Scientifiques et ingénieurs: Pénurie, quelle pénurie ?

Alors que la demande de scientifiques progresse dans le monde entier, de nombreux pays craignent une pénurie imminente. Mais cette crainte est-elle justifiée ?
Direction de la science, de la technologie et de l'industrie

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Scientifiques et chercheurs constituent désormais l’épine dorsale des économies du savoir. Sans eux, des inventions qui font aujourd’hui partie de notre quotidien, comme Internet, n’existeraient pas. On leur doit aussi des avancées dans le domaine de la santé ou de la sécurité alimentaire et des réalisations techniques extraordinaires comme les centrales électriques ou le tunnel sous la Manche.
Mais aujourd’hui, le vieillissement de la population et la désaffection des étudiants pour les filières scientifiques laissent craindre une possible pénurie de scientifiques.Mais au moment où les entreprises et les gouvernements investissent dans la recherche et le développement (R&D), la demande de chercheurs dans des domaines comme les technologies de l’information et les biotechnologies ne cesse d’augmenter. Dans les pays de l’OCDE, le nombre de chercheurs est passé de 2,4 millions en 1990 à 3,4 millions en 2000, soit une hausse de 42 %. Et la demande continue de progresser. L’Union européenne (UE) estime ainsi qu’elle aura besoin de 700 000 nouveaux chercheurs pour faire passer l’investissement dans la R&D à 3 % du PIB d’ici 2010, comme elle s’y est engagée. D’après la National Science Foundation (NSF, États-Unis), environ 2,2 millions d’emplois de scientifiques et d’ingénieurs seront créés entre 2000 et 2010, en particulier dans les métiers de l’informatique. Au Japon, le University Council a prévu en 1998 que la demande d’étudiants titulaires de maîtrises dépasserait l’offre en 2010.Mais où trouver ces nouveaux scientifiques et chercheurs ? Dans un rapport récent, le gouvernement britannique déplore une baisse de 16 % des inscriptions dans la filière chimie et une baisse de 7 % dans les filières physique et ingénierie entre 1995 et 2000. Par ailleurs, des pays tels que l’Australie et l’Italie vont devoir remplacer les professeurs de faculté de la génération du baby-boom. Près de 70 % des professeurs et 35 % de tout le personnel scientifique des universités italiennes sont en effet âgés de plus de 50 ans. De fait, la nécessité de répondre à la demande de compétences scientifiques est une telle priorité pour les gouvernements, qu’elle sera au cœur des débats des ministres de la science et de la recherche des pays de l’OCDE ainsi que de la Chine, d’Israël, de la Russie et de l’Afrique du Sud lorsqu’ils se réuniront à Paris les 29 et 30 janvier 2004.En réalité, ces préoccupations ne sont pas nouvelles. En 1945, Vannevar Bush, directeur du Bureau de la recherche et du développement scientifique des États-Unis, déclarait déjà : « compte tenu de la demande croissante de scientifiques dans l’enseignement et dans la recherche, [les EU] vont entrer dans la période de l’après-guerre avec un grave déficit de personnel scientifique qualifié ». Le lancement de Spoutnik en 1957 et la rivalité entre l’Union soviétique et les États-Unis pour la conquête de l’espace ont amplifié ses craintes et conduit à un accroissement du nombre de scientifiques et d’ingénieurs, non seulement dans ces deux pays mais aussi en Europe occidentale et au Japon.Il est pourtant risqué de faire des prévisions sur la demande de scientifiques et d’autres spécialistes, notamment parce que la plupart des projections se fondent sur des tendances passées. Il est en effet presque impossible de savoir à l’avance quelles seront les industries et les technologies de demain et par conséquent ce que seront leurs besoins scientifiques. En 1989, la NSF annonçait qu’en 2006 les États-Unis manqueraient de centaines de milliers de titulaires de diplômes scientifiques de niveau universitaire. Or cette prédiction ne s’est pas vérifiée. Cela devrait inciter les dirigeants à la prudence ; en réagissant de façon excessive, on risque en effet de former trop de scientifiques et de provoquer une « fuite des cerveaux », si les diplômés doivent chercher à l’étranger les emplois qu’ils ne trouvent pas dans leur pays.Craintes fantaisistes ?En fait, la plupart des économistes du travail jugent fantaisiste une pénurie de scientifiques. Ils considèrent que les lois du marché résoudront le problème : une hausse de la demande entraînera une hausse des salaires des scientifiques, ce qui rendra les filières scientifiques plus attractives et aura pour effet d’augmenter l’offre de compétences scientifiques à