Au-delà de Cancún

Directeur général de l'Organisation mondiale du commerce
Le système commercial multilatéral est soumis à de vives tensions, mais il reste d’actualité après l’échec de Cancún. Il devrait même gagner en influence.
Les médias ont beaucoup parlé de « l’échec du cycle » et dans certains cas extrêmes de « la fin de l’OMC », au sujet de la Conférence ministérielle de Cancún. Franchement, l’annonce de notre mort est très prématurée.Il ne fait pas de doute que la Conférence était décevante. Nous n’avons pas atteint tous les objectifs que nous nous étions fixés. Mais ce constat ne sonne pas pour autant le glas du Programme de Doha pour le développement. Il ne condamne pas non plus l’OMC à une période d’inutilité et d’inertie, comme certaines analyses voudraient nous le faire croire.La Conférence de Cancún a permis aux ministres de l’OMC de donner un élan et une orientation politiques qui devraient permettre de mener à bien le Programme de Doha pour le développement en temps voulu, c’est-à-dire au 1er janvier 2005. La Conférence ne devait pas mettre fin aux négociations – selon une logique du tout ou rien – mais en constituer une étape importante.Nous espérions parvenir à un accord sur un texte qui servirait de « feuille de route » pour la phase finale des négociations. Luis Ernesto Derbez, ministre des Affaires étrangères du Mexique et président de la Conférence, a rédigé un texte dont le contenu a été approuvé aux trois quarts par les pays membres. Les points de divergence étaient et restent l’agriculture, l’accès aux marchés non agricoles, et les « questions de Singapour », c’est-à-dire le commerce et l’investissement, le commerce et la concurrence, la transparence des marchés publics et la facilitation des échanges. Nous avons essayé de réduire les divergences de vue des pays, mais nous n’avons pas pu progresser suffisamment et le temps a manqué.Cependant, nous avons constaté l’existence d’une grande flexibilité. Il existe une détermination et un empressement très grands à remettre les négociations sur la bonne voie, qui se sont largement manifestés depuis. Lorsqu’ils se sont réunis à Bangkok en octobre 2003, les ministres de l’APEC ont réaffirmé leur attachement au processus et indiqué que les négociations devaient reprendre sur la base du texte de Derbez. De nombreux autres gouvernements se sont ralliés à cet avis, notamment des délégations africaines, qui ont invité toutes les parties prenantes à revenir à la table de négociations dans un esprit de conciliation et de coopération.Cela signifie pour moi que Cancún a joué un rôle stimulant, en obligeant les membres à réfléchir à ce qui se passerait en l’absence d’un système commercial multilatéral fort et dynamique, c’est-à-dire si le Programme de Doha pour le développement ne portait pas ses fruits.Certaines organisations non gouvernementales – et même certaines délégations – se sont réjouies du naufrage de Cancún, mais je peux vous assurer que plus personne ne s’en félicite aujourd’hui. Car l’échec de la reprise des négociations signifie que les pays de l’OCDE continueront de dépenser US$1 milliard par jour en subventions agricoles. En faisant traîner les négociations, on maintient hors de portée des pays en développement, comme des pays développés, les avantages qui résulteraient de la libéralisation des échanges de marchandises et de services. Cela signifie aussi que les règles commerciales, qu’il faut pourtant adapter à l’économie du XXIe siècle, resteront inchangées. Et que les injustices existant dans le système commercial ne seront pas traitées.L’absence d’engagement en faveur d’une libéralisation globale des échanges affaiblira encore la confiance qu’inspire une économie mondiale déjà fragile. Les flux d’investissements mondiaux ont baissé pour la troisième année consécutive en 2002 puisqu’ils ont été ramenés à US$651 milliards, soit la moitié du pic atteint en 2000. Les flux d’échanges se sont redressés en 2002, après une chute spectaculaire en 2001, mais sont encore largement inférieurs aux niveaux relevés en 2000. En outre, nos économistes ont prévu récemment que la croissance des échanges commerciaux sera légèrement supérieure à 3 % en 2003, pourcentage plus de deux fois inférieur à ceux qui étaient enregistrés dans les années 1990.Si le Cycle de Doha ne progresse pas, les accords régionaux et bilatéraux risquent de se multiplier. Ces accords peuvent certes être utiles s’ils sont ouverts et évoluent parallèlement à la libéralisation des échanges mondiaux. Étant discriminatoires par nature, ils ne peuvent cependant constituer une solution de rechange. Ils n’ont jamais réussi à ouvrir véritablement les marchés dans des domaines sensibles comme l’agriculture. Ils accentuent la complexité des échanges en créant une multiplicité de règles, et tendent à laisser à l’écart les pays les plus pauvres.Nous risquons aussi de voir s’accroître les procédures de règlement de différends. Même si celles-ci témoignent de la confiance qu’inspire le système, elles indiquent aussi l’existence des désaccords qui doivent être éliminés dans le cadre du nouveau système. Tout cela semble avoir fait son chemin dans l’esprit des ministres du monde entier et je suis impressionné par les déclarations de soutien qui nous parviennent des capitales. Mais il est temps maintenant de passer à l’action.À la fin de la Conférence de Cancún, les ministres ont réaffirmé leur engagement à l’égard du Programme de Doha pour le développement et nous ont donné jusqu’au 15 décembre pour décider comment aller de l’avant. Depuis, j’ai rencontré une cinquantaine de ministres et je me suis entretenu au téléphone avec beaucoup d’autres. Avec le Président du Conseil général, Carlos Perez del Castillo, j’ai consulté les ambassadeurs en poste à Genève sur les quatre questions qu’il nous semble nécessaire de traiter avant et pendant les réunions de la semaine du 15 décembre : l’agriculture, l’accès aux marchés non agricoles, les questions de Singapour et les subventions dans le secteur du coton.Contrairement à ce que prévoyait peut-être le public, ces débats ont été fructueux. Nous espérons obtenir ce qui est resté hors d’atteinte à Cancún : une décision sur la procédure à suivre concernant les questions de Singapour et le dossier du coton ainsi qu’un cadre pour la poursuite des négociations sur l’agriculture et sur l’accès aux marchés des produits non agricoles. C’est sans aucun doute une mission de grande envergure, mais le niveau de nos ambitions doit rester élevé. Nous espérons remettre les négociations sur la bonne voie d’ici début 2004 au plus tard, en nous appuyant sur des textes solides pour l’avenir.Le système commercial a fait face à de nombreuses difficultés par le passé et il rencontrera encore bien des écueils et des obstacles. Il suffit d’envisager les conséquences qu’aurait l’abandon des négociations pour mesurer la nécessité qu’il y a à poursuivre nos efforts pour faire avancer les dispositifs mis au point depuis plus d’un demi-siècle. C’est un combat que nous ne pouvons nous permettre de perdre.Références Voir aussi l’intervention de Supachai Panitchpakdi au Forum 2003 de l’OCDE : www.oecd.org/forum2003 Voir : www.wto.org© L'Observateur de l'OCDE N° 240/241, Décembre 2003


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