Libre-échange, mondialisation et concurrence

Faire marcher le commerce
Les négociations de l’OMC doivent être remises sur les rails, mais on peut d’abord marquer un temps de réflexion ; il faut reconnaître en particulier que le libre échange doit s’appuyer sur des règles de concurrence solides pour bien fonctionner.
L’échec de la conférence ministérielle de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) à Cancún a suscité bien des jugements hâtifs, c’est le moins que l’on puisse dire. Par certains côtés, Cancún est la farce qui fait pendant à la tragédie de Seattle ; ou peut-être s’agit-il encore une fois de la même chose. Mais il n’est plus temps de se renvoyer les torts des ratés de Cancún, et il devient urgent, non pas tant d’agir – il est toujours nécessaire d’agir – mais de prendre ses distances et de bien réfléchir au système commercial actuel et à la direction qu’il doit prendre. En effet, le système commercial est important et peut apporter des avantages à toutes les nations commerçantes. En le réorientant, on peut s’assurer que ces avantages atteignent les citoyens.Nous avons dès maintenant une occasion exceptionnelle de faire le point car certains des acteurs principaux du commerce international vont être occupés par des élections ou des remaniements gouvernementaux ; il serait surprenant que le système commercial évolue beaucoup au cours des deux prochaines années. Cependant, deux ans sont vite passés et il est essentiel de réajuster le système commercial ; en particulier, le système de demandes et d’offres, qui constitue la clé du progrès, perd de son intérêt avec la baisse générale du niveau des droits de douane et l’attention croissante accordée aux réglementations intérieures. Le dispositif et l’agenda actuels permettent-ils de faire face au défi à relever pour que les échanges mondiaux profitent à tous ceux qui y prennent part ?Tout d’abord, nous devons reconnaître que le succès des négociations commerciales à ce jour se fonde sur le mercantilisme réciproque entre les pays les plus riches et les plus puissants – prenez mes exportations et je prendrai les vôtres. Cette approche pose deux problèmes. D’une part, les différences énormes entre les taux de droits de douane rendent la réciprocité difficile – comment mettre en balance un taux de 4 % et un taux de 40 % ? D’autre part, il s’agit d’un instrument rigide et probablement inapproprié face à des questions de développement plus « complexes » ou systémiques, comme la concurrence et la facilitation des échanges. Ou bien nous convenons que, pour progresser, il faut faire reposer les négociations sur le système des demandes et des offres, méthode qui a fait ses preuves jusqu’à présent, ou bien nous inventons autre chose. Dans une organisation fondée sur le consensus, il est difficile d’imaginer cette « autre chose » ; il faut donc, à court terme, recentrer les esprits sur le processus des demandes et des offres.Deuxièmement, la politique commerciale est une question intérieure qui a des retombées internationales. Les États-Unis protègent leurs producteurs de coton et l’Union européenne (UE) fait de même pour l’ensemble de ses agriculteurs, non pas pour nuire aux pays en développement, mais pour apaiser ou satisfaire d’importants groupes d’intérêts. Pourtant, les premiers à en pâtir sont leurs propres citoyens. La protection est avant tout une question de redistribution nationale ; le monde extérieur vient en second lieu. Avant de critiquer le protectionnisme d’autres pays, il faut s’assurer qu’il existe un mouvement de réforme nationale, pour se trouver en position de force.Il n’est pas étonnant qu’à Cancún les États-Unis aient pu maintenir leur position face à l’initiative sur le coton, alors que l’UE a dû céder (un peu) sur l’agriculture : il n’y avait pas de mouvement intérieur en faveur d’une réforme aux États-Unis, alors que c’était le cas dans certains pays de l’UE. Pour que les réformes internationales portent leurs fruits, elles doivent coïncider avec les réformes nationales.Troisièmement, les préoccupations des pays développés ne concordent pas avec celles des pays en développement. Pour la plupart des pays développés, le problème des droits de douane est presque résolu, alors qu’il reste entier pour la majorité des pays en développement. Il en résulte deux types de difficultés. D’une part, les niveaux de droits de douane entre pays en développement sont le plus souvent aussi élevés actuellement que ceux des pays développés. En fait, le Népal devrait davantage se préoccuper des droits en Inde qu’en Irlande et l’Argentine devrait s’intéresser davantage au Brésil qu’au Royaume-Uni.D’autre part, ce décalage dans les priorités compromet la viabilité du système des demandes et des offres. Si les barrières non tarifaires du secteur agricole européen me posent problème pour accéder au marché, que puis-je offrir pour provoquer un changement ? Pas grand-chose parfois. C’est pourquoi certains pays se trouvent obligés de vendre les bijoux de famille en privatisant les biens de l’État. Pour remédier à ce problème, les pays en développement doivent se soucier davantage de ce qui les concerne directement et essayer de former des alliances avec les réformateurs des pays développés. De plus, il faut chercher des solutions plus générales aux problèmes de réforme intérieure des pays développés.Voilà les problèmes, mais qu’en est-il des solutions ? Tout d’abord, pour avancer à court terme, il faut revenir au bon vieux mercantilisme réciproque. La méthode des demandes et des offres, qui fonctionne depuis 50 ans, a encore de beaux jours devant elle. Deuxièmement, à plus long terme, il nous faut établir dès maintenant le programme qui nous aidera à recentrer l’OMC sur la prochaine génération de problèmes. Pour les pays de l’OCDE, il s’agit avant tout de démanteler les systèmes complexes de protection nationale et de s’attaquer aux tissus de restrictions privées et publiques qui limitent les échanges, comme les ententes et les mesures antidumping. Pour les pays en développement, il s’agit de faire face aux puissants groupes d’intérêts qui s’approprient les bénéfices de la libéralisation des échanges et de la privatisation, au lieu de s’assurer qu’ils parviennent aux citoyens. Ce programme est celui de la concurrence. Seules des règles de concurrence solides et efficaces permettront de s’assurer que les consommateurs tirent profit des avantages de la libéralisation des échanges. Ce sont elles qui nous fourniront les instruments nécessaires au niveau national pour démanteler les groupes d’intérêts et les réglementations inadaptées.Pour retrouver le bon chemin, il va falloir que la communauté des échanges s’atèle à la tâche de faire avancer les négociations commerciales. Il faudra également qu’elle ait une vision plus claire du but à atteindre. Pour cela, il est essentiel qu’elle se concentre aussi sur les questions de concurrence et qu’elle mette au point les instruments afin que tous les pays fassent profiter leur population des échanges entre nations.Références Evans, P. (2003), « Is Trade Policy Democratic? And Should it Be? », dans Bayne et Woolcock, The new Economic Diplomacy: Decision-making and Negotiation in International Economic Relations, Ashgate, Aldershot. Sylvan, L., (2002), « Le consommateur d’abord », dans L’Observateur de l’OCDE, N° 235, décembre. Voir le site de la Consumers’ Association (UK) : www.which.net, et celui de Consumers International : www.consumersinternational.org© L'Observateur de l'OCDE, N° 240/241, Décembre 2003


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