditions, le soutien public à des projets menés en partenariat avec des entrepreneurs privés pourrait, un jour, mettre tout le potentiel commercial de l’espace à la portée des vacanciers.D’ici là, d’autres opportunités plus modestes pourraient se profiler à l’horizon. Prenons l’exemple du programme Falcon du Ministère américain de la défense dont l’objectif est de construire, d’ici 2025, un bombardier hypersonique. Ce programme pourrait avoir des retombées commerciales considérables. Il permettrait, en effet, de relier les deux côtes des États-Unis en 30 minutes alors que Sydney ne serait qu’à un peu plus d’une heure de vol de Paris ou de Londres. Les véhicules conçus dans le cadre du programme Falcon pourraient êtres modifiés pour voler dans les couches supérieures de l’atmosphère et permettre aux personnes d’expérimenter l’apesanteur en milieu de microgravité tout en voyageant d’un point du globe à un autre. Par rapport au Concorde qui a récemment été mis hors de service, l’avion hypersonique entraînerait une réduction encore plus importante du temps de transport (-90 % au lieu de -50 % pour le supersonique) et aurait une consommation moindre de carburant pour une plus grande portée. Enfin, le fait qu’il volera à une altitude deux fois plus élevée réduira les émissions sonores, qui ont constitué l’un des principaux obstacles à l’expansion du Concorde.Flotter dans un avion hypersonique peut sembler moins excitant que d’évoluer dans l’espace. Mais, alors que l’exploration spatiale doit se poursuivre, les considérations de coûts et de sécurité font que le grand public aura probablement le ciel pour limite pendant quelque temps encore.Surveillance de l’espaceDepuis le lancement du Spoutnik en 1957, l’opinion s’est toujours passionnée pour les missions spatiales spectaculaires comme l’alunissage d’Apollo en 1969 ou, plus récemment, les images extraordinaires transmises de Mars par la sonde Spirit. Mais les programmes spatiaux ont aussi connu des revers : tragédie de Columbia, dépassements extravagants de coûts ayant entraîné une forte diminution du financement public des programmes spatiaux, etc.Nonobstant ces difficultés, les applications spatiales sont susceptibles de générer, à l’échelle mondiale, d’importantes retombées économiques, sociales et environnementales, les technologies dont elles sont issues étant, d’ores et déjà, utilisées pour produire un nombre croissant de biens et services. Telle est la thèse développée dans un récent rapport, publié dans le cadre du Programme de l’OCDE pour l’avenir, et intitulé : L’espace à l’horizon 203 : quel avenir pour les applications spatiales ? Indépendamment des déclarations politiques récentes, le rapport insiste sur les importants défis auxquels le secteur spatial se trouve confronté et sur les mesures d’urgence requises pour y faire face, aux niveaux national et international. Comme le soulignent les auteurs, la réévaluation de la stratégie spatiale place de nombreux pays devant des choix difficiles, notamment en ce qui concerne la détermination de l’importance de leur effort spatial, l’allocation des ressources et le rôle du secteur privé. Enfin, ils suggèrent de mieux adapter les cadres politique et réglementaire régissant les activités spatiales afin de relever les défis qui s’annoncent, en particulier celui lié au développement des projets commerciaux.Quelle est la situation du secteur spatial ? Quels sont ses perspectives et les obstacles à son développement ? Quelles applications paraissent les plus prometteuses ? Le rapport s’efforce de répondre à certaines de ces questions en analysant l’évolution des grandes composantes du secteur (militaire, spatiale, commerciale) au cours des 30 prochaines années, à la lumière des diverses évolutions : géopolitique, socio-économique, énergétique, environnementale et technologique. En plus d’analyser la situation actuelle du secteur spatial, il offre une base pour évaluer les perspectives d’un certain nombre d’applications, parmi lesquelles la micro-électronique, les nanotechnologies et la robotique.© L’Observateur de l’OCDE, N°242, Mars 2004


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