nouveau. Cependant, cette logique s’applique peut-être moins aux disciplines théoriques, dans la mesure où les universités et les pouvoirs publics sont les principaux employeurs, et où la demande vient essentiellement de la R&D publique. Dans ces secteurs, les salaires risquent de ne pas s’ajuster facilement à une baisse de l’offre ou à la concurrence avec d’autres secteurs comme les technologies de l’information.En outre, le taux de chômage des scientifiques devrait baisser en cas de pénurie. Le taux de chômage des diplômés d’université récents se trouve en fait à un niveau particulièrement bas dans tous les pays de l’OCDE, puisqu’il était compris entre 2 % et 5 % en 2000. Aux États-Unis, le taux de chômage des scientifiques ou des ingénieurs ayant obtenu leur doctorat trois ans auparavant a même été ramené à 1,2 % au cours de la récente reprise économique, d’après la NSF.Cependant, ces chiffres ne donnent qu’une vision globale de la situation. Or, la NSF a constaté que 4,2 % des scientifiques ou des ingénieurs titulaires d’un doctorat travaillaient dans un autre domaine que celui de leur formation, essentiellement pour des motifs financiers, ou en raison d’une évolution de leurs intérêts professionnels ou de l’absence de postes intéressants dans leur domaine.En d’autres termes, il y a peu de scientifiques au chômage, mais une partie significative d’entre eux ne trouve pas d’emploi qui corresponde vraiment à leur formation. Cette constatation semble démentir la menace de pénurie généralisée de scientifiques et d’ingénieurs, mais elle soulève un autre problème : celui de « l’inadéquation » entre les besoins du marché (industrie ou universités) et le prix qu’il est prêt à payer pour contribuer à la recherche, d’une part, et l’éventail des compétences, les intérêts et les aspirations salariales des diplômés, d’autre part.Les rapports qui annoncent des pénuries mettent en général l’accent sur la baisse du nombre de diplômés. Pourtant, les données de l’OCDE montrent que le niveau d’études des jeunes n’a jamais été aussi élevé. Plus d’un quart (26 %) des personnes de 25 à 64 ans de la zone OCDE avaient un diplôme de l’enseignement supérieur en 2001 et un cinquième environ de tous les diplômés d’université possédaient un diplôme scientifique ou d’ingénieur.Le nombre de doctorats délivrés est significatif puisqu’un doctorat est en général une condition pour occuper un poste de chercheur. Les données nationales concernant la France et les États-Unis montrent une tendance à la baisse des doctorats de sciences et d’ingénierie depuis la fin des années 1990. Cependant, des données plus anciennes montrent que l’offre suit l’évolution de la demande mais avec un décalage. C’est ce qui s’est produit aux États-Unis, où l’on a observé un redressement des inscriptions en biologie depuis l’émergence du secteur des biotechnologies dans les années 1980. En outre, on assiste dans ce pays à une légère hausse des inscriptions des étudiants dans les filières des sciences et des métiers de l’ingénieur au niveau du deuxième cycle (+4 % en 2001). Si ces hausses se maintiennent, elles devraient aboutir à un redressement du nombre de docteurs en sciences et réduire ainsi le risque de pénuries générales et d’insuffisance de l’offre.Ceux qui prévoient une pénurie de scientifiques mentionnent souvent la part croissante des étrangers parmi les diplômés en sciences et les ingénieurs. Il est vrai que ceux-ci représentent une part importante de la population de scientifiques et d’ingénieurs de plusieurs pays de l’OCDE. C’est en particulier le cas aux États-Unis où, d’après les données de la NSF, plus d’un tiers des doctorats accordés dans ces disciplines, et près de la moitié (47 %) des doctorats de mathématiques et d’informatique, sont délivrés à des étudiants étrangers. Le nombre de titulaires de doctorats de nationalité américaine a augmenté ou est resté stable de la fin des années 1980 à la fin des années 1990, de sorte que les pénuries observées étaient probablement dues à la demande en hausse, et non à une diminution de l’offre nationale.Mais les étudiants étrangers ne pourront peut-être pas éternellement combler les lacunes. Aux États-Unis, le nombre d’étrangers au niveau des inscriptions et des diplômes a baissé car les étudiants d’Inde et de Chine – pays qui produit un cinquième des titulaires de doctorats de sciences et de diplômes d’ingénieur dans le monde – se tournent de plus en plus vers d’autres pays de l’OCDE, notamment l’Australie et le Royaume-Uni. Parfois même, ils font leurs études dans leur pays. En outre, les données relatives aux employés des secteurs de haute technologie