Investir pour le développement : le rôle des entreprises

Noah Beckwith, Economics and Development Affairs, Aureos Advisers, Royaume-Uni*

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Le développement socialement responsable devient le concept à la mode pour les fonds de placement privés. Mais, l’on peut se demander s’il est possible de concilier ainsi les impératifs commerciaux et les objectifs de développement. Noah Beckwith répond par l’affirmative tout en posant certaines conditions.

Les fonds de placement qui investissent dans de petites et moyennes entreprises de pays en développement commencent à se multiplier. D’après le Social Investment Forum des États-Unis, les capitaux nets qui se sont dirigés vers ce type de fonds ont dépassé les US$185 millions, au premier trimestre 2003. Mais, à l’heure du développement durable et de la responsabilité des entreprises, cette prolifération soulève certaines questions que les investisseurs socialement responsables se posent depuis longtemps. On peut, en effet, se demander si la poursuite d’objectifs de développement, dits « non financiers » ou « immatériels », compromet la viabilité commerciale de l’investissement en faussant l’équation risque-gain ou si elle améliore les perspectives de rentabilité ?Certes, les dimensions sociale, environnementale et économique de l’investissement dans les marchés des pays développés suscitent un intérêt accru. Mais, cela ne s’est pas accompagné d’une définition claire des arbitrages jugés acceptables - si tant est qu’il en existe - entre les objectifs commerciaux et d’autres objectifs, non financiers. Par ailleurs, dans les pays en développement, le débat a pris une nouvelle dimension avec la référence à la notion de « durabilité » notion parfois nébuleuse qui permet de se retrancher derrière des avantages socio-économiques apparemment élevés pour expliquer une rentabilité décevante. Quel que soit le contexte, force est de constater que la relation entre les aspects financiers et les aspects immatériels pose problème à la communauté des investisseurs.Cela tient, en partie, à la manière dont le débat est posé. Dans le meilleur des cas, même si l’on estime qu’il faut accorder plus d’attention aux objectifs de développement, ces derniers sont présentés comme extérieurs et secondaires par rapport aux objectifs commerciaux. Dans le pire des cas, les deux types d’objectifs sont perçus comme antinomiques, les objectifs de développement étant mis de l’avant pour des raisons politiques et reléguant au second plan la recherche de la rentabilité. Mais, il est possible d’avoir une autre vision des choses. Selon celle-ci, tant que l’on considérera les objectifs de développement comme un moyen au service des résultats commerciaux et non comme une fin en soi, il sera difficile de concilier les deux objectifs.Les arguments des tenants de l’investissement socialement responsable (ISR) sont convaincants. Ces derniers mettent l’accent sur les avantages considérables qu’en retirent les entreprises qui y adhérent : fidélisation du consommateur, amélioration de l’image de marque et de la réputation, accès plus facile aux capitaux, innovation en matière de produits et de services, capacité accrue d’attirer et de retenir le personnel… Ils insistent également sur la sensibilisation de l’entreprise. Pour offrir une rentabilité satisfaisante à long terme à ses actionnaires, celle-ci doit se rendre compte de la nécessité de rallier autour de son image et de ses produits toutes les parties prenantes : salariés, consommateurs, fournisseurs, concurrents, collectivités, administrations locales, pouvoirs publics... Cette approche mise sur le fait qu’il existe une relation de miroir entre la partie prenante/producteur et la partie prenante/consommateur et que l’intégration de cette interaction dans la stratégie de l’entreprise favorisera la conciliation entre objectifs commerciaux et préoccupations socio-économiques et environnementales.Mais, une telle approche est-elle rentable ? La communauté des investisseurs socialement responsables concède qu’il est trop tôt pour tirer des conclusions définitives. Il n’empêche que certains fonds socialement responsables du monde développé ont mieux résisté aux récentes turbulences des marchés que les fonds classiques. En fait, les entreprises composant le FTSE4Good Index et le Dow Jones Sustainability Index, deux indices nouvellement créés, ont régulièrement affiché des performances supérieures à la moyenne lors des récents retournements.De leur côté, les arguments contre l’ISR font également mouche, même si, comme les autres, ils restent du domaine de l’hypothèse et partent du postulat que l’association de considérations non financières à l’impératif risque/rentabilité fausse l’affectation des ressources et représente un coût pour l’investisseur.Ces détracteurs font également valoir que la structure même des entreprises complique la réalisation des objectifs immatériels. Les actionnaires ne demandent-ils pas aux dirigeants de maximiser les bénéfices et les incitations qui leur sont offertes ne reflètent elles pas généralement cette priorité ? Dans ces conditions, l’affectation de ressources à des domaines « non essentiels » comme le préconise l’approche ISR, pourrait avoir des incidences, commerciales et personnelles, négatives pour ces dirigeants.Par ailleurs, les cyniques affirment que l’ISR s’apparente beaucoup à un simple exercice de relations publiques, fondé sur un ensemble non cohérent de valeurs et, le plus souvent, opportuniste et mal préparé. Des expériences comme en ont connu Union Carbide à Bhopal, en Inde, ou Shell avec la communauté Ogoni au Nigeria dans les années 1980 n’ont suscité qu’un intérêt superficiel pour des questions telles que la dégradation de l’environnement, les droits de l’homme, la réduction de la pauvreté, etc., l’objectif étant d’abord d’éviter les procédures judiciaires, mais aussi de tenir compte de l’émergence de ce type de préoccupations au sein de la communauté internationale et dans les médias.Juste équilibreÀ l’instar d’autres fonds de placement actifs dans les pays en développement, notre société, Aureos Capital, doit trouver le juste équilibre entre les objectifs commerciaux