Les retraites en France : un dossier épineux

Entretien avec Martine Durand
Direction de l'emploi, du travail et des affaires sociales

En mai et juin de cette année, la scène politique française a été marquée par l’opposition à la réforme des retraites : les syndicats du secteur public ont manifesté contre le projet de loi visant à réduire les préretraites et à allonger la durée de cotisation ouvrant droit à une retraite à taux plein. Nous avons demandé à Martine Durand, de la Direction de l’emploi, du travail, et des affaires sociales de l’OCDE, de nous expliquer les principales raisons des réformes et des protestations qu’elles ont suscitées.

L’Observateur de l’OCDE : Il semble y avoir accord en France, même de la part des syndicats, sur la nécessité d’une réforme des retraites. Le conflit paraît porter sur les modalités de cette réforme. Pourquoi une réforme est-elle nécessaire et quels sont les principaux points de discorde ?Martine Durand : Comme la plupart des autres pays de l’OCDE, la France se trouve confrontée à un vieillissement rapide de sa population dû à un faible taux de natalité et à un allongement de l’espérance de vie. Cela signifie que le taux de dépendance des personnes âgées – le rapport entre les personnes de 65 ans et plus et celles âgées de 20 à 64 ans – passera de 25 % actuellement à 50 % en 2050. Autrement dit, il y aura davantage de personnes âgées, mais moins de personnes d’âge actif pour les prendre en charge financièrement.Ces évolutions démographiques pèsent lourdement sur le système de retraite français, qui repose sur le principe de la répartition, à savoir que les actifs paient les pensions des retraités. Nul ne conteste en fait la nécessité d’une réforme : si rien n’est fait maintenant, les déficits publics pourraient augmenter de 5 % du PIB environ ces 30 prochaines années. Et la dette publique pourrait plus que doubler. Donc, s’il n’y a pas de réforme aujourd’hui, ce sont nos enfants et nos petits-enfants qui seront mis à contribution demain et après-demain.Il y a essentiellement deux moyens d’assainir financièrement le système de retraite par répartition. Le premier consiste à accroître le montant des prélèvements obligatoires ; le deuxième à réduire les pensions. Pratiquement personne n’étant en faveur d’une baisse du niveau des retraites en France, la solution passe donc soit par une augmentation du nombre de personnes exerçant un emploi, soit par un relèvement des taux des cotisations sociales ou d’autres taux d’imposition, par exemple sur le capital. Le désaccord en France porte essentiellement sur ce choix. Le plan de réforme du gouvernement privilégie l’augmentation des taux d’emploi des personnes âgées à travers un allongement de la vie active, alors que certains syndicats sont en faveur d’une augmentation des prélèvements.Qu’en pensez-vous ?Par comparaison internationale, la pression fiscale est déjà élevée en France. Avoir recours à une hausse des prélèvements obligatoires aurait un effet négatif sur la création d’emplois et sur la croissance, ce qui en définitive n’aiderait pas à régler le problème du financement des retraites. Il faut donc mettre en place une stratégie d’ensemble pour augmenter rapidement les taux d’emploi. La France se distingue dans la zone OCDE en ce qu’elle connaît un taux d’emploi très faible à la fois pour les jeunes et pour les travailleurs âgés, alors qu’elle enregistre un taux d’emploi supérieur à la moyenne pour les personnes d’âge actif. Accroître le taux d’emploi des jeunes contribuerait en partie à alléger la charge financière due aux retraites. Mais la résolution du problème du financement des retraites passe inévitablement par un allongement de la vie active ; autrement dit, il faut éliminer les préretraites et favoriser l’activité professionnelle au delà de l’âge légal de la retraite.Fort heureusement, la France possède d’importantes marges de manœuvre dans ce domaine. Actuellement, l’âge officiel du départ à la retraite est de 60 ans, niveau parmi les plus faibles de la zone OCDE, alors même que la France a l’une des espérances de vie les plus élevées parmi les pays de l’OCDE. De plus, à 36 %, le taux d’emploi des personnes âgées de 55 à 64 ans est également l’un des plus faibles de l’OCDE, où la moyenne est de 48 %. Mettre fin aux désincitations financières à prendre sa retraite au-delà de l’âge légal pour ceux qui le souhaitent, et aligner la durée obligatoire de cotisations des fonctionnaires sur celle (plus longue) des travailleurs du secteur privé, sont parmi les mesures allant dans le bon sens pour accroître le taux d’emploi des travailleurs âgés.Mais le plus urgent est d’éliminer progressivement les incitations qui favorisent une sortie précoce de la vie active, en particulier les dispositifs de préretraite. Trop souvent dans le passé, ces dispositifs ont été utilisés comme alternative aux licenciements, permettant de ne pas faire augmenter le nombre de chômeurs. Plusieurs pays de l’OCDE ont déjà pris des initiatives dans ce domaine, mais l’expérience montre que souvent cela ne suffit pas. Dans de nombreux cas, l’âge effectif de départ à la retraite reste inférieur de deux ou trois ans à l’âge officiel, parce qu’il existe d’autres régimes, notamment l’invalidité, qui permettent la cessation d’activité anticipée. Que faut-il d’autre pour que les réformes soient efficaces ?Bien sûr, on ne saurait attendre des travailleurs âgés qu’ils se maintiennent sur le marché du travail s’ils n’ont pas de réelles perspectives d’emplois et si la qualité de ces emplois est telle qu’ils ne soient pas incités à poursuivre une activité. D’où la nécessité d’un véritable changement d’attitude de la part de tous : les pouvoirs publics doivent adapter leur politique de l’emploi ; le service public de l’emploi doit répondre aux besoins spécifiques des travailleurs âgés ; et des mesures qui réduisent la dépendance à l’égard des prestations sociales et favorisent l’intégration des travailleurs âgés sur le marché du travail doivent également être adoptées. Les employeurs, aussi bien privés que publics, doivent réaliser que les travailleurs âgés sont un véritable atout pour les entreprises et mettre fin à toute discrimination à leur égard ; ils doivent investir dans leur formation et être prêts à aménager leurs horaires et leurs conditions de travail. Mais les travailleurs doivent aussi comprendre que la retraite anticipée ne constitue pas un droit acquis et que, sauf s’ils peuvent faire autrement, ils doivent se préparer à des carrières plus longues.Mais un tel changement d’attitude est-il possible ?Oui ; on observe à l’étranger plusieurs expériences récentes intéressantes à cet égard. Les premiers résultats du Programme national finlandais pour les travailleurs âgés, qui a pour but d’améliorer le statut de ces travailleurs, sont encourageants, mais il faudra plus de temps pour effectuer une évaluation complète.Actuellement, les entreprises prennent elles-mêmes certaines initiatives ; en Belgique, aux Pays-Bas, au Royaume-Uni et en Suède, un certain nombre d’entreprises commencent à recruter et à former des travailleurs âgés ; même en France, plusieurs grandes entreprises ont profondément modifié leur mode de production afin d’adapter les conditions de travail aux besoins spécifiques des personnes âgées, notamment en améliorant l’ergonomie des chaînes de production. En fait, ces améliorations ont également rendu les emplois en question plus attrayants pour les jeunes.© L’Observateur de l’OCDE N°238 Juillet 2003


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