Le capital social

La recherche en sciences sociales et les organisations internationales manient souvent un jargon déroutant pour les non initiés. Cela s’applique-t-il à la notion de capital social ? Pour Robert D. Putnam, professeur d’administration publique titulaire de la chaire Peter and Isabel Malkin à la JFK School of Government de Harvard et auteur de l’important ouvrage Bowling Alone, le capital social a le vent en poupe. En effet, il y a 10 ans, on ne lui consacrait un article de recherche qu’une fois tous les trois ans ; l’an dernier, on en a dénombré 300. Mais qu’entend-on exactement par capital social et en quoi peut-il être utile aux décideurs politiques ? Entre deux aéroports intercontinentaux et conférences internationales, le Dr. Putnam a pris le temps de nous donner quelques éléments de réponse.

Dr. Putnam, qu’est-ce exactement que le capital social ?Dr. Putnam :Comme tout concept nouveau qui se répand très largement en peu de temps, ce vocable est utilisé de différentes manières. Mais je voudrais insister sur une définition a minima : le capital social fait référence aux réseaux sociaux et aux normes connexes de réciprocité.L’idée centrale est très simple : les réseaux sociaux ont une valeur. Ils en ont une pour les individus internes aux réseaux – par exemple, on peut tout à fait soutenir que l’utilisation de réseaux constitue une bonne stratégie de carrière –, mais ils ont également des « externalités », c’est-à-dire des répercussions sur ceux qui leur sont externes. Ainsi, les réseaux sociaux denses d’un quartier – barbecues, dîners ou autres – peuvent faire reculer la criminalité, et même profiter aux habitants qui ne se rendent pas à ces barbecues.Toutes les externalités ne sont pas positives. Certains réseaux ont été utilisés pour lever des fonds à des fins terroristes. Le capital humain et physique, par la connaissance de la chimie ou de l’aéronautique par exemple, est utilisable à mauvais escient. Il en va de même pour le capital social.En outre, le capital social peut prendre de nombreuses formes qui ne sont pas toutes fongibles. La roulette d’un dentiste ou le trépan d’un derrick ne sont pas interchangeables. De la même manière, il nous faut faire la différence entre différents types de capital social, et par exemple entre le capital social « fermé » (il s’agit alors de liens entre des gens qui présentent des similitudes d’origine ethnique, d’âge, de classe sociale ou autres) et le capital social « ouvert » qui désigne des liens transversaux par rapport aux différentes directions des clivages sociaux.Ce qu’il faut retenir, c’est que les réseaux sociaux peuvent représenter un actif puissant tant pour les individus que pour les communautés d’individus.L’idée de capital social ne fait pas l’unanimité. Quelles sont d’après vous ses forces et ses faiblesses spécifiques ?Naturellement, toutes les théories peuvent être remises en question, jusqu’à l’idée générale d’équilibre dans la théorie économique fondamentale. Les trois grandes critiques que j’ai entendues à propos du capital social sont les suivantes : premièrement, il est bâclé sur le plan théorique ; deuxièmement, son orientation causale est mal démontrée ; troisièmement, il n’a pas de leviers d’action.Comme je l’ai dit tout à l’heure, il est exact de dire qu’aux premiers jours de l’idée de capital social, certains enthousiastes ont pu manifester une relative « exubérance irrationnelle », de sorte que tout ce qui était bien était qualifié de « capital social » ; mais au cours de la décennie écoulée, des chercheurs sérieux ont élaboré un concept élémentaire rigoureux. Les thèses centrales selon lesquelles les réseaux sociaux ont des effets sur le flux d’information et selon lesquelles les interactions répétées des réseaux peuvent contribuer à résoudre les dilemmes de l’action collective sont entièrement en phase avec la théorie économique classique. Même l’idée que les réseaux peuvent affecter l’« identité » – si j’interagis plus souvent avec un groupe, j’ai plus de chances de prendre ses intérêts en compte – correspond à certains travaux récents sur les « préférences endogènes » de la théorie économique.Les tenants du « capital social » ont signalé de nombreuses corrélations avérées entre des réseaux sociaux animés et des résultats tels que de meilleures performances scolaires, des taux de criminalité plus bas, une meilleure santé publique, un recul de la corruption, une amélioration des performances des marchés, etc. Par exemple, plusieurs études économétriques de pointe menées récemment en Italie ont montré qu’après avoir pris en compte tous les autres facteurs dont on peut penser qu’ils sont pertinents, les lieux caractérisés par un capital social plus élevé ont des marchés de capitaux et du travail plus efficaces – ce qui correspond exactement à ce que la théorie laisse présager.Mais ceci n’établit pas la causalité. Une telle démonstration sera difficile à apporter, parce qu’il n’est pas facile d’imaginer une expérience dans laquelle on impose à certains individus d’avoir des amis ou d’aller à l’église, et à d’autres de faire l’inverse.Je suis tout à fait d’accord avec les critiques qui disent que nous devons être aussi rigoureux que possible. J’ai d’ailleurs été encouragé par des efforts déployés au sein de l’OCDE en vue d’élaborer des mesures plus poussées et de portée internationale des différentes formes de capital social. Néanmoins, à mon avis, l’importance de la connectivité ou de la cohésion sociale ou, comme je préfère le dire, du capital social, est désormais établie par un nombre suffisant de faits indiscutables. De fait, les responsables de l’action publique n’ont pas besoin d’attendre les résultats de 