et les objectifs de développement. Créée conjointement par le Fonds norvégien pour les pays en développement (Norfund) et CDC Capital Partners (ex-Commonwealth Development Corporation), Aureos Capital attire des investisseurs dont 97 % sont des institutions à vocation mixte : organismes de financement du développement, banques multilatérales de développement, organisations régionales de développement, institutions financières locales… Cela ne réduit pas pour autant notre impératif commercial, bien au contraire. En effet, ces institutions reconnaissent parfaitement que l’obtention de résultats commerciaux conditionne la viabilité des fonds de capital risque dans les pays en développement, la participation du secteur privé à ces fonds et, enfin, l’augmentation de ce type d’investissement sur les marchés concernés, notamment en Afrique subsaharienne. Mais, pour satisfaire ces investisseurs aux exigences particulières, il est également clair que ces fonds ne peuvent poursuivre leurs objectifs commerciaux sans tenir compte de la dimension développement. De fait, ils ont vocation à rechercher simultanément la rentabilité et les résultats en matière de développement. Mais cela est-il possible ?La réponse est positive, la solution résidant dans une définition élargie de la durabilité qui englobe à la fois la viabilité commerciale et la durabilité du développement et qui éclaire les points de convergence entre les deux notions. On définit souvent le développement durable comme une trajectoire de développement qui répond aux besoins du présent sans hypothéquer les besoins et les attentes des générations futures, en préservant, notamment, l’environnement. Cette définition constitue un bon point de départ, mais se limite à minimiser les retombées négatives, telles la dégradation de l’environnement et les menaces pesant sur les générations à venir. Il semble qu’il y ait tout à gagner à intégrer dans la notion de durabilité l’idée des moyens et des fins. Selon cette définition élargie de la durabilité, les objectifs de développement ou objectifs immatériels – capacité de gestion améliorée et application des principes de gouvernement d’entreprise, formation et valorisation des ressources humaines, pratiques exemplaires dans le domaine de l’environnement, etc. – sont considérés comme des éléments constitutifs de la stratégie de l’entreprise. Ces « moyens » visent à maximiser la valeur pour les investisseurs, par opposition à des objectifs accessoires (des « fins ») qui seraient poursuivis sans enthousiasme à côté de la recherche du profit. De cette manière, la durabilité non seulement rétrécit le fossé entre objectifs commerciaux et objectifs de développement, mais les présente en outre comme des éléments d’une dynamique qui se renforcent mutuellement au lieu de s’exclure.En d’autres mots, il est préférable d’envisager les objectifs commerciaux comme faisant partie des éléments constitutifs du développement durable. Et ils ne doivent pas être négligés. Au contraire, pour des fonds de placement comme Aureos, investir sans donner sa juste place à l’impératif commercial constituerait un non-sens. En effet, de tels investissements se réduiraient à des subventions à peine déguisées qui, une fois supprimées, entraîneraient probablement la stagnation ou la faillite des entreprises concernées. En outre, la viabilité financière est essentielle si l’on veut que l’entreprise puisse résister à des chocs externes, tels des baisses de prix ou encore des changements ad hoc de politiques qui sont chose courante dans les pays en développement. Enfin, l’impératif commercial favorise la professionnalisation des entreprises et garantit l’instauration de montages financiers adaptés.Cela étant, la difficulté vient de la nécessité d’intégrer les objectifs immatériels à la stratégie de l’entreprise en tant qu’élément constitutif de la durabilité, de telle sorte que l’interaction entre les aspects financiers et non financiers soit perçue comme un processus complémentaire et fondamental axé sur la création de valeur.Et c’est bien là que le débat sur les fonds socialement responsables est particulièrement instructif et que la définition élargie de la durabilité crée de nouvelles possibilités de concilier la recherche du profit et les objectifs de développement. Il est évident, même si l’on se contente de consulter rapidement la littérature consacrée à l’ISR, que les deux camps se focalisent sur la relation ISR-profit et prennent rarement en compte la dimension durabilité. L’ ISR est présenté quasiment comme une idéologie dont l’influence sur l’affectation des ressources entraînerait, selon la perspective adoptée, une augmentation ou une diminution des profits. Cela vient du fait que, dans le débat relatif à l’ISR, l’on met généralement l’accent sur la relation entre les objectifs immatériels et la recherche de profit alors qu’il faudrait insister sur la relation entre les objectifs immatériels et la valeur de l’entreprise. Comme l’ont démontré les récentes faillites de sociétés dans des pays de l’OCDE, la valeur d’une entreprise est, en effet, une notion pluridimensionnelle qui va bien au-delà des aspects strictement financiers. Quant au profit, il est fonction de cette même valeur et, loin de se résumer à la seule lecture du bilan, il englobe les dimensions socio-économiques et environnementales d’une activité donnée. Logiquement, de bonnes relations publiques ne sauraient donc remplacer une bonne gestion.En définitive, pour les fonds de placement actifs dans les pays en développement comme Aureos, la difficulté est d’arriver à mieux comprendre les synergies existant entre la dimension « développement » et l’impératif commercial de l’investissement, et la manière dont la première renforce le second. Il importe, dans cette optique, d’élargir au maximum la définition de la durabilité. En mettant en avant la primauté de la valeur sur le profit, la durabilité aide les entreprises à concrétiser toute une série de retombées bénéfiques, dont le profit n’est que l’une des expressions.* Aureos est une société de gestion de fonds de placement dans les pays émergents.© L’Observateur de l’OCDE N°238 Juillet 2003


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