titulaires de visas temporaires et dont la majeure partie étaient recrutés par les universités, montrent une baisse des demandes depuis la récession de l’économie des États-Unis en 2001 et l’adoption de dispositions plus sévères après le 11 septembre 2001. Si la crainte d’une pénurie de scientifiques est si grande, c’est peut-être que les pays de l’OCDE ont pris conscience que leur croissance reposait sur les investissements réalisés dans les domaines du savoir, et que les jeunes étaient moins intéressés qu’autrefois par les sciences et/ou moins armés sur le plan des connaissances pour mener des carrières de chercheurs. D’après un sondage effectué par la NSF en 2001, deux tiers des personnes interrogées ont répondu oui à la proposition : « la qualité de l’enseignement en sciences et en mathématiques est insuffisante ». Les évaluations comparatives réalisées à l’échelle internationale comme l’enquête PISA de l’OCDE ou la TIMSS (troisième étude internationale sur les mathématiques et les sciences), qui mesurent les savoirs fondamentaux et les compétences, accentuent les inquiétudes des pays dont les jeunes obtiennent des résultats médiocres en mathématiques et en sciences.La qualité de l’enseignement scientifique est peut-être également en cause. Le rapport britannique qui déplorait la baisse du nombre de diplômés en physique et en chimie faisait valoir que le faible salaire des enseignants pouvait être responsable d’une baisse de la qualité de l’enseignement et donc des résultats des étudiants. Les responsables des politiques ont donc préconisé de relever les salaires dans l’enseignement et d’améliorer la qualité des enseignants de mathématiques et de sciences.Que peuvent faire les gouvernements ? Ces dernières années, les pays de l’OCDE ont modernisé les programmes scientifiques pour qu’ils répondent mieux aux besoins des étudiants et aux demandes des entreprises et des universités. Certains ont créé des programmes interdisciplinaires qui rapprochent les biologistes et les informaticiens par exemple, pour répondre à la demande de compétences en bioinformatique. D’autres ont raccourci la durée des cursus.Les universités de l’UE ont aussi commencé d’harmoniser les diplômes jusqu’au niveau du doctorat, pour en améliorer la reconnaissance et favoriser une plus grande mobilité entre les états membres. Des efforts sont accomplis également en faveur des minorités nationales. Plusieurs pays de l’OCDE ont aussi pris des mesures pour améliorer l’accès et la participation des femmes aux filières scientifiques et aux écoles d’ingénieur. Dans de nombreux pays, l’industrie occupe désormais une place plus grande dans l’enseignement supérieur, notamment au niveau du doctorat, l’objectif étant de mieux préparer les diplômés à travailler dans les entreprises. Il s’agit en fait d’un enjeu essentiel pour les pays de l’UE, où 50 % seulement des scientifiques et des ingénieurs travaillent dans l’industrie à l’heure actuelle, contre 80 % aux États-Unis.Les obstacles à la mobilité de la main-d’œuvre peuvent aussi aggraver les problèmes d’inadéquation ou de pénurie. Une plus grande souplesse dans les conditions d’emploi des établissements publics d’enseignement supérieur et de recherche devrait contribuer au renouvellement du personnel et au maintien des jeunes dans le secteur de la recherche. Plusieurs pays de l’OCDE ont réformé leur législation de l’emploi dans le secteur public pour permettre aux chercheurs de travailler pendant une durée limitée dans le secteur privé. L’UE a facilité les mouvements de chercheurs d’un pays à l’autre, par exemple en encourageant des biologistes espagnols au chômage à s’orienter vers les Pays-Bas où des postes sont à pourvoir. Mais des obstacles subsistent, comme le problème de la langue ou le déplacement de toute une famille et la recherche d’un emploi pour le conjoint.Bien entendu, des données de meilleure qualité sur la demande de chercheurs et sur les carrières des diplômés en sciences apporteraient aussi des éléments objectifs au débat. Cependant, on ne peut être assuré qu’ils mettraient fin aux craintes concernant la pénurie de scientifiques pour l’avenir.Références Bush, V. (1945), Science the Endless Frontier. Rapport au Président Roosevelt de Vannevar Bush. US Government Printing Office Butz, W. et. al (2003), « Is there a shortage of scientists and engineers? How would we know? », Issues Paper, Rand Corporation. OCDE (2003), Science, technologie et industrie : tableau de bord de l’OCDE 2003, Paris. OCDE (2003), Gouvernance de la recherche publique : vers de meilleures pratiques, Paris.


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