20 autres années de recherches détaillées pour s’intéresser au capital social. En ce qui concerne les leviers de l’action dont nous parlions, que pouvons-nous vraiment faire en ce qui concerne le capital social, en partant de l’hypothèse qu’il s’agit d’un facteur pertinent ? Je tiens tout d’abord à signaler mon désaccord profond avec l’opinion, qui voudrait que Bowling Alone constitue un argument pour casser le rôle protecteur de l’État et confier à la société civile la résolution des problèmes. Rien ne pourrait être plus éloigné de la vérité. Il y a plus de 10 ans, dans mon tout premier essai sur le thème du capital social et des affaires publiques, j’ai écrit (et les italiques étaient déjà présentes) :« Le capital social n’est pas un substitut à des politiques efficaces, mais plutôt un préalable à ces dernières et, en partie, une conséquence de celles-ci. Le capital social, comme le suggère notre étude italienne, œuvre à travers les états et les marchés et avec eux, et non à leur place. L’éclairage apporté par le capital social n’est ni un argument en faveur d’un déterminisme culturel, ni une excuse permettant de s’en prendre aux victimes... Une politique judicieuse doit encourager la formation de capital social, et le capital social lui-même renforce l’efficacité de l’action des pouvoirs publics... »Comment l’idée de capital social pourrait-elle s’appliquer à l’éducation ?Il faut davantage creuser cette question, mais certains domaines semblent déjà très prometteurs. Quelques idées viennent à l’esprit, même si je souhaite insister sur le fait qu’elles ne s’appliquent pas qu’à l’éducation, mais aux leviers d’action de nombreux domaines.Commençons par le capital humain et le capital social. Ces deux types de capital sont clairement reliés au sein d’une sorte de cercle vertueux, l’éducation tendant à augmenter le capital social et, simultanément, le capital social tendant à accroître les performances éducatives. Le déclin du capital social aux États-Unis aurait pu être encore plus prononcé si la qualité et la force de notre enseignement universitaire n’avaient pas été ce qu’elles sont. Néanmoins, il faut aller plus loin. On a pu montrer que l’éducation civique, les services obligatoires rendus à la collectivité et même les activités extrascolaires telles que le sport et la musique avaient des effets à long terme sur l’implication civique des étudiants qui y avaient été exposés.La formation de capital social impose aussi de réfléchir soigneusement à l’espace. La conception des établissements scolaires, mais aussi des bureaux, des quartiers d’habitation et des villes entières doit prendre en compte la façon dont l’architecture (en général comme dans les détails) est susceptible d’encourager des connexions faciles et informelles entre des individus qui, sinon, pourraient se retrouver isolés dans des recoins.La notion d’échelle est un autre levier dont il faut parler. La plupart des recherches semblent indiquer que du point de vue du capital social, il vaut mieux faire « plus petit », qu’il s’agisse de villes, d’entreprises ou de salles de classe. Nous devons réfléchir avec soin à la manière d’encourager la décentralisation et de responsabiliser des organisations de base de tous horizons, tout en conservant certains des avantages des économies d’échelle. En tant que principe conceptuel, la « subsidiarité » a sa pertinence ici, de même que les organisations « cellulaires » telles que les « écoles dans les écoles », dans lesquelles des groupes s’imbriquent dans d’autres groupes plus grands qu’eux.Le problème est que les politiques menées peuvent par inadvertance « détruire » du capital social. Pensez par exemple à la fermeture des postes dans les petites villes et les zones rurales. Aux États-Unis, certains ont expérimenté la notion d’« évaluation de l’impact du capital social » pour de grands projets d’action, de sorte que par exemple, à l’occasion de la mise en place d’une nouvelle grande infrastructure autoroutière, on se penche au moins sur ses répercussions sur les réseaux sociaux.Les pouvoirs publics doivent comprendre qu’investir dans le capital social nécessite du temps. Au fur et à mesure du développement de nos marchés du travail – et notamment de leur féminisation – et de l’expansion technologique, une plus grande souplesse des employeurs peut permettre aux salariés de mieux concilier exigences professionnelles et besoins familiaux et communautaires.La situation aux États-Unis est-elle différente de celle d’autres pays de l’OCDE ?Dans Bowling Alone, j’ai soutenu que de très nombreuses formes de capital social (liens familiaux et amicaux, associations civiques, partis politiques, syndicats, groupes religieux, etc.) avaient connu un déclin aux États-Unis au cours des 30 ou 40 dernières années, après avoir progressé pour la plus grande part du XXe siècle. Dans d’autres pays, de nombreuses personnes pensent qu’un recul similaire des liens communautaires et familiaux s’est également produit. Mais je n’ai jamais soutenu que le capital social était synchronisé avec un seul métronome mondial. L’année 1945 (ou l’année 1989) a eu des significations très différentes pour la vie sociale et politique des États-Unis, de la France, de la Pologne ou de l’Irlande. Par exemple, le calendrier et le rythme de l’apparition de la télévision, qui a eu une influence importante sur les connexions sociales, ont beaucoup varié avec le lieu. Ainsi, il est important d’accorder de l’attention aux réseaux sociaux et aux normes de réciprocité, que l’évolution soit à la hausse ou à la baisse dans un pays donné et à un moment donné.© L’Observateur de l’OCDE, N°242, Mars 